DE M LE COMTE JOSEPH DE HÀISTRE
Depuis la Polisela, la rive gauche du Pô était oodapée par les Autrichiens, et la rive droite par les Français. A chaque instant la barque était appelée à obéissance, tantôt sur une rive, tantôt sur l'autre. Les glaçons empêchaient d'arriver, et les menaces de faire fea qui partaient des deux bords alternativement ne facilitaient fis la manœuvre. La voiture de M. de Karpofif était sur le pont, et les deux enfants de M. de Maistre s'y étaient juchés. Tout à coup uo poste français appelle, et l'équipage s'efforce d'obéir; mais les courants et les glaçons retardent la manœuvre : le poste prend les armes, et, à l'ordinaire, couche en joue les matelots. Enfin on aborde avec peine. ^ Vos passe-ports ? — On les présente ; persoone ne savait lire. Le chef de poste propose de retenir la barque, # d'envoyer les passe-ports à Tofficicr conmiandant à la prochaine Tille ; mais le caporal s'approche du sergent et lui dit : « A quoi « cela sert-il? on dira que tu es une... bête, et voilà tout » Sur cette observation, on laissa partir la barque ; mais un des soldats apostrophant le comte de Maistre : « Citoyen, vous dites que vous « êtes sujet du roi de Prusse; cependant vous m'avez un accent..* « Je suis fâché de n'avoir pas envoyé une balle dans cette voiture « d'aristocrate. » — « Vous auriez fait une belle action , » lui répondit M. de Maistre, « vous auriez blessé ou tué deux jeunes « enfants, et je suis sûr que cela vous aurait causé du chagrin. » -«Vous avez bien raison, citoyen, *> répliqua le fusilier; «j'en « aurais été plus fâché que la mère. »
Arrivés au Papozze, les voyageurs se séparèrent. M. de Maistre, sur un chariot de village avec sa famille, traversa l'Adigetto sur la glace, et vint s'embarquer à Chioggia pour Venise.
Le séjour de Venise fut, sous le rapport des angoisses physiques le temps le plus dur de son émigration. Réduit pour tout moyen d'eiistence à quelques débris d'argenterie échappes au grand naufrage, sans relations avec sa cour, sans relations avec ses parents, sans amis, il voyait jour par jour diminuer ses dernières ressources, et au delà plus rien. Parmi les nombreux émigrés français qui étaient à Venise, se trouvait le cardinal Maury. M. de Maistre a laissé par écrit quelques souvenirs de ses conversations avec ce personnage, dont les idées et la portée d'esprit l'avaient singulièrement étonné. (Voyez t. II, S. E. le cardinal Maury; Venise, 1799.)
Avant de partir pour Venise, le comte de Maistre avait écrit à M. le comte de Ghalembert, ministre d'État, pour le prier de faire