MADBBIOISELLE CONSTANCE DE MAISTRE
nés et aux femmes (pas davantage) : aux hommes^ qui ne veulent pas être égalés par les femmes; et aux femmes^ (pu ne veulent pas être surpassées. La science^ de sa nature, aime à paraître; car nous sommes tous orgueilleux. Or, voilà le danger; car la femme ne peut être savante impunément qu'à la charge de cacher ce qu'elle sait avec plus d'attention que l'autre sexe n'en met à le montrer. Sur ce point, mon cher enfant, je ne te crois pas forte; ta tête est vive, ton caractère décidé : je ne te crois pas capable de te mordre les lèvres lorsque tu es tentée de faire nne petite parade littéraire. Tu ne saurais croire combien je me suis fait d'ennemis jadis, pour avoir voulu en savoir plus que mes bons Allobroges. J'étais cependant bien réellement homme, puisque depuis j'ai épousé ta mère. Juge de ce qu^il en est d'une petite demoiselle qui s'avise de monter sur le trépied pour rendre des oracles ! Une coquette est plus aisée à marier qu'une savante; car, pour épouser une savante, il faut être sans orgueil , ce qui est très-rare; au lieu que pour épouser la coquette, il ne faut qu'être fou, ce qui est très-commun. Le meilleur remède contre les inconvénients de la science chez les femmes, c'est précisément le taconage (1) dont tu ris. Il faut même y mettre de l'affectation avec toutes les commères possibles. Le fameux Haller était un jour, à Lausanne, assis à côté d'une respectable dame de Berne, très-bien apparentée, au demeurant cocasse du premier ordre. La conversation tomba sur les gâteaux , article principal de la constitution de ce pays. La dame lui dit qu'elle savait faire quatorze espèces de gâteaux. Haller lui en demanda le détail et l'explication. Il écouta patiemment jusqu'au bout, sans la moindre distraction, et sans le moindre air de berner la Bernoise. La sénatricetui si enchantée de la science
(I) Mot piémontais, qui signifie ravaitdayet,
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et de la courtoisie de Haller, qu'à la première élection elle mit en train tous ses cousins, toute sa clique, toute son influence, et lui fit avoir un emploi que jamais il n'aurait eu sans le beurre et les œufs, et le sucre, et la pâte d'amande, etc... Or donc, ma très-chère enfant, si Haller parlait de gâteaux, pourquoi ne parlerais-tu pas de bas et de chaussons? Pourquoi même n'en ferais-tu pas, pour avoir part à quelque élection? car les taconetisesin&n&ai beaucoup sur les élections. Je connsûs ici une dame qui dépense cinquante mille francs par an pour sa toilette, quoiqu'elle soit grand'mère, comme je pourrais être aussi gi*and-père, si quelqu'un avait voulu m'aider. Elle est fort aimable et m^aime beaucoup, n'en déplaise à ta mère; de manière qu'il ne m'arrive jamais de passer six mois sans la voir. Tout bien considéré, elle s'est mise à tricoter. Il est vrai que, dès qu'elle a fait un bas, elle le jette par la fenêtre et s'amuse à le voir ramasser. Je lui dis un jour que je serais bien flatté si elle avait la bonté de me faire des bas; sur quoi elle me demanda combien j'en voulais. Je lui répliquai que je ne voulais point être indiscret, et que je me contenterais d'un. Grands éclats de rire, et j'ai sa parole d'honneur qu'elle me fera un bas. Veux-tu que je te renvoie, ma chère Constance? il t'inspirera peut-être l'envie de tricoter, en attendant que ta mère te passe cinquante mille francs pour ta toilette.
Au reste, j'avoue que, si vous êtes destinées Puneet Fautre à ne pas vous marier, comme il paraît que la Providence Ta décidé, Vinstruction (je ne dis pas la science) peut vous être plus utile qu^à d'autres; mais il faut prendre toutes les précautions possibles pour qu'elle ne vous nuise pas. Il faut surtout vous taire, et ne jamais citer jusqu'à ce que vous soyez duègnes.
Voilà, mon très-cher enfant , une lettre toute de morale. J'espère que mon petit sermon pourtant ne t'aura