A M* le eomte de Tairas, à Ca|pUarl
Saiot-Pétersboarg, 20 octobre (I*' novembre) I807.
Monsieur le comte.
Au moment où je reçus votre lettre du 14- juin, j'avais précisément chez moi le docte comte Jean Potocki, qui m'honore de son amitié et qui a mille bontés pour moi, entre autres celle de me fournir tous les livres qui me passent dans la tête. Il s'empara d'abord de votre lettre pour la montrer aux savants que vous y nommez, et former ensuite la correspondance que vous désirez; mais ces savants sont, comme le climat, extrêmement froids. D'ailleurs, ils ne connaissent pas cette académie italique, et je suis dans la même ignorance, à vous parler franchement; de manière qu'il me paraîtrait à propos. Monsieur le comte, de la légitimer en envoyant les statuts, le tableau des académiciens, et surtout le diplôme d'institution. Je crois que cela se pratique ainsi, et que vous ne trouverez aucune pointillerie déplacée dans la réserve de ces messieurs.
Vous auriez bien plus de raison, Monsieur le comte, de me quereller moi-même sur mon retard à vous répondre;
VSS LETTEI 1807
mais le comte Poiocki^ ayant changé cl^ai^xar tarent ^ a oommoicé par égater ma lettre dans le fond d'un porterfeuille^ dont elle n'est sortie que longtemps après. Ensuite^ de grands malheurs et de grandes occupations ont occupé ma téte^ au point que j'ai suspendu toutes mes correspondances. J'espère donc^ Monsieur le comte, que vous me pardonnerez^ d'autant que je ne suis pas plus coupable envers vous qu'envers mille autres. L'excuse n'est pas trop bonne peut-être^ mais je vous dis la vérité.
Pour en venir enfin au sujet principal de votre lettre, j'ai bien peur. Monsieur le comte, que nous ne soyons pas trop d'accord sur certains principes fondamentaux de l^s* toire de l'homme et de son habitation. Moïse a tout dit. Monsieur le comte : avec lui, on sait tout ce qu'on doit savoir sur ces grands objets; et^ sans lui, on ne sait rien. L'histoire, la tradition, les fables même, et la nature entière, lui rendent témoignage. Le déluge surtout est prouvé de toutes les manières dont ce grand fait peut être prouvé. Lisez le livre du docteur Lardner {Indian testimonies) ; lisez celui du fameux Addison et celui du père de Golonia sur ce même sujet des témoignages rendus à la révélation par V antiquité profans; lisez les notes de Grotius et le premier livre de son bel ouvrage, Deveritate ReL christ., etc., vous serez surpris et totalement entrdné par l'universalité de cette croyance. On Pa trouvée jusque parmi les sauvages de l'Amérique; on Ta trouvée en Chine; on Pa trouvée surtout dans les Indes, où la compagnie savante de Calcutta fouille depuis quelques années avec une ccmstance infatigable la mine la plus riche et la plus nouvelle. Dans les livres sacrés des Indiens, écrits dans une langue morte depuis plus de deux mille ans, et livrés enfin à la curiosité européenne par les travaux de cette savante compagnie, on trouve avec étonnement Noé, le déluge universel, Tarche, la montagne, la colombe, etc. . ., comme on les trouve
k M, LB COMTE DB YÀRGAS. 1S9
dans Laden {de Dca Syria), qui jamais n'avait oui parler de la langue sanscrite.
Je vous prie, Monsieur le comte^ Ovide avait^l lu dans la Bible y Omnia pontus eranty deerant qnoqtie lîHora panto? n exprimait l'ancienne et universelle tradition du genre humain renouvelé pat une famille seule, sauvée miraeuleusement d'un naufrage général.
Mettez d^un côté un livre unique sous tous les rap* ports^ portant tous les caractères de Pinspiration^ et de l'autre tout le genre humain de tous les siècles^ qui lui rend témoignage par des traditions plus ou moins défigurées^ et vous verrez que, sans aller plus loin, jamais bit n'a été plus rigoureusement démontré que celui du dâttge.
Quùd semper, quod ubique, quoi àb omnibus. Ce passage si connu, employé par un pieux auteur en faveur des dogmes catholiques, n'est pas moins décisif en faveur de œs degmes catholiques dans un autre sens, c'est-à-dire qui oui d^eLthctm partout et dans tons les temps à Funiversa" Hté de la famille humaine.
Que sera-ce eïicofe. Monsieur le comte, si, à toutes ces preuves historiques et générales, déjà si décisives par ellesmêmes , nous ajoutons les preuves physiques, qui sont éblouissantes? Au moment où je vous parle, les hommes qui savent admirer peuvent admirer à Taise le mammouth trouvé l'année dernière à Tembouchure de la Lena, par !e soixante-quatorzième degré de latitude. Cet animal était incrusté (notez bien) dans une masse de glace, et élevé de plusieurs toises au-dessus du sol. Cette glietce s'étant imse à diminuer par je ne sais quelle cause physique, <m a commencé à voir l'animal depuis cinq ans. — Hélas ! dans ut pays plus fertile en connaisseurs actifs, nous posséderions une merveille qu'on serait venu voir de toutes les parties du monde , comme les musulmans allaient à la Mecque^
160 urmi 1807
— un animal aniédilari»! entier jusque dans ses moindres parties, et susceptible d^emhaumement ; on aursdt pu tenir dans ses mains un œil qui voy^t^ un cœur qui battait il y a quatre mille ans! Quis taiiafando temperet a laerymù? Mais lorsqu'il s'est trouré entièrement dégagé, l'animal a glissé au bord de la mer, et là il est devenu la pâture des ours blancs, et les sauvages ont sdé les défenses, qu*il n'a jdus été possible de trouver. Tel qu^Q est cependant, c'est encore un trésor qui ne peut être déprécié que par lldée de ce qu'on aurait pu avoir. J'ai soulevé la tête pour ma part. C'était un poids pour deux maîtres et deux laquais. J'ai touché et retouché l'oreille, encore tapissée de paiL J'ai tenu sur une table et examiné tout à mon aise le pied et une petite pc^icHi de la jambe. La sole, en partie rmigée, avait plus d'un pied de diamètre. La peau est par&itement conservée; les chairs raccNrnies ont abandimné la peau, et se sont durcies autour de Tos; cependant l'odeur est encore très-forte et très-désagréable. Cinq ou six fois de suite, j'ai porté le nez sur cette chair. Jamais l'homme le plus voluptueux n'a humé le plus délicieux parfum de l'Orient avec la suavité du plaisir que m'a causé l'odeur fétide d'une chair antédiluvienne putrifiée. — Maintenant, Monsieur le c(»nte, que M. de BufTon vienne nous faire des contes de fées sur le refroidissement du globe! Si l'on cueillait la pêche et l'ananas sur les bcMtls délicieux du Waîgatz; si les animaux du tropique vivaient dans ces belles contrées, quelle magie a conservé les parties tendres de leurs cadavres, je ne dis pas dans les premières couches de terre meuble, mais au-dessus même de la sur^ face de la terre, conune vous venez de le vcnr? La montagne de glace qui entourait le mammouth s'est-elle formée pendant qu'il faisait diand? ou bien le cadavre s'est-Q conservé en attendant qu'il fît froid, etc.? Je ne puis sortir du déluge avant de vous aviwr £sdt re-
marquer l'ineffable ridicule de la philosophie moderne > qui s^est d'abord époumonnée à nous démontrer l'impossibilité du déluge par le défaut d'eau nécessaire pour la submersion du globe ; mais du moment où elle a eu besoin d'eau pour je ne sais quelle chimère de cristallisation universelle ou pour d'autres idées tout aussi creuses, surle-champ elle nous a accordé une petite calotte de trois ou quatre lieues d'épaisseur tout autour du globe. En vérité, c'est bien honnête ! Voyez Buffon, voyez la Mettrie, voyez Mac et tant d'autres.
Le déluge étant prouvé à l'évidence , sa nouveauté ne l'est pas moins. Je vous invite à lire les lettres géologiques de M. Deluc au professeur Blumenbach; ce livre, inBniment répréhensible à certains égards , n'ajoute pas moins le poids d'une foule de preuves physiques à celui des preuves morales qui établissent que tout est nouveau sur la terre , et qu'en particulier la catastrophe qui détruisit jadis l'habitation de l'homme n'est pas plus ancienne que la date assignée par Moïse.
Cela posé. Monsieur le comte, que deviennent les antiquités égyptiennes, indiennes et chinoises? Buffon et Bailly avaient sans doute tout le talent nécessaire pour être de \Tais philosophes; cédant à l'influence d'un siècle extravagant, ils ont mieux aimé n'être que des poètes et des romanciers. Il ne faut pas disputer des goûts, mais j'avoue que, romans pour romans, j'aime mieux Don Quichotte que les Époques de la nature.
Vous avez sans doute entendu tout le bruit qu'a fait Dupuis avec son calendrier égyptien de douze mille ans. Les Français ayant rapporté de leur expédition d'Egypte un calendrier sculpté sur les murs du temple de Tentyra, on n'a pas manqué d'emboucher la trompette pour an noncer la preuve sans réplique, la démonstration de la démonstration; mais pendant que l'on criait victoire à Paris,
T. I. Il
141 URTU 1807
les astronomes de Rmieet de Londres piouvaient que le moDameiit était nouveau, et postérieur même, peui-étre^ à la réforme jolienne; et Ds ont dit de si bonnes raisons aax Parisens engoués, que ces messieurs ont pris le parti de ne point répondre.
Me voilà donc très-tranquille^ Monsieur le comte^ sur toutes ces antiquités. Si les patriarches ont connu la période de six cents ans avant le déluge, j*en suis bien aise, et je n'y vois nul inconvénient. Ces périodes, pour le dire en passant, ne sont pas une grande merveille. Quand une fois on sait l'astronomie jusqu'à un certain point, il ne faut, pour trouver ces cycles, que de la patience et du tâtonnement. Ces connaissances y me dites-vous, supposent au moins deux à trois mille ans à^études^ etc. — Non, en vérité. Monsieur le comte, puisque les nations qui les possédaient étaient si nouvelles. Je ne veux point m'enfoncer dans la question de Porigine des sciences : c'est un sujet trop vaste pour une lettre, et j'aime mieux le passer sous f silence que de ne lui consacrer que quelques lignes. D'ailleurs, les faits étant certains, nous pouvons bien ajourner la métaphysique, qui est cependant mon fort.
Le pays sur lequel vous avez fait de si belles spéculations est, je puis vous l'assurer, Monsieur le comte, le moins propre à vous satisfaire sur les grands objets Mont vous me parlez. Ces cités, ces temples, ces monuments, ne sont rien. C'est ce qu'on voit à présent, et rien de plus. L'Asie est ravagée depuis qu'elle est connue. Les villes détruites dont vous parlez sont modernes (du moins par rapport à cette haute antiquité que vous imaginez). Elles sont nommées dans les annales da la Chine, et l'on sait le moment de leur destruction. Les joujoux qui ont occupé Buffon sont encore les mêmes d^aujourd^hui; il peut ce faire qu'on ait trouvé çà et là quelques bribes du grand pillage de Gengis-Rhan : voilà tout.
A M. LB GOMTB BB YÂR6A8. 163
Quant aux manuscrits^ il est vrai qu'il y en a ici^ mais pas, que je aache^ en langue inconnue. J^en ai vu de chinois^ de japonais, de tartares^ de thibétains ; jamais on ne m'a dit : En voilà un dont on ignore la langue. M. Schub^^ trè&-liabil.e astronome^ de PAcadémie des sciences et bibliothécaire en dief^ me disait un jour, bien sagement , ea me les montrant : a Que nous sommes fous d'aller chereher ces guenilles/ Nos moindres livres européens valent wUeux. D n avait grandement raison. Au moment où je TOUS écris ^ un Indou musulman a traduit en arabe, sous h direction d^un mathématicien anglais^ le livre des Principes de Newton. Si jamais les Indous comprennent bien oe livre, ils pftmeront de rire, en voyant les Européens wemr leur demander des instructions.
Par quelques passages de votre lettre^ je vois que vous regardez comme réel ce fameux peuple inventé par Bailly. Je vous prie. Monsieur le comte, de revenir sur cette question : jamais ce peuple n'a existé. Tout part de la Chaldée, et c'est de là que le feu sacré s'est répandu dans tout Tunivers. C'est de quoi je m\issure que vous ne douterez pas, si vous prenez seulement la peine de lire les mémoires de l'Académie de Calcutta et Tbistoire de Ilndostan de Maurice. Il ne s'agit pas moins que de dix ou douze mortels volumes in-^^. Je les ai lus patiemment, la plume à la main, sans pouvoir dire : Deus nobis hœc otia fêcit. — Au contraire, c'est le diable. On a conmiencé à traduire le premier volume en français; mais le traducteur me parait découragé : ces Uvres graves, solides , fondamentaux,, ne se lisent pas en France. — Maurice n'est pas traduit. Si vous entendez l'anglais, Monsieur le comte, et que vous ajoutiez à ces lettres celles de BryanVs Mithohgy expMned, vous verrez d'abord de quelle école )e sois.
164 LETTES 1807