‹ Lettres et opuscules inéditsChapitre 83 sur 166 · MADEMOISELLE CONSTANCE DE MAISTRE. S4V · texte numérisé non relu

MADEMOISELLE CONSTANCE DE MAISTRE. S4V

rentrant chez moi, je trouve ma maison aussi désolée que si vous m'aviez quitté hier; dans le monde^ la môme idée me suit et ne m'abandonne presque pas. Je ne puis surtout entendre un clavecin sans me sentir attristé : je le dis lorsqu'il y a là quelqu'un pour m'entendre, ce qui n'arrive pas souvent, surtout dans les compagnies nombreuses. Je traite rarement ce triste sujet avec vous; mais ne t'y trompe pas, ma chère Constance, non plus que tes compagnes, c'est la suite d'un système que je me suis fait sur ce sujet : à quoi bon vous attrister sans raison et sans profit? Mais je n'ai cessé de parler ailleurs, plus peut-être qu'il n'aurait fallu. La plus grande faute que puisse faire un honune, c'est de broncher à la fin de sa carrière, ou même de revenir sur ses pas. Je te le répète, mon cher enfant : quoique je ne parle pas toujours de cette triste séparation, j'y pense toujours. Tu peux bien te fier sur ma tendresse, et je puis aussi t'assurer que l'idée de partir de ce monde sans te connaître est une des plus épouvantables qui puisse se présenter à mon imagination. Je ne te connais pas,* mais je t'aime comme si je te connaissais. Il y a même, je t'assure, je ne sais quel charme secret qui naît ^cette dure destinée qui m'a toujours séparé de toi; c'est la tendresse multipUée par la compassion. Tout en te querellant, j'ai cependant toujours tenu ton parti, et toujours bien pensé de toi. Je ne te gronde point dans cette lettre sur ta gloriomanie : c'est une maladie comme la fièvre jaune ou la pleurésie; il faut attendre ce que pourront la nature et les remèdes. D'ailleurs, je ne veux point te faire de chagrin en répondant à une lettre qui m'a fait tant de plaisir. Quoiqu'il y ait un peu, et même plus qu'un peu de ta folie ordinaire, il y a cependant un amendement considérable. Elle est d'ailleurs beaucoup mieux écrite, dans les deux sens du mot. Je suis bien aise que tu deviennes grammairienne. N*oublie pas les étymologies, etsouvien»*

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toi surtout que Babylone vient de babil. Je suis bien aise que tu aies découvert une des plus grandes peines du mariage^ celle de dire aux enfants : Taisez-vous, Mais si toutes les demoiselles s'étaient arrêtées devant ces difficultés^ combien de demoiselles ne parleraient pas ! Au reste^ mon enfant, comme il y a peu de choses qui écartent les honunes autant que la science^ tu prends le bon chemin pour n'être jamais obligée d'imposer silence à personne. Le latin n'est pa^ des choses qui me choqueraient le plus^ mais c'est une longue entreprise.

Hier^ on a célébré chez la comtesse ... la fête de sainte Barbe^ fort à la mode ici, et qui est la patronne de la dame. Il y a eu bal , souper et spectacle. Ton frère, seul acteur de son sexe, a eu tous les honneurs, car il était, conune Molière, auteur et acteur. C'était une nouvelle édition de sa Cléopâire. Il s'est tué en chantant un vaudeville; puis, au grand contentement de tout le monde, il s'est relevé pour chanter à la comtesse les couplets cijoints, qui ont été applaudis à tout rompre. Je n'ai pas répondu à la moitié de ta lettre ; mais plus de quatre pages je ne puis écrire ce soir. Je t'embrasse tendrement, ma très-chère Constance ; je te serre sur mon cœur, où tu 3fccupes une des premières places. Le reste à l'ordinaire prochain.

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