‹ Lettres et opuscules inéditsChapitre 34 sur 166 · A madame la baronne de Pont» à Tienne · texte numérisé non relu

A madame la baronne de Pont» à Tienne

SaiDt-Pétersboarg, I7 (29) mai 1805.

Oui sans doute, Madame la baronne^ je suis béte; pas assez cependant pour n^avoir pas compris depuis longtemps ce que c'est que k frère et la sceur; vous avez dû le voir par ma lettre du 18 (30) mars^ que vous avez certainement reçue depuis longtemps. Ce qui m'avait tenu dans le doute assez longuement^ c'est que^ n'étant informé de rien et ne m'informant de rien^ j'avais pris tout uniment Monsieur et Madame pour deux époux^ de manière que votre frère et votre sœur étaient pour moi une énigme parfaite. En vous voyant revenir souvent sur ce sujets je n'ai pu m'empécher de soupçonner qu*il avait été question de moi dans ces hautes régions. Dans ce cas^ ils ont bien de la bonté ou bien de la malice^ s'ils ont daigné songer à moi qui ne songeais jamais à eux. J'ai passé comme une hirondelle^ sans me percher un instant. Je n'ai rien dit à personne ; j'ai mangé ma soupe au coin de la table, comme un échappé de l'Académie. Que me veut-on , bon Dieu? comment y aurait-il de la place pour moi dans ces têtes remplies de si grandes choses ? J'ai bien reconnu l'inquiétude de l'amitié dans les avis que vous m'adressez en si bon style; mais croyez-moi, Madame la baronne, il n'est plus temps; à mon âge on ne change pas de caractère, ou, pour mieux dire, on n'en change jamais. J^ai, sur l'article de la prudence, des idées particuhères (bonnes ou mauvaises) qui m'ont toujours dirigé. J'ai vu dans ma vie plus d'affaires perdues par la finesse que par l'imprudence. Je contemple sur le grand théâtre du monde, ou sur le théâtre de la société, ces grands héros de la dissimulation : en vérité, je ne voudrais pas de leur succès, pas plus que de

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leur moralité. Je fais consister la prudence ou ma prudence Ken moins dans Tart de cacher ses pensées que dans celui de nettoyer son cœur^ de manière à n^y laisser aucun sentiment qui puisse perdre à se noontrer. Si vous veniez à toucher ma poche par hasard , je n'en serais nullement inquiet; car vous ne sentiriez que mon mouchoir^ ma lorgnette et mon portefeuille : à je portais un poignard ou un pistolet de poche^ il en serait autrement. — Je tiens donc mes poches nettes ^ mais je les tourne vol(mtiers. Ne croyez, me dites-vous^ à aucun cœur environnant. Dieu m'en garde. Madame la baronne ! je n*ai pas besoin d'être averti sur ce point. Mais vous allez en conclure qu'il faut donc me taire scrupuleusement devant ces cixurs environnants. Ah ! pas du tout; je continuerai toujours à dire ce qui me parait bon et juste^ sans me gêner le moins du monde. Cest par ià que Je vaux , 5t je vaux quelque chose. Un des membres les plus distingués de notre diplomatie disait un jour : Le comte de Maistre est bien heureux; il dit ce quil veut, et ne dit pas d^imprudence. Vous ne sauriez croire combien j'ai été sensible à cet éloge. Vous me dites encore : a Sachez vous ennuyer; n'apprenez à lire à personne^ etc. » Hélas ! Madame la baronne^ c'est ce qu'on me dit depuis mon en&nce , et toujoui*s j'ai fait mon chemin à travers les orages^ éUmnant beaucoup les spectateivs qui me voyaient dormir tranquille. J'ai dit, j'ai fait des choses dans ma vie capables de perdre cinq ou six hommes publics. On s'est fâché; on a dit tout ce que vous avez pu entendre — et je suis toujours debout; n'ayant , de plus^ cessé de monter au milieu des obstacles qui me froissaient. Tout caractère a ses inconvénients. Croyez-vous que je ne sache pas que je bâille quand on m'ennuie; qu'un certain sourire mécanique dit quelquefois: Vous dites une bêtise; qu'il y a dans ma manière de parler quelque chose d'original^ de vibrante.

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comme disent les Italiens, et de tranchant^ qui^ dans les moments surtout de chaleur ou d'inadvertance , a Tair d'annoncer un certain despotisme d'opinion auquel je n'ai pas plus de droit que tout autre homme, etc. ? Je sais tout cda, Madame: chassez le naturel^ il revient au galop. Tirons donc part du nôtre^ mais ne cherchons pas à le changer. Ce qui soit dit cependant avec la réserve nécessaire; car il est toujours bon de se surveiller^ et quand on n'éviterait qu'une faute en dix ans, ce serait quelque chose. Si je vous faisais connaître^ Madame^ mon inconcevable étoile^ si je vous faisais sentir la main cachée qui me conduit visiblement, sans que je m'en méle^ vous approuveriez l'espèce de fatalisme raisonnable que j'ai adopté. Je serais bien fou de m'occuper de mes affaires, puisqu'on les fait sans moi bien mieux que moi. Je voudrais savoir au reste ^ Madame la baronne^ si Ton vous a dit le pour et le contre^ comme doivent faire tous bons mémoires. Puisqu'on a la bonté, à mon grand étonnement, de parler de moi si loin, on pourrait donc vous avoir récité quelques succès assez flatteurs. Je joins ici un petit billet doux dont je vous prie expressément de ne pas donner copie , et je termine par là , mourant déjà de honte d'avoir fait une graude mortelle lettre toute sur moi.

Je voulais encore vous parler de romans , de littérature, de mes espérances, des vôtres, de ceci , de cela , et d'autres choses encore ; mais il n'y a plus moyen aujourd'hui. Adieu mille fois, Madame la baronne; mille tendres remercîments pour l'obligeante sollicitude que vous me témoignez. Ma reconnaissance sur ce point est sans bornes. Souvenez-vous cependant que les avis trop généraux sont à peu près inutiles. Si vous aviez la bonté de me dire : Dans tel endroit où vous devez passer à telle heure, il y a un serpent , vous pourriez m'ôtre très-utile ; mais si vous médites en général : N'oubliez pas qu'il y a des serpents

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dans le monde ^ tous me ferez à peine regarder devant moi. Adieu encore. Je vous répète du îoDd du cœur mes félicitations au sujet de votre aimable fils. Tout à vous^ Madame.

2&. — A madame la ■uu^wifle de Piiero*

SaiDt-Pêtersboiirg,39 mai (lO jain) 1805.

Jugez^ Itfadame^ si je suis bien aise d'être grondé sur le doute que je vous ai montré à propos de ce que vous me fîtes rhonneur de me dire sur ma fiUe. Dès que vous avez mis la main sur votre belle conscience, et que vous m'avez dit, C^est tout de bon, je me dépêche de croire. Adèle m'écrivait l'autre jour : a Vous ai-je dit que j'ai reçu de madame *** une lettre pleine d'esprit et d'amabilité? J'ai été étonnée de voir qu'elle savait si bien le français, l'écrivant avec autant de facilité et de naturalezza que si c'était sa propre langue. » Elle est fort invaghita de vous. Madame la marquise; et comme c'est un mal de famille, mon frère dit qu'il est trop flatté de votre souvenir pour se contenter d'un remercîment oblique. Il dit qu'un beau matin qu'il s'éveillera en verve, il vous priera d'agréer un remercîment direct aussi bien dessiné que possible. Je trouve qu'il fera bien , et je souhaite que vous soyez du même avis.

N'avez-vous jamais ouï parler d'un édit du temps jadis qui débutait ainsi : Essendosi vieppii$ accresciuto il numéro dei pazzarelli in questi felicissimi stati ? votre expression me l'a rappelé. Mais vous dites seulement felici regioni; vous n'aimez pas les superlatifs, sans doute de peur de vous compromettre.

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