A M* le cofliie Seodati^ à QeBèTe
Saint-Pétcnbourg, S8 (I6) Juillet 1807.
J'ai la avec une extrême reconnaissance y Monsieur le comte^ votre longue et conforiable lettre du 4 (16) de ce mois. Je vous remercie de tout ce qu^elle contient d^obligeant et de consolant; mais, pour commencer par ma situation personnelle^ tout me dit qu'elle est sans remède. Lorsque les Français entrèrent en Savoie en 1792, et que je passai les Alpes pour suivre la fortune du roi, je dis à la compagne fidèle de toutes mes vicissitudes^ bonnes ou mauvaises^ à côté d'un rocher que je vois encore d'ici : Ma chère amiey le pas que nous faisons aU" îourd'hui est irrévocable, il décide de notre sort pour la vie. Obligé depuis^ par une aventure romanesque, de ren<trer en Savoie^ je vis la révolution française de plus près, et je l'abhorrai davantage; je sortis de nouveau^ et ce fut pour toujours. DePautre côté de la frontière^ à Lausanne^ sur le lac de Genève^ je vis confisquer mes biens sans étpe tenté de rentrer : dès lors^ l'espérance m'a souri quelquefois^ mais ce n'était qu'un éclair dans lanuit; ma situation n'a fait qu'empirer. Je me suis vu successivement fra^ipé en Sav(»e , en Suisse , en Piémont^ à Venise^ et enfin en
Russie. La journée de Friedland ne m'a plus rien laissé. Patrie, biens, famille , souverain même , suivant les présages, tout est perdu. Maintenant, Monsieur le comte, que voulez-vous que je devienne? La fortune est fenune, elle n'aime que les jeunes gens. Elle sait que j'ai cinquante-trois ans. Quelle apparence qu'elle veuille m'épouserî Elle n'est pas si bête. Au reste, né croyez pas que je sois coudié à terre : je puis vous dire à peu près comme notre vieux Malherbe :
Déjà plos d^ane fois de cette même foudre
Je me suis vu perclus ; Et toi:uour8 la raison m'a si bien fait résoudre.
Qu'il ne m'en souvient plus.
// ne m'en souvient plus est trop dire, sans doute; mais il ne m'en souvient pas assez pour perdre courage. Il n'y a que deux maux bien réels dans le monde : le remords et la maladie; le reste est idéal. Je me porte bien, je ne me repens de rien, je puis donc me tenir debout ; s'il fallait recommencer, je ne changerais pas de conduite. Ce qu'il y a de plus amer pour moi, c'est de me voir séparé d'une famille chérie, sans aucmi moyen imaginable de l'approcher de moi ou d'aller à elle. Dans cette situation cruelle, l'étude est pour moi ce que l'opium est pour les Orientaux : elle m'étourdit avec autant d'effet et moins do danger. Je serais plus courageux encore si j'avais pu recevofa» des lettres de consolation de notre amie commune; mais elle s'en est allée. Tout me ramène à ce mélancolique sujet. Par ce que vous me dites du Genevois et du Romain , je soupçonne que vous n'êtes pas au fait des aventures de ce dernier. Étant, il y a bien des années, à Rome, il se prit d'inclination pour une belle personne de ce pays , et pour l'épouser il se fit catholique. Imaginez l'effet de celte démarche à Genè\'e. Au reste, les idées de
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Genève ne font rien à la chose. Si M. .. . agit alors par conviction^ je l'approuve et le respecte; s'il se laissa séduire par l'amour^ sans nier le tort, je le pardonne; s'il agit avec légèreté et par indifférence^ je le méprise profondément. Quoi qu'il en soit, Monsieur le comte ^ après bien des années il a fallu enfin amener la Romaine^ et avec elle un petit Romain qui promettait y à ce que m'a dit souvent la grand'maman y tout ce qu'on peut promettre. Elle s'est coiffée de Tenfant^ comme vous l'imaginez bien, et s'en est emparée d'une manière exclusive : cela seul suffisait pour choquer la mère. Mais il y avait bien une autre source de dissapùri; madame ... était protestante^ et d'ailleurs elle avait appartenu à l'ancienne école de Voltaire, dont son mari, de charmante mémoire, était Tami intime. D'nn autre côté , elle avait des amis catholiques qui lui donnaient souvent beaucoup à penser, n était résulté du tout, à ce qu'il me semble, une assez grande difiërence sur la plus grande de toutes les questions, ou, pour mieux dire, la seule; car toute question qui finit à la mort de ITiomme vaut à peine la peine d'être examinée. Jugez comment un tel précepteur plaisait à la mère romaine! Il doit y avoir eu des scènes terribles. Et rien, à mon avis, ne ressemble à feu M. Damiens au miUeu des chevaux tirant en sens contraire , 'comme un pauvre homme placé entre sa mère et sa femme, qui le tirent chacune de leur côté. Le pauvre Jeannot, ainsi partagé en deux, s'est trouvé tout entier par la mort de sa mère. Et peut-être qu'il a trop fait sentir le plaisir et le prix de l'émancipation. Je vous dis tout ceci à sa décharge, sans prétendre l'excuser tout à fait , car je le crois véritablement un peu faible sur la morale.
Je reçois avec un extrême plaisir. Monsieur le comte, l'aimable substitution que vous me proposez. Prenons date, je vous en prie, et que la chose soit invariable. Il
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me sarait fort i^réaUe de jaser avec vous sur tontes ces choses qui sont arrivées depuis vingt-cinq ans. Hais ce s^^ty à ce qu'il me semble, une affaire de pure conirersation^ où Tencre n'entre pour rien. Je ne sais malheweiisèment quand il nous arrivera de nous revoir^ car nous paraissons fort immoMes chacun à notre place* En attendant y Monsieur le comte^ j'accepte avec la plus grande reconnaissance FoflBre que vous me faites de faire panr^iir une lettre à ma femme. J'ai éprouvé que vos correspondances sc«t très4)onnes; ainsi je vous prie de vouloir Uen acheminer la lettre ci-jointe à madmne Yalin : c'est le nom de ma femme^ et moi je m'appelle madame de Villeneuve. Tous les décacheteurs d^ici jusqu'à Turin ont eu tout le temps posâble^ depuis six ans^ d'iqpprendre ces deux noms par cœur.
Je reçois avec une égale reconnaissance^ et sans aucune restriction, le compliment que vous me faites sur la nomination de mon fils. Permis aux dames lacédémoniennes de regarder d'un œil sec le corps de leurs fils qu'on rapportait sur leurs boucliers. Pour moi^ je ne suis pas si sublime. Plutôt la mort sans doute^ et mille fois la mort , je ne dis pas que la plus petite lâcheté^ mais que la plus petite grimace antimilitaire! mais aussi ^ plutôt la vie que la mort même la plus honorable ! Ce n'est pas Pavis de mon fils, et c'est dans l'ordre ; mais c'est le mien^ et c'est aussi dans l'ordre. Il a voulu faire cette campagne sans y être obligé ; pouvant m'y opposer, je ne l'ai pas fait. Mon héroïsme ne va pas plus loin. Je suis content de mon fils et de moi. Au reste, il n'est pas encore de retour. Lorsqu'il avançait vers les canons français, je le voyais aller comme une flèche. Aujourd'hui quil revient à moi, c'est une tortue.
Je vous remercie de nouveau, Monâeur le comte, des pacta ccnventa que vous me proposez. Je les signe de
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tout mon Goeur. Et comme tout contrat social acquiert la saîateté par l'aDcienneté^ j'aime à croire qu'il aura le tâoopg de gagner avant ma mort cette mousse vénérable qui a tant de prix.
Tout à vous^ Monsieur le comte.