A M* le comte Deodati^ à GenèTe
Saint-Pétersbourg, il février I8O7.
Mon très-cher comte, je vous répète ici, en toutes lettres, ce que je vous ai dit, à mots couverts, dans une
196 UTTU 1807
âulre lettre de la même date. Il a fallu me décider à donner un état à mon fils. Le temps s'écoule; rien ne se décide. Nul homme dans l^miversne peut se passer d'état et de souverain. Il a fallu prendre mon parti. Je ne sais qael mouvement intérieur^ que je n'avais point prévu^ a dâe^ miné le jeune homme pour Fétat militaire. Une bonté im, flatteuse^ et à laquelle je n'avais nul droite m'a aplani les routes. Le maître a bien voulu le considérer comme un de ses propres chambellans^ et le recevoir en conséquence, en qualité d'oCBder^ dans le premier corps de la garde à dieval^ appelé des chevaliers-gardes^ le dispensant ainsi de l'insupportable préliminaire de bas-officier, n n'y a qae trois grades dans ce corps : cornette» lieutenant^ et captaine. Le capitaine est Ueutenant-colonel dans l'armée ^ et ne sort que pour avoir un régiment, ce qui peut fort biai arriver à vingt-cinq ou vingt-six ans^ s*il n*aime mieux attendre dans son corps le commandement d'un escadron. n ne monte la garde que dans le palais; il est invité aux fêtes de l'intérieur^ et il a les entrées. C'est un état^ dans toute la force du terme. J'ai eu le plaisir d'entendre ces mots : a Ne soyez pas en peine d'un jeune homme qui a « pour protecteur Alexandre I^. » Hais que tout cela coûte cher, mon digne ami I Un second trait de bonté l'avait fait placer dans la réserve. Son âge, d'ailleurs (dix-sept ans)^ justifiait lerepos^ au moins pour quelque temps; mais le jeune soldat m'a échappé^ et a fait^ à mon insu^ les démarches les plus vigoureuses pour être employé. On n'a rien voulu décider sans avoir mon avis. J'ai répondu : «Décidez la chose conune il vous plaira^ sans supposer seulement que je suis au monde. » En effets il m'a paru clair que je n'avais le droit de dire ni oui ni r^n. Le conscrit volontaire l'a emporté. Il est parti; il s'en va^ faisant sept à huit lieues par jour^ rencontrer... Ah! mon char comte^ je n'ai point d'expression pour dire cela. La pauvre mère ne sait
A M. LB COMTS DBODATI. 427
pas le moi de tout ce qui se passe; et moi je suis ici sans feoune, sacs enfants^ sans amis même, du moins de ceux atec qui Voa pourrait pleurer si Ton en avait fantaisie. H a fallu avaler ce breuvage amer^ et tenir le calice d'une main fome. Enfin^ mon cher comte^ j^éprouve un triste plaisir à verser dans votre cœur mes épouvantables soucis. Si quelque chose les adoucit^ c'est la résolution calme et inéimailable du jeune homme. Dites^ dites-moi^ je vous en prie^ si vous pouvez vous représenter ce Rodolphe de Lausanne oriant^ l'épée à la main, Mort et carnage ! dans unemâée! Il a le diable au corps^ et c'est un de ces diables firoids^ les plus diables de tous. Il parle français^ hiin^ italien^ allemand; et déjà, le croiriez-vous? cette £fficile langue du pays assez couramment. Si Dieu me le conserve^ il est bien acheminé. Mais je ne vis pas! Nul ne sait ce que c'est que la guerre, s'il n'y a son fils ! Adieu ; tout à vous»