MADEMOISELLE CONSTANCE DE MAISTRB
pas fait bftiller. Au premier jour, j'écrirai à ta mère. Embrasse ma chère Adèle, et ne doute jamais du très-profond respect avec lequel je suis, pour la vie, ton bon père. Quand tu m'écris en allemand, tu fais fort bien de m'écrire en lettres latines. Ces caractères tudesques n'ont pu «icore entrer dans mes yeux, ni, par malheur, la prolumciation dans mes oreilles.
Saint-Pétersbourg, I9 Janvier 1809.
Ma situation, dans ce pays, mon cher comte , est devenue une espèce de spectacle. S. M. étant en guerre avec la France, comment puis-je me soutenir ici? La chose est si peu probable, que certaines personnes croient que j'ai cessé mes fonctions; et j'ai reçu une lettre de Vienne dont l'adresse portait bonnement : ci-devant ministre de S. M. S. Mon attachement au duc de Serra-Capriola est connu ; je le vois tous les jours : c'est une intimité de sept ans. Je suis fort lié avec les plus grands ennemis du parti français^ je vois beaucoup le comte Stroganoff et sa bellefille, la princesse Galitzin-Woldemar, mère de cette dernière, le comte Grégoire Orloff, etc., etc. Ces maisons ont levé le masque au point qu'elles ne reçoivent pas Tambassadeur de France. Je ne cache d'ailleurs nullement ma manière de penser (je ne m'abstiens que de l'insulte, qui est toujours une sottise) ; cependant cela ne me nuit aucunement auprès de la légation française. Tous me font des poUtesses, quoique sans aucune avance de ma part, pas) même celle d'im billet de visite. L'ambassadeur, naturel' lement , ne peut pas me parler. Cependant il est arrivé
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Tautre jour une chose marquante : j'avais manqué deux fois de suite à rassemblée ordinaire du mercredi chez le ministre de la marine. Caulincourtlui dit: Je ne vais point le comte de Maistre; est^il malade? Et il s'exprima en termes très-honorables. Ce discours a paru extraordinaire^ d'autant plus que jamais je ne lui ai adressé la parole.
Le jour de Tan, à la cour, M. Lesseps, Pun des principaux membres de la légation, s'approcha de moi, et me dit: a Monsieur le comte, je vous souhaite de tout mm cœur une heureuse année. » Je lui répondis avec un sour rire triste : a Monsieur, je n'accepte point le eompliment; il y a longtemps que je me suis arrangé pour ne plus avoir d'années heureuses. »
Au reste, ni les Français ni leurs alliés (ou esclaves, comme il vous plaira) ne cherchent à me faire de la peine à la cour. Au contraire, ils me laissent prendre l'alternative, et semblent quelquefois me l'offrir; j'en use librement, mais sans affectation.
Croyez-vous, mon cher comte, que tous ces messieurs se conduisissent ainsi à mon égard, s'ils n'avaient point d'instructions? Pour moi, j'en doute. Le général Pardo a fait un pas plus hardi que tous les autres : il me vint vovtW y a peu de temps ; je lui restituai la visite j j'arrivai par ha* sard au moment où il venait d^apprendre la prise de Madrid. Eh bien! lui dis-je. Monsieur le général, point de nouvelles! Hélas! me répondit-il, il n'y en a que trop: Madrid est pris; et il me montra le Moniteur, Il m'ajouta: // n'y a plus moyen de vivre en Europe, je m* en vais en Amérique. Gomment trouvez-vous ce discours de la part de l'envoyé de Joseph? Je lui répondis : « Vous avez bien raison. Monsieur le général; que voulez-vous faire id? Quelques personnes qui vous connaissent auront pitié de vous, mais tout le reste vous blâmera et se moquera de vot^. Tirez-vous de tô, et allez-vous-en en Amérique, »
Avouez que cela parait fabuleux. Quel dommage que cet homme se soit laissé entraîner à présenter les lettres de créance de Joseph ! On disait précédemment dans Tarmée d'Espagne : « Quand Pardo a parlé, il n'y a plus hesoin de conseil de guerre. » Il appartient à une famille quia la grandesse : il avait épousé la fille du dernier vicewidu Mexique ; et le voilà qui donne à Joseph un bras, q^ graves Galli melius périrent. Qu'esUce que l'homme? Qu'est-ce que l'homme? Qu'est-ce que Fhomme?
Le duc de Mondragone, autre phénomène du même genre (grand d'Espagne, ambassadeur de Murât), n'a pas d'abord fait plus d'attention à moi que je n'en faisais à lui. n ne m'a pas envoyé son billet : en un mot, il me traitait absolument sur le pied de guerre; et quant à moi, je ne le regardais pas seulement dans le monde. Mais, après quelque temps, il s'est mis à m'adresser la parole, et, le jour de Tan, il m'a envoyé son billet, que je lui ai restitué.
Quand je songe que Napoléon a tenu entre ses mains, et que la plupart des généraux ont acheté à Milan la cinquième édition des Considérations sur la France, que je a'avouais pas, à la vérité, mais que tout le monde m'atribuait; qu'il a saisi une lettre de S. M. le roi de France, |ui me remerciait de ce Uvre, et me priait de le faire cirîuler en France par tous les moyens possibles, croyant lussi que j'en étais l'auteur !
Quand je pense qu'à l'occasion de la fameuse loi de 1802 sur les émigrés, et sur ma demande claire et pré- :ise d'être rayé de la Uste comme étranger, n^atjant janais été Français et ne l'étant pas, ne voulant jamais 'être et ne pouvant rentrer en France, fai été rayé de a liste des émigrés et autorisé à rentrer en France, sam obligation de prêter serment, et sans obligation de quitter e service du roi !
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Quand j'ajoute à cela tout ce qui se passe à présent, je tombe dans un étonnement qui tient de la stupeur. Je vous expose les faits sans y rien comprendre. Je ne doute pas^ au reste, que la tentative que j^ai faite l'année dernière pour lui parler en faveur de S. M., ne lui ait été agréable. S'il en avait été autrement^ il me Paurait assez fait sentir ici, où il est maître.
Il y a, au reste, à Pégard de ce fameux personnage, deux erreurs dont il faut se garder également. L'une est de croire sa puissance légitime et sa dynastie établie, ce qui n'est propre qu'à décourager tout le monde, surtout les princes, et à établir dans le monde des principes faux et dangereux. L'autre est de le regarder comme un aventurier coupable, auquel il n'est pas permis de parler. Ces deux opinions sont également fausses, et la dernière Test peut-être plus que Pautre. Celui qui a dit que la première qualité d'un politique était de savoir changer d'avis^ a dit une grande vérité. Le temps est un grand élément dans la politique. Un usurpateur qu'on arrête aujourd'hui pour le pendre demain ne peut être comparé à un homme extraordinaire qui possède les trois quarts de TEurope, qui s'est fait reconnaître par tous les souverains , qui a mêlé son sang à celui de trois ou quatre maisons souveraines, et qui a pris plus de capitales en quinze ans que les plus grands capitaines n'ont pris de villes dans leur vie. Un tel homme sort des rangs. C'est un grand et terrible instrument entre les mains de la Providence, qui s'en sert pour renverser ceci ou cela. Tout ce qu'elle a déplacé n'est pas proscrit. J'avais l'honneur d'écrire l'année dernière, à l'auguste beau-frère de S. M. : a Bonaparte vient de sHn- ^«ïw/er Envoyé de Dieu... Jamais on n'a rien dit déplus vrai y il est parti du ciel comme la foudre. » En effet, la foudre en vient tout comme la rosée. Si donc on trouvait
quelque moyen d'adoucir cet honome^ ou d'en tirer quel^ que parti , on ferait trè&-mal d'en laisser échapper l'occasion.