‹ Lettres et opuscules inéditsChapitre 73 sur 166 · A mademoiselle Constance de Maistre · texte numérisé non relu

A mademoiselle Constance de Maistre

SaiDt-Pétersbourg, 24 octobre (s; novembre 1808.

J'ai reçu avec un extrême plaisir^ ma chère enfant^ ta dernière lettre non datée. Je l'ai trouvée pleine de bons smtiments et de bonnes résolutions. Je suis entièrement

de ton avis : celui qui veut une chose en vient à bout ; mais la chose la plus difficile dans le monde^ c'est de vouloir. Personne ne peut savoir quelle est la force de la volonté, même dans les arts. Je veux te conter l'histoire du célère Harrisson, de Londres. Il était, au commencement du dernier siècle, jeune garçon charpentier au fond d^une province, lorsque le parlement proposa le prix de 10,000 livres sterling (10,000 louis) pour celui qui inventerait une montre à équation pour le problème des longitudes (si jamais j'ai l'honneur de te voir, je t'expliquerai cela). Harrisson se dit à lui-même : a Je veux gagner ce prix, » Il jeta la scie et le rabot, vint à Londres, se fit garçon horloger, TBAYAILLA QUARANTE ANS, Ct gagna Ic prfx. Qu'cU

dis-tu, ma chère Constance? cela s'appelle-t-il vouloir?

J'aime le latin pour le moins autant que l'allemand; mais je persiste à croire que c'est un peu tard. A ton âge je savais Virgile et compagnie par cœur, et il y avait alors environ cinq ans que je m'en mêlais. On a voulu inventer des méthodes faciles y mais ce sont de pures illusions. Il n'y a point de méthodes faciles pour apprendre les choses difficiles. L'unique méthode est de fermer sa porte, de faire dire I. 15

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qu'on n'y est pas^ et de travailler. Depuis qu'on s'est »is à nous apprendre^ en France^ comment il fallait apprendre les langues mortes^ personne ne les sait^ et il est assez plaisant que ceux qui ne les savent pas veuillent absolument prouver le vice des méthodes employées par nous qui les savons. Voltaire a dit, à ce que tu me dis (car, pour moi, je n'en sais rien : jamais je ne l'ai tout lu , et il y a trente ans que je n*en ai pas lu une ligne), que les femmes sont capables défaire tout ce que font les hommes, etc; c'est un compliment fait à quelque jolie femme, ou bien c'est une des cent mille et mille sottises qu'il a dites dans sa vie. La véilll est précisément le contraire. Les femmes n'ont fait aucun chef-d'œuvre dans aucun genre. Elles n*ont feit ni l'Iliade, ni l'Enéide, ni la Jérusalem délivrée , ni Phèdre, ni Athalie, ni Rodogune, ni le Misanthrope, ni Tartufe, ni le Joueur, ni le Panthéon, ni l'église de Saint- Pierre, ni la Vénus de Médicis, ni l'Apollon du Belvédère, ni le Persée, ni le livre des Principes, ni le Discours sur l'histoire universelle, ni Télémaque. Elles n'ont inventé ni ^lUgèbre ni les télescopes, ni les lunettes achromatiques, ni la pompe à feu, ni le métier à bas, etc, ; mais elles font quelque chose de plus grand que tout cela : c'est sur leurs genoux que se forme ce qu'il y a de plus excellent dans le monde : un honnête homme et une honnête femme. Si mie demoiselle s'est laissé bien élever, si elle est docile, modeste et pieuse, elle élève des enfants qui lui ressemblent, et c'est le plus grand chef-d'œuvre du monde. Si elle ne se marie pas, son mérite intrinsèque, qui est toujours le même, ne laisse pas aussi que d'être utile autour d'elle d'une manière ou d'une autre. Quant à la science, c'est une chose très-dangereuse pour les femmes. On ne connaît presque pas de fenunes savantes qui n'aient été ou malheureuses ou ridicules par la science. Elle les expose habituellement au peiit danger de déplaire aux hom-

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