‹ Lettres et opuscules inéditsChapitre 81 sur 166 · A H. LE COMTE DE SCHULLEHBOUBG · texte numérisé non relu

A H. LE COMTE DE SCHULLEHBOUBG

^Hms en prie. Vous me répondîtes en propres teiînes : Je vous promets de ne pas partir sans vous le dire. Là-dessus, nous nous séparâmes^ et je ne vous ai plus revu. Ikid so; s'il me plaisait de vous sommer dans les formes de venir ici me raconter cette histoire (car il n^a jamais été question tf écriture entre nous), ou vous n'êtes pas gentilhomme, ou vous seriez obligé de venir; mais comme le chemin est long et le temps détestable, car il a neigé hier de très-bonne grâce, je ne veux pas agir avec vous en toute rigueur. Je dois vous avouer cependant que, plus d^une fois, j^ai été tenté, tant il m'en coûte de renoncer tout à fait au plaisir de vous revoir. Mais puisque le nom de madame A s'est trouvé sous ma plume, je veux vous con- *

ter un succès qui me couvre de gloire, si je ne me trompe infiniment. Il est impossible que vous ayez oublié la magnifique histoire du poisson, que je trouvai un jour au fond de ma mémoire, et qui obtint de vous un cri d'admiration. La belle dame que je vous ai nommée voulut, comme vous savez, toute grimace cessante, la tenir de ma bouche même. Or voici ce qui est arrivé , mon cher comte : Une dame, qui était présente, manda cette histoire à Vienne , et, de Vienne, on a écrit mirabilia. Ce n'est pas tout : une autre dame Ta racontée ici à une amie anglaise, et celle-ci Fa mandée à une amie de Londres, Au moment où cette dernière reçut la lettre, elle écrivait elle-même à une amie de Calcutta. Elle jugea à propos d'orner sa lettre de mon anecdote allobroge; et, deux ans après, on a écrit de Calcutta à Londres : Miracle! il n\j a rien de si beau : votre anecdote a fait la joie des Grandes-Indes. — Et ces applaudissements flatteurs me sont revenus de Londres. Je vous demande si Ton peut se figurer une gloire plus pure, et s'il devrait y en avoir de plus étonnante. Mais peut-être que vous n'en aurez point ouï parler, tandis que tout le monde s'entretient de la bataille de Wagram et de cent

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nûsères de cette espèce^ tant les hommes ont peu de tact et de connaissanre du Trai beau! — Voulez-vous par hasard^ Mooâeur le comte^ que je tous dise quelque chose de moi? Eh ! mon Meu, que tous dirai- je? Ne savez-vous pas tout? Je dis quelquef(ns qu^ je serais heureux si je n'étais pas malheureux j et ce mauTais calembour explique assez bien ma situation. Je suis fort bien ici, je vous assure; on me comble de bontés. Dans ma longue et amère carrière^ je n'ai choqué nt eelui-ei, ni celui-là, et mon existence même^ comme tous le sentez assez ^ est un phénomène. Il y a quelque douceur dans cette situation. Mais... mais... ah ! mon cher comte ! tous n^êtes pas marié ; vous aTCz un souTerain, une patrie et des biens. J'en suis charmé, et je vous en féhcite. Pour moi, je suis accablé de tous les maux, excepté la maladie et les remords. n est vrai que ces deux exceptions sont grandes, et capables seules de faire couler des flots d'ambroisie dans la coupe amère que je dois avaler jusqu'à la Ue. J'espère, avec ce secours, ne jamais faire la grimace. Vous ajouterez beaucoup aux compensations qui me sont accordées, mon très-cher comte, si vous me conser>'ez, comme je l'espère, cette bonne amitié dont vous m'avez donné tant de preuves, et qui m'est si chère. Ne doutez pas, à votre tour, de toute celle que je conserve pour vous. Je vous ai suivi de l'œil dans vos longues promenades, et, puisque je ne vois pas dans la région des probabilités l'occasion de vous revoir encore, il m'est doux au -moins de pouvoir être sûr que je ne suis point oublié d'un homme tel que vous. Adieu mille fois, cher et aimable comte; je vous embrasse avec une certaine tendresse triste, que vous devez comprendre à merveille

kn ROI. 241

i70. ^~ An roi*

SaiDt-Pétersboarg, 25 mai (6 Jain) 1810.

Sire,

Nous recevons dans ce moment là nouvelle de la convocation du concile de Paris^ avec la lettre menaçante de Napoléon^ qui a cassé la glace et menace ouvertement de déposer le pape. Voilà un autre ordre de choses; et qui sait ce que nous verrons? Il me pardt impossible que, d'un côté ou d'un autre, il ne s^élève pas quelque opposition, quelque protestation sublime. Quoi qu^il en soit, Votre Majesté assiste avec nous à Pune des plus grandes expériences qui puissent avoir lieu sûr ce sujet. Jamais aucun souverain n'a mis la main sur un pape quelconque (avec ou sans raison, c'est ce que je n'examine point) , et n'a pu se vanter ensuite d'un règne long et heureux, Henri V a souffert tout ce que peut souffrir un homme et un prince. Son fils dénaturé mourut de la peste à quarante-quatre ans, après un règne fort agité. Frédéric P' mourut à trente-huit ans, dans le Cydnus. Frédéric II fut empoisonné par son fils, après s'être vu déposé. Philippe le Bel mourut d'une chute de cheval, à quarante-sept ans. Ma plume se refuse aux exemples moins anciens. Cela ne prouve rien, dira-t-on. A la bonne heure ! Tout ce que je demande, c^est qu'il en arrive autant à un autre, quand même cela ne prouverait rien; et c'est ce que nous verrons.

En attendant. Votre Majesté voit combien nous sommes malades. Tous les principes sont attaqués à la fois; et qu'elle daigne m'en croire, les bons sont bons, mais personne n'est converti.

il)

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SaiDt-Pétersboarg, 20 août (3 septembre) I8I0-

n y a longtemps que je n'ai causé avec vous, mon cher comte; je veux vous raconter aujourd'hui une tentation à laquelle j'ai résisté, comme saint Antoine.

Les francs-maçons continuent ici a furia, connue tout ce qu'on fait dans ce pays. J'ai été invité à me rendre dans Tune de ces nouvelles loges; mais, malgré rextréme envie que j'ai de savoir ce qui se fait là, je m'y suis refusé, toutes réflexions faites, par plusieurs raisons dont je me contente de vous rapporter les deux principales. En premier lieu, j'ai su que l'empereur ne s'est prêté qu'à regret à permettre ces assemblées; mais il a cédé à l'invincible répugnance qu'il ressent de gêner la liberté individuelle de ses sujets, et de les empêcher de s'arranger comme ils l'entendent. C'est un des traits les plus marquants de son caractère; et si l'empereur a eu quelque répugnance sur ce point, et s'il a envoyé des honmies de confiance pour servir d'inspecteurs, il m'a paru que je serais déplacé là, à moins que je ne fusse moi-même un inspecteur, ce qui ne peut être, vu ma qualité. En second lieu , j'ai eu l'occasion de me convaincre que plusieurs, et plusieurs personnes de mérite, pensaient mal de cette association, et la regardaient comme une machine révolutionnaire ; or, il m'a paru encore évident qu'on ne doit pas faire une chose non nécessaire, lorsqu'elle alarme les honnêtes gens. 11 m'en coûte beaucoup, je vous l'avoue, de ne pouvoir examiner de près ce qui se passe là. n y a ici un Français, nommé Mussard, qui a donné dans la révolution de son pays, et qui est fort connu par un poème très-énergique, intitulé la Libertéide. Cet homme

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est orateur de la loge où l'on a reçu M. Balaschoff , gou- • vemeur militaire de Saint-Pétersbourg^ et tout nouvellement ministre de la police générale. Le frère Mussard lui * a dit, entre autres choses : Frère Balaschof/,. vous ite$ aujourd'hui revêtu d'un grand pouvoir^ la faveur vous erwironne; mais qui sait si, bientôt disgracié et retiré dans le fond d'une terre éloignée, vous ne bénirez pas t instant où vous fûtes reçu maçon? Je ne sais ce qu'a répondu le frère ministre. Mais tout cela^ du moins dans ce moment^ est bien petit en comparaison de la scène que viennent de nous donner les frères suédois. Ce fut le 15 (27) de ce mois que M. Stedding reçut; par un courrier expédié de Stockholm^ Tétonnànte nouvelle de l'élection de Bemadotte au trône de Suède, faite par la nation assemh blée» plenis votis. Les prétendants^ conmie vous savez^ étaient : le roi de Danemark^ le prince d'Augustenbourg, son beau-frère et frère du prince héréditaire dernier mort, et le prince de Ponte-Corvo (Bernadotte). Je crois, à vous dire la vérité, que, du moment où le dernier s'est mis sur les rangs, il était sûr d'être nommé; et j'ignore encore la raison qui Pa fait préférer. Tout se conduit avec une dextérité merveilleuse. Le roi de Danemark a joué un rôle bien misérable dans ce triste drame. Le cabinet français Ta mis en avant avec une apparence de bonne foi parfaite, parce qu'il savait bien que le roi serait rejeté; et, en effet, il Ta été d'une commune voix, et toutes se sont arrêtées sur le prince d'Augustenbourg, qu^on a pressé de se décider. Mais c'est ici que la politique française était aux aguets. Le prince a répondu qu'étant sujet et beaufrère, il ne pouvait accepter sans être émancipé par S. M. Danoise. Mais le roi, dûment influencé, s'est obstiné, et pendant ce temps on a fait le coup à Stockholm. C'est Tannée qui afifranchit Gustave de la constitution, en 1792; c'est Fai'mée qui détrôna son fils. Tannée dernière; c'est

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encore Vannée qui vient de lui donner ce successeur: cent cinquante jeunes gens ont fait Taffaîre dans la diète ' le reste s'était retiré. Le cheval me semble Temblème fraih pant de Tannée : il obéit volontiers à l'écuyer habile qui l'a dompté; il méprise, au contraire, et jette à terre celui qui veut le monter sans s'y connaître. Ce fut le malheur du dernier roi de Suède. Il voulut monter le cheval; il fallait le laisser dans Técurie, ou le confier à un habile écuyer. Il humilia, il tourmenta Tarmée; il employa avec une égale inhabileté la bride et Féperon. Il finit par la punir des fautes qu'il lui avait fait conmiettre- Ce funeste ridicule a rendu inutiles pour lui de grandes qualités et de véritables vertus. L'armée a juré haine étemelle àlui etàsa race. Ce qui Ta déterminée dans ce cas, c'est encore une suite du même sentiment : c'est pour se laver de son malheur et pour reprendre son rang, et, peut-être plus que tout, pour se venger de la Russie. Le peuple n'a pas été moins chaud pour cette élection; mais devinez ce qui l'enflamme le plus? c'est que le fils de Bemadotte, né il y a douze ans, s'appelle Oscar. Or, Oscar est fils d'Ossian , fib de Fingal ; c'est un des héros de la mythologie, c'est un heureux augure. Cette circonstance bizare a fait un eflfet étonnant. La diète a exigé qu'avant de mettre le pied en Suède, il abjurât le catholicisme et embrassât le luthéranisme. L'ambassadeur de France a ditqu't^ne croyait pas que la chose souffrit de difficultés. Je suis porté à croire le contraire; non qu'il s'agisse ici de conscience, -comme vous sentez bien , mais il s'agit d'orgueil. Nous verrons ce qu'ordonnera le grand moteur de Paris; je croirai à ce changement quand il sera effectué.

La monarchie européenne m'a toujours paru, en fait de gouvernement, le plus haut point de perfection que notre pauvre nature puisse atteindre; elle est morte, et me paraît encore plus belle, mon cher comte^ conune le corps

humain est bien plus admirable étendu et dépecé sur la table anatomique que dans les belles attitudes de la vie. Voilà un soldat élu de sang-froid par les représentants d'une nation; c^est un événement plus triste peuWtre que le meurtre du roi de France. Nous marchons droit au' droit romain sous les empereurs. Je tue, tu tues, il tue, nous tuons, vous tuez... Je serai tué, tu seras tué, etc..., en un mot, tout le verbe. La guerre est déclarée distinctement à toutes les races royales ; et Napoléon a dit un grand mot lorsqu'il a dit qu'iï voulait que sa dynastie fût la pins ancienne de l'Europe. Vous en verrez bientôt une autre attaquée, et les généraux d'Alexandre rois avant sa mort. Les anciens baignèrent dans le sang PEuropeet PAsie; que feront les modernes? Je ne puis me détacher de mon idée fixe et consolante, que tout ce que nous voyons n'est qu'un avant-propos terrible, et que nous verrons un jour des événements aussi extraordinaires dans le bien que ceux que nous voyons aujourd'hui dans le mal. Mais, en attendant, la génération sera sacrifiée.

J'ai le cœur aussi serré. Monsieur le comte, que si je ne m'étais attendu à rien. Il nous manquait un sergent-roi " élu dans les règles, une guerre d'existence déclarée aux anciermes races royales, et le pouvoir militaire, débarrassé de tout contre-poids moral, déchaîné dans le monde politique. Nous verrons tout cela. Je me flatte encore que cet état, étranger à l'Europe depuis si longtemps, ne pourra s'y enraciner de nouveau. Il y a une manière également solide et consolante d'envisager tout ce qui se passe, mais qui est plutôt l'objet d'un livre que d'une lettre; une idée appelle l'autre ; il faut tout dire, ou rien. Vive le roi Oscar! il a son rôle à jouer comme les autres.

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