‹ Lettres et opuscules inéditsChapitre 76 sur 166 · f A mademoltielle Adèle de Maistre · texte numérisé non relu

f A mademoltielle Adèle de Maistre

Saint-Pélenboarg, il jaillet 1809.

rû juré, ma chère enfant, que ma première lettre serait pour toi ; je m acquitte de mon vœu, quoique j^aie des dettes envers ta mère et ta sœur. Je te remercie de m'avoir &it connaître Firrévérence commise contre la mémoire de notre célèbre Alfieri par le marquis de Barol ; sûrement il aura beaucoup déplu aux nombreux partisans du poète, et surtout à son respectable ami l'abbé de Caluso» Cependant, je t'avoue que je n'ai pas trouvé un grand sproposito dans Texclamation que tu me rapportes : Misericordia! A propos des comédies posthumes, la première qualité d'un comique, c'est d'être bonhomme. Le plaisant et rironique n'ont rien de commun avec le comique. Voilà pourquoi Voltaire n'a jamais pu faire une comédie; il fait rire les lèvres, mais le rire du cœur, celui qu'on appelle le bon rire y ne peut être éprouvé ni excité que par les bonnes gens. Or donc, ma chère Adèle, quoique Alfieri n'ait point été méchant (il y aurait beaucoup d'injustice à lui donner ce titre) , cependant il avait une certaine dureté et une aigreur de caractère qui ne me paraissent point s'accorder avec le talent qui a produit l Avare et les Feinmes savantes. Toutes les fois qu'il ouvrait leslèvres, je croyais en voir partir un jet de bile, et je me détournais pour n'en être pas taché. Je suis donc fort trompé, si ses comédies sont bonnes; peut-être ce seront des sarcasmodies : nous

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verrons. Il faut que tu saches que j^ai vu deux fois ce personnage. La première fois^ nous nous choquâmes un peu; îl me dit des extravagances sur la langue française, qui est la mienne plus peut-être que l'italienne n'était la sienne. J'écrivis à Tabbé de Galuso : // a raison de ne pas aimer cette langue; aucune ne lui fait plus de mal. Uabbé ue s'en fâcha pas. La seconde fois que je vis Alfieri, nous nous convînmes beaucoup plus; je me rappelle, entre autres, d^une certaine soirée où je m'avançai tout à fait dans son esprit. Je l'entrepris sur.la politique, sur la liberté, etc., etc. Je lui dis : Gageons, Monsieur le comte, que vous ne savez pas quel est le plus grand avantage de la monarchie héréditairCy et à quoi elle sert principalement dans le monde? Il me demanda ma pensée; je lui fis une réponse originale et perçante, que je te dirai un jour. Il me dit, en regardant le feu (je le vois encore) : a Je crois que vous avez raison. » Bref, je suis persuadé que si j'avais séjourné à Florence, nous aurions fini par nous entendre; mais je devais partir le lendemain, et pour ne plus le revoir. Quant à son mausolée, laisse faire la comtesse d'Albani. Je voudrais bien, au reste, voir le fond du cœur de cette adorable femme. Qui sait si tout ce beau marbre ne la met pas un peu plus à son aise ? Quand une fois on a pris un certain parti, ce qu'on a de mieux à faire, c'est de le soutenir; mais Alfieri, avec toute sa tendresse, était si despote, qu'il a dû, si je ne me trompe infiniment, rendre la vie assez dure à la dame de ses pensées. J'ai été une fois fort scandalisé d'une de ses réponses à cette excellente femme. Elle cita un livre, pendant le déjeuner, au milieu d'un cercle d'amis. Alfieri lui dit, et même d'un ton fort sec : Vous n'avez pas lu ce livre. Madame. Elle fut un peu étourdie d'une telle brutalité, et lui dit avec beaucoup de douceur qu'elle l'avait sûrement lu; mais le bourru répliqua, Non, Madame, vous ne l'avez pas lu, avec encore

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plus de dureté^ et même avec je ne sais quel signe de mépris. Je jugeai par cet échantillon que le téte-à-téte devait être souvent orageux. Parmi les œuvres posthumes d'Alfieri, on a publié fort mal à propos les Mémoires de sa vie, pleins de turpitudes à la manière de Jean -Jacques, du moins à ce qu'on mande de France, car je ne les ai pomt encore lus. Donne-toi bien de garde de regarder seulement ce livre.

Ta m^avaîs demandé quatre vers pour le portrait de ta mère; tu m'auras soupçonné de pococuransa : point du tout; mais c'est que je me rappelle le proverbe espagnol, qui dit qu^7 faut être bien sot pour ne pas savoir faire deux vers, et bien fou pour en faire quatre. Tout homme qui n'est pas né poète doit faire profit de cette sentence. Ce n'est pas qu'à force de me frotter la cervelle, il ne me fût possible peut-être d'en tirer quelque chose de tolérable; mais d'abord, en fait de poésie, le tolérable est intolérable ; d'ailleurs, le temps est si précieux, qu'il ne faut remployer qu'à ce qu'on fait bien. Je me suis recommandé àRedi pour écrire quelque chose de supérieur au tolérable, sur le revers du portrait de ta mère, que j'ai ici.

Santi costumi , e per virtù baldanza ; Baldanza umileed innocenzaaccortaf Efuorchein ben oprarnuUa fidanza.

Qu'en dis-tu? il me semble que cet italien est assez bon. Si tu m'en crois, tu feras comme moi : feuillette tes livres, jusqu'à ce que tu aies trouvé quelque chose qui te contente.

Adieu, chère enfant; il me semble sentir encore au fond du cœur quelque reste d'une vieille tendresse, mais c'est si peu que rien. Ton frère marche toujours extrêmement droit, et nous faisons une très-bonne vie; mais je l'avertis toujours de n'avoir point d'orgueil, et de ne pas s'imaginer

qu'il puisse remplacer les femmes^ qui valent bien mieux, comme tout le monde en demeure d'accord.

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