A MuUUiMe la eomteiM de CSoIùb
Saint-Pétenboarg, s (14) mai 1806.
n me semble^ Madame la comtesse^ que vous êtes maintenant bien assise^ bien reposée, bien tranquille; que vous n'avez plus mal au doigt, et que vous pouvez sans peine décacheter les lettres de vos amis. Ce qui m'inquiète encore infiniment, c'est de savoir si vous pouvez les lire, car vos yeux sont toujours devant mes yeux : je vais songeant combien ils vous ont fait souffrir, et combien ils pouvaient vous tourmenter encore. Aveugle moi-même, je dois avoir plus qu'un autre compassion des aveugles : cependant il faut convenir que mon aveuglement est bien plus doux que celui qui vous affligeait lorsque nous vous avons perdue. A la vérité, je ne vois pas bien distinctement si ce qui est là au bout de ma table est un livre, par exemple, ou une boîte; mais je vois très-distinctement et sans peine cette feuille de papier et ces lettres que je trace avec tant (•e plaisir pour me rappeler à votre aimable souvenance. Comment vous trouvez-vous. Madame, dans cette petite ville de Memel? Quel Berlin, bon Dieu I il me semble qu'il a dû vous chiffonner étrangement l'imagination. Hélas ! il y a bien peu de choses dans l'univers qui soient encore à Iv-^ur place; mais sur l'article des déplacements c^est vous, riadame la comtesse, qui avez heureusement davantage fur moi, et c'est à vous de me consoler : vous avez beau \c\i, je vous l'assure, si vous l'entreprenez, vu que je n'ai jamais jugé à propos de m'échauffer le sang pour les coups fourrés de cette vieille guenon novaméQ Fortune, et que j'ai toujours souffert assez patiemment que la pluie me mouille. Mandez-moi, je vous en prie, si votre philosophie, peutêtre moins robuste, a tenu devant le spectacle de tant de
débris. Je vous plains de tout mon cœur^ je vous assure, et je désire de meilleurs temps pour vous. — Au reste^ Madame la comtesse, quand je dis^ Mandez-moi y cela me plait à dire. Il est entendu seulement que cet aimable comte^ mon rivale si bien traité ( ah ! je n^en puis guère douter), aura pour agréable de prendre la plume et de m^écrire : « La dame qui est là à côté de moi me charge de vous dire telle et telle chose sur elle et ses yeux ; et de plus. Monsieur PAUobroge, elle vous fait ses compliments, w Il ne faut pas être trop exigeant avec les dames. Heureux qui en tire pied ou aile, autant qu^il m'en souvient. Jugez, Madame, si je .voudrais fatiguer un instant vos pauvres yeux.
Si par hasard. Madame la comtesse, il vous prend fantaisie de savoir ce que je fais et comment je vis, j'aurai bientôt répondu : C^est ce que vous connaissez, c'est le mouvement d'une pendule, tic, tac. Hier, aujourd'hui, demain, et toujours. Il me semble cependant que je suis devenu un peu plus maussade depuis que je suis veuf; je sens ma vie diminuée. J'ai beaucoup de peine à me traînei hors de chez moi : souvent même je me refuse aux dîners roulants de Pétersbourg, pour me donner le plaish» de ne point sortir de tout le jour; je lis, f écris Je fais mes études; car enfin il faut bien savoir quelque chose. Après neuf heures, j'ordonne qu'on me traîne chez quelque dame, car je donne toujours la préférence aux femmes. Je sais bien. Madame, que vous n'êtes pas de cet a>is ; mais peu m'importe, chacun a son goût. Ici donc ou là, je tâche, avant de terminer ma journée, de retrouver un peu de cette gaieté native qui m'a conservé jusqu'à présent : je souffle sur ce feu comme une vieille femme souffle, pour rallumer sa lampe, sur le tison de la veille. Je tâche de faire trêve aux rêves de bras coupés et de têtes cassées qui me troublent sani relâche ; puis je soupe conune un jeune
▲ MADAME LÀ COMTESSE DE GOLTZ. 8i
homme^ puis je dors comme mi enfant^ et puis je m'éveille comme un homme^ je veux dire de grand matin ; et je recommence^ tournant toujours dans ce cercle, et met* tant constamment le pied à la même place ^ comme un àne qui tourne la meule d^un battoir. Je m'arrête à cette comparaison sublime^ en ajoutant seulement qu'il n'y a rien de plus invariable^ dans mon invariabilité, que les sen* timents étemels d^attachement et de respect que je vous ai voués pour la vie. Pembrasse de tout mon cœur ce cher comte^ qui lit ceci probablement; car le moyen d'imaginer qu'il vous laisse lire quatre mortelles pages^ dont je vous demande humblement pardon I Je suis, etc.
23. — An trèfl-honorable sir John Borlare ^IWareB» ▼iee-amiral d'Ang^leterre, etc., etc.
Saint-Pétersbourg, I3 (25) mai ISO&.
Monsieur le chevalier,
I D me serait impossible de vous exprimer tout le plaisir : aveclequel j'ai reçu votre lettre du 15 mars dernier, où
Ij'ai trouvé des preuves si sensibles de votre souvenir et de la bomie amitié dont vous voulez bien m*honorer. Soyez bien persuadé, Monsieur le chevalier, que vous êtes payé du plus sincère retour, et que votre mémoire est toujours en vénération auprès de moi. Vous me faites une question, à la fin de cette lettre, à laquelle il ne m'est guère possible de répondre ici, car j^ne suis pas du tout sûr que vous décachetiez le premier. Tout ce que je puis vous dire, c'est que \ je suis têtu dans mes affections, et que je n'en change pas
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aisément; M. le comte de Front vous dira probablement le reste. Je suis grandement aise que vous ayez contenté h Londres M. de Novosiltzoff ; maintenant il ne s'agit plus que de contenter le monde. Vous avez de terribles affaires sur les bras, et je vois dans votre ministère une extrême envie de traiter. La sortie et la réunion des flottes française et espagnole m'a bien prouvé la vérité des réflexions que je vous ai entendu faire si souventsur la guerre de blocus, qui est à la mer précisément ce qu'est la guerre de cordon sur terre. Je crois bien qu'à ne consulter que rhistoire et les règles ordinaires de la probabilité^ les Français, après avoir obtenu peut-être quelques succès partiels, finiront par une bataille de la Dominique ; mais vous savez trop qu'à cette malheureuse époque les règles ordinaires nous ont constamment trompés : ces diables d^hommes pourraient fort bien, en attendant une catastrophe future, faire dans ce moment quelques coups de main très-nuisibles à notre cause. Conclusion, Monsieur le chevalier : Si nous traitons, j'ai peur que nous ne traitions mal; car, tandis que l'ennemi mettra dans l'un des bassins de la balance l'Italie et une partie de l'Allemagne^ que mettrons-nous de Tautre? Il serait donc à désirer qvi'im pût se battre, et même à outrance, pour faire reculer l'usurpateur. Vous sentez-vous des forces pour longtemps? C'est sur quoi je serais charmé d'être tranquillisé par vous. Ah! quelle cÛenne d'époque !
Je me suis parfaitement rappelé ce que nous avions dit une fois au coin du feu, et qui me paraissait alors une hypothèse de conversation : mais en me disant que le moment est arrivé, vous m'indiquez que le projet est devenu sérieux. Je le trouve^ je vous assure^ éminemment raisonnable et politique; mais, hélas! je n'^pu en raisonnp\ avec notre bon ami Gruber (1), qui n'existait plus auln
(I) Le pértf géoéral des jésuites, qtii léiidait «loffs k Saint-Péteralioarg.
A SIR JOHN BORLABB WÀRBN. 83
ment où i^oas me chargiez de lui faire vos comidiments : ilélait mort dans la nuit du 25 au 26 mars (6-7 avrii)^ presque subitement, étouffé par cet asthme que vous ccxmiûssiez. n fut extrêmement efBrayé par un incendie qui eut lieu dans une chambre à côté de la sienne^ vers les onze heures. Â minuit^ il sortit pour appeler le suisse^ descendit et remonta l'escalier avec beaucoup plus de célérité que ne le permettait son état; rentré dans sa chambre^ l'asthme le saisit fortement. Cet accès est le dernier y dit-il au père secrétaire qui était à côté de lui; ne m'abandonnez pas^ car je touche à mon dernier moment. Pendant que soncollëgne lui donnait Tabsolution^ il mourut. Ce digne homme a été extrêmement et universellement regretté. Un grand nombre de personnes se sont procuré son effigie, originailement prise sur le cadavre. — Mais pour en revenir à la politique^ je n'ai pas voulu négliger de faire une ouverture an R. P. vicaire général, qui parait le successeur désigné. £Ue a produit la lettre ci-jointe au R. P. Strickland, que J'ai l'honneur de vous adresser avec une traduction française pom* plus de commodité^ car l'original est en latin. Le tout est abandonné à votre prudence^ Monsieur le chevalier. Faites-en ou n'en faites pas usage^ comme vous le jugerez à propos. En vous laissant le maître de tout^ personne n'est compromis. Vous observerez la juste délicatesse de ces Messieurs^ qui ne peuvent en aucune manière 86 mêler de Tobjet politique. Lorsque le sort des armes aura donné un nouveau maître à tel ou tel pays^ leur devoir le plus sacré sera de faire servir les missions à Torganisation politique de ce pays : jusque-là ils ne peuvent rien. Après s'être laissé embarquer comme des moutons^ il leur siérait mal d'avoir Tair de provoquer des changements. Au surpfus^ Monsieur le chevalier^ il me semble que nous sommes malheureusement fort éloignés des conquêtes; il s'agit de conserver an lieu d'acquérir. Ces négocia-
lions m'effrayent; elles feront au moins gagner une année à Napoléon^ et le temps est tout pour lui. Je suis fâché que ces négociations soient si nécessaires; enfin, je suis fort en peine.
Ici, il est question d^un voyage de Pempereur qui pourrait être fort significatif; mais je serai obligé de fermer cette lettre avant d'en être sûr. D'autres, peut-être, vous diront ce quMl en est. M. de Novosiltzoff attend ses passeports pour aller où vous savez. J'imagine que, de votre côté , vous enverrez aussi votre orateur. Quel ton prendront-ils Tun et l'autre, et qu'en résultera-t-il? Je n'en sais rien. Les beaux plumets se promènent toujours ici,, et dansent toujours, ou jouent lorsque Pexerciceleur en laisse le temps. Ils n'ont plus celui de dormir, et plusieurs tombent dans la phthisie. Je me flatte que la guerre leur sera moins mortelle. J'attends avec empressement. Monsieur le chevalier, de savoir quelle sera votre destination. Avec la permission de milady, on ne saurait souhaiter la moins périlleuse à un homme tel que vous; il faut donc vous souhaiter la plus honorable. Dès que je vous saurai en mer, je vous suivrai de l'œil sur la carte, en faisant des vœux pour vous. Je m'applaudirai toute ma vie d'avoir acquis l'estime et l'amiiié d^un homme de votre sorte. Je mérite un peu ces sentiments par le cas extrême que je fais de votre personne, et par l'attachement que je vous ai voué pour la vie. Lorsque vous me ferez l'honneur de m'écrire, ne prenez pas la peine de le faire en français ; mes yeux savent parfaitement l'anglais, quoique mes oreilles ne s'en doutent guère. Je me recommande très-humblement au souvenir de milady, dont je serai constaounent l'un des plus dévoués serviteurs.
A màdàmb Là Baronne de pont. 85