A nuUieiiàolAelle Constanee de Maistre
Saint-Pétersbourg» 18 décembre I8I0.
J'ai reçu avec un extrême plaisir, ma chère enfant, ta lettre du 4 novembre dernier^ jointe à celle de ta mère. Je ne sais cependant si je m'exprime bien exactement^ car, au lieu d'extrême plaisir, je devrais dire douloureux plai" sir. J^ai été attendri jusqu'aux larmes par la fin de ta lettre, qui a touché la fibre la plus sensible de mon cœur. Je crois, en efiPet, qull ne me. serait pas impossible de te faire venir ici toute seule, malgré les embarras de l'accompagnement indispensable ; mais, enfin, supposons que je parvienne à surmonter cette difficulté, tu serais ici pour toujours; car tu comprends bien que ces deux ans dont tu parles sont un rêve. Et comment ierais^tu goûter cette préférence à tes deux compagnes, et même au public? La raison que tu dis serait excellente si nous étions à soixante lieues l'un de Tautre; à huit cents lieues elle ne vaut plus rien, et j'en sèche. Parmi toutes les idées qui me déchirent, celle de ne pas te connaître, celle de ne te connaître '* peut-être jamais, est la plus cruelle. Je t'ai grondée quelquefois, mais tu n'es pas moins Pobjet continuel de mes pensées. Mille fois j'ai parlé à ta mère du plaisir que j'aurais de former ton esprit, de t'occuper pour ton profit et pour le mien ; car tu pourrais m'être fort utile col senno e colla mano. Je n'ai pas de rêve plus charmant ; et quoique je ne sépare point ta sœur de toi dans les châteaux en Espagne que je bâtis sans cesse, cependant il y a toujours quelque chose de particulier pour toi, par la raison que tu dis : parce que je ne te connais pas. Tu crois peut-être, chère enfant, que je prends mon parti sur cette abominable séparation ! Jamais, jamais, et jamais. Chaque jour, en