A M* le comte d^ATaray» à Mittaa
Saint-Pétenboorg, 24 juillet I8O7.
Je ne saurais trop vous remercier, Monsieur le comte^ de votre aimable et éloquente lettre du 29 janvier dernier. Le roi me fait trop d'honneur^ en daignant attacher quelque importance aux réflexions que j^avais adressées au comte de Blacas : je vous prie en grâce , Monsieur le comte, de vouloir bien mettre à ses pieds mes trèshumbles remercîments. Je vois^ au reste, que, dans un endroit de cette lettre, je m'étais mal exprimé; mais je ne m'étends pas sur ce point. Votre lettre ayant excité mes idées sur divers chapitres, je me suis mis à écrire il y a deux ou trois jours; voyant ensuite que les pages se multipliaient, je me suis réservé de vous envoyer le reste à mon aise. Si vous y trouvez quelques lignes dignes de votre maître, vous aurez la bonté de lui en faire hommage.
Voilà, sans doute, un grand changement de choses; mais il fallait s'y attendre. Je n'ai cessé d'avertir mon maître de se tenir prêt pour cette finale. La paix était nécessaire ; Pempereur la devait à la prudence, à la nécessité, à son amour pour son peuple. Il n'a point manqué à l'Europe ; c'est l'Europe qui lui a manqué : depuis seize ans elle nourrit de sa propre main le monstre qui la
dévore âujourdliui. H y â dans cet aveuglement quelque chose de divin^ qui ne peut échapper à aucun œil de bon sens. Nous assistons à une des grandes époques du genre humain. Une certaine accumulation de vices rend une certaine révolution nécessaire. Voilà ce que toute Thistoire nous prêche ; nous avons maintenant ce que nous avons bien mérité. L'Europe paye d'anciennes dettes, et nous marchons si clairement vers un certain but, qu'en vérité exposer la chose, c'est la démontrer.
Depuis le premier moment de la première coalition, on est toujours parti de ce principe également faux et fatal : // faut vaincre avant de reconnaître le roi. Le véritable principe était : Pour vaincre, il faut reconnaître le roi; et comme une erreur n'est jamais isolée, on a constamment étayé la première par une seconde, en disant quHl ne faut jamais se compromettre , tandis qu'il faut, au contraire, faire ce qui est bon, juste et noble, sans s'embarrasser de l'avenir ; car jamais la paix, quand elle est devenue nécessaire, n'est empêchée par ce qui s'est fait ou dit auparavant : je m'en rapporte au bon sens et à la mémoire de tout le monde.
Si tous les yeux se sont fermés à des vérités si simples, c'est que la chose était nécessaire : une grande révolution était décrétée ; il faut qu'elle s'accomplisse. Lorsqu'une postérité, qui n'est pas fort éloignée, verra ce qui a résulté de la conjuration de tous les vices, elle se prosternera, pleine d'admiration et de reconnaissance.
Je ne suis cependant pas fataliste. Dieu m'en préserve ! Lhomme doit agir comme sHl pouvait tout, et se résigner comme s'il ne' pouvait rien. Voilà, je crois, le fatalisme de la sagesse. Si un honmie tombe au milieu d'un fleuve, certainement il doit nager, car s'il ne nage pas^ il sera certainement noyé; maïs il ne s'ensuit pas qu'il aborde où il veut, car le courant conserve toujours ses droits. Nous
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scmimes tous plongés dans le courant, et dans les révolutions il est plus rapide. Nageons donc. Monsieur le comte ; et si les forces ne nous manquent pas (ce qui n^est pas clair, à beaucoup près), nous irons nous sécher je ne sais où.
Maintenant il faut, conune disent les ascétiques, possé-^ der nos âmes. Les circonstances exigent un changement de ton dans la musique. Toutes ces variations me contentent peu : mais prêt à tout depuis longtemps , je ne m'étonne plus de rien. Conmie j*ai eu Thonneur de vous le dire dans une autre lettre, V Europe est à Bonaparte, mais nos cœurs sont à nous. -C'est là où résident nos principes ; le reste est une force humaine semblable à mille autres. Je ne vous dis rien de mes angoisses ministérielles; vous les sentez assez. Je ne sais qu'une chose que je savais le lendemain de mon arrivée, il y a six ans, que le roi aura tout ce qui sera au pouvoir de son grand ami. Qui jamais a pu demander ou espérer davantage? Je dors sur ce coussin, mais je rêve beaucoup.
Mille et mille grâces. Monsieur le comte, de l'intérêt que vous voulez bien prendre à mon fils. Le voilà qui revient sain et sauf, malheureusement à pas de tortue; et, jusqu'à nouvel ordre, nous n'avons plus qu'à jouir tranquillement des bontés de Tempereur. J'aurais voulu pousser Péducation un peu plus loin; mais l'exercice est venu la couper; il fera, au reste, comme tous les militaires qui ont reçu de bons principes : après avoir bien battu les buissons, ils se donnent ou se redonnent à eux-mêmes une certaine éducation, qui en fait, je crois, ce quMl y a de meilleur dans la société. Quelquefois je me rappelle, au sujet de mon fils, ce mot plaisant d'une dame de Paris, en parlant d'un magistrat : C'est le premier violon du parlement; je puis louer tout aussi bien mon fils en disant : Cest le premier latiniste de la garde impériale.
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Agréa, MoÊÊsàBOt It eaaaâe, V ctimnmribfe
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eu lliODiieiir de tous bire fkri de mes crainles an sojel de la posîlkm que j'allais avoir dans ce pays. Ces craintes étaient snfiSsanunenl justifiées par raffectatÎMi de Bonaparte à rayer le nom de S. BL de tons les almanachs qni Ini obéissent^ et à chasser les agents dn roi de tontes les TiDes dont il s'est emparé. Les discours diaboliques du général Savary^ dont je tous ai fait connaître une trèsl^ère partie^ Tenaient Picore fortifier ces cruelles présomptions; cependant elles ne se sont pas Térifiées. Caulincoort^ arrivé ici le 18^ nous a donné le M ses billets de notificati(Hi^ et le mien porte sur l'adresse : a... envoyé extraordinaire, ministre plénipotentiaire de S. M. Sarde. » n a évité également roi de Sardaigne et roi de Vile de Sardaigne. Comme on disait andennemantS. Jf. Sarde yiïrï'j a pas de mal. Ensuite de la notification^ j'ai fait ma visite comme les autres ministres^ et dans les vingt-quatre heures elle m'a été rendue; ainsi me vœlà d'abord tranquiUe sur ce point. Le duc de Serra-Capriola n'a pas reçu la notification; vous voyez la différence très-prononcée : paix d'un côté, et guerre de l'autre. Savary me dit dans cette fameuse conversation^ en me parlant de la Sidle : Nous V auront ou par paix qu par guerre,
La première visite se faisant par billet, la première fois que j'ai rencontré Tambasseur firançais dans une mai* son tierce, je ne lui avais point encore parlé. Une per*
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sonne de sa connaissance me présenta à lui. n me fit beaucoup de politesses. Il n'a point les fonnes soldatesques de Savary ; mais de savoir s'il a autant de talent et de franchise^ c'est une question à laquelle je ne puis répondre encore. Je suis charmé qu'il ne m'ait pas déclaré la guerre; car^ en vérité, je n'aurais su comment me tenir ici. Quand je pense à tout ce que j'ai dit^ fait et écrit depuisseize ans Je trouve les Français fort honnêtes à mon égard. Je vous ai raconté les mesures profondes de l'ambassadeur d'Autriche au sujet du pas. Celui de France a pris tranquillanent la première place partout. Hier^ il y eut bal et souper chez Timpératrice mère à l'occasion de la naissance de l'empereur. Gaulincourt dansa le premier avec les deux impératrices. Si quelque nation peut prétendre à l'alternative^ ce serait ^Angleterre, puisqu'elle seule n'a pas passé sous le joug. Quant aux puissances continentales, je nlmagine pas seulement une objection sérieuse contre la suprématie de la France. Les hommes sont extrêmement conduits par les mots. Celui d'empereur des Romains, qui n'était réellement qu'un son, en imposait néanmoins par une certaine succession imaginaire; et Louis XIV, dans tout son éclat, ne pensa pas à disputer la première place à l'empereur de son temps, qui lui était cependant extrêmement inférieur en puissance et en noblesse souveraine (s'il est permis de s'exprimer ainsi) : on ne s^t combien aurait pu durer ce rêve; mais à présent qu'il s'est dissipé, et que l'empereur des Romains est détruit même grammaticalement , sur quoi reposeraient les prétentions à la première place, et même à l'alternative ? Et, comme j'ai eu l'honneur de vous le dire, quand un Bourbon remonterait aujourd'hui sur le trône, demain il prétendrait à la première place, et s'y tiendrait; car la grandeur appartient aux nations, et jamais elles ne reculent. Cette grandeur, qui résulte de quatre éléments, nombre;
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rieheise^ génie et eomnge, est coneentrée dans la personne dn souT^ain qui YadmiwUire ea qodque Caçon et la fût vaknr. Mais Q n^nqMrie nolleinait que le souverain s'appdle Gharies oa Vtiââsppe, qa^il soit légidnie on ill^ iime^ etc.; et la nation va tonjours son train, et jamais on nelafera recaler, à moins qu'(»i ne Tafifaiblisse dans ses âémoits.
Je sais tout ce qu'on peut ^re contre Bonaparte : il est usurpateur^ il est meurtrier; mais faites-y bien attention^ il est usurpateur mcnns que Guillaume d'Orange^ meurtrier moins qu'Elisabeth d'Angleterre. Il faut savoir ce que déddera le temps^ que j'appelle le premier ministre de la Divinité au départem^it des souverainetés ; mais en attendant^ Monsieur le chevalier^ nous ne sommes pas plus forts que Dieu. H faut traiter avec celui à qui il lui a plu de donner la puissance. Rien ne prouve que Bonaparte établisse une dynastie ; plusieurs raisons même prouvent le contraire. Mais tout annonce que son règne sera long, et que ses actes tiendront, du moins en grande partie. Il y a dix ans , je crois, que j'eus Thonneur de vous écrire : S, M. Sicilienne croit que r Angleterre et la Russie la rétabliront; pas plus que moi y Monsieur le chevalier. Il n*y a de salut que par la Franco sous une forme ou sous l'autre. Essayons donc; voilà ce qui m'a déterminé. Le secret a été rigoureusement gardé par le petit nombre de personnes qui le connaissent. J'observe que l'ambassadeur de France n'ayant mis, à ce qu'il m'a dit luimême, que dix-huit jours de Paris ici, a pu avoir connaissance de cette affaire avant de partir. Cependant il en a parlé ici comme l'ayant apprise du général Savary, et il en a parlé très-favorablement. L'entremetteur que je vous ai nonmié, le seul homme existant à Pétersbourg qui ait pu t'en mêler, persiste à croire que je partirai. Le ministre, comme je me rappelle vous l'avoir dit^ pense le contraire^
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et croit la chose sans remède. Nous verrons. Pour moî^ je o^oserais rien affirmer; si cependant il fallait absolument gager. Je pencherais pour l'affirmative, à cause d'un certain vent favorable qui a soufflé dans cette occasion , et qui n'a point de nom. Je compte aussi beaucoup sur un certain instinct qui pousse Phomme quelquefois, et qui en sait plus que la raison, quoique la raison joue bien aussi son r61e dans ce moment.