A 1I« le cheTalier de Malstre
Saint-Pétersbourg, 7 (I9) décembre i8io.
Je viens, mon cher ami, de voir mon fils
passer alternativement de deux nuits Tune au quartier
À M. LE CHEYÀUBR DE MÀISTRE.
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pendant vingt jours. Son exactitude obstinée, et d'autres raisons encore tirées de la sagacité du jeune homme^ ont touché le cœur du grand-duc, qui l'a remarqué. L'autre jour, à l'exercice, il le montra aux généraux qui Tenvironnaienty en leur disant : Que dites'vous de notre petit Italien? Puis il lui dit à lui-même : Comment aves-^ous si bien appris le russe? — Monseigneur^ il n'y a rien d'étonnant, puisque je sers la Russie depuis quatre ans. Le grand- duc continua à le montrer à ses officiers. Peu de jours après, il en parla à table sur un tel ton, que le prince Serge Dolgorouki, qui dînait là, lui dit: Monseigneur, voulez-vous permettre que je répète au père du jeune homme^ qui est de mes amis, ce que Y. A.I. vient de dire? — Volontiers, dit le grand-duc. — Le prince Dolgorouky m'a donc rendu ce discours. Je pourrais tirer grand parti de cette belle inclination, mais il faut aller dou» cément; je me rappelle un vers fameux sur le théâtre français : Honorez-moi^ Monsieur ^ de votre indifférence. «Taidit au prince que je le priais de témoigner à S. A. L ma profonde reconnaissance, et de l'assurer que, dans d'autres circonstances; je lui aurais demandé la permission d'aller le remercier moi-même. — Basta cosi. — Au milieu des privations les plus fatigantes, je trouve une grande consolation dans le chemin que tient Rodolphe; des dames tout à fait collets montés l'admettent même dans la société de leurs filles : il vient de faire grande figure dans une fête de famille chez la comtesse ..., qui s'appelle Barbe (nom fort à la mode ici). Ck)mme il fallait un spectacle sans amour, Rodolphe a traduit en vers français et totalement purifié une inconcevable farce du théâtre allemand de Kotzebue, intitulée Antoine et Cléopâtre. A la fin, il a chanté à la comtesse des couplets assez bien tournés, qui étaient uniquement des jeux de mots sur ce mot de Barbe. Lorsqu'il a dit en finissant : Sans approfondir^ — chacun
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doit choisir — une Barbe sans barbe , -— le salon a retenti d'applaudissements. Si j'étais plus près de toi et de meilleure humeur, je te conterais d'autres succès de société; mais le moyen de remplir ainsi des pages dans les circonstances actuelles? Ce que je puis te dire en général (car ce n^est point à moi qu^il appartient de tout dire), c'est qu'il n'y a peut-être rien de plus extraordinaire que ma situation^ et ma situation; la figure que je fais^^ et la figure que je fais. Voici le second hiver que je passe sans . ^ pelisse; c'est précisément comme de n'avoir point de chemise à Gagliari : au sortir de la cour ou de chez le chancelier de l'empire^ au milieu de toute la pompe asiatique^ un fort vilain laquais me jette sur les épaules un manteau de boutique. Le service d'un seul laquais étant réputé impossible ici à raison du climat et de la fatigue^ pour en avoir un second j'ai pris un voleur qui allait tomber dans ^; les mains de la justice : je lui m proposé de devenir honnête homme à Tombre de mon privilège de ministre. Depuis quelques mois cela va; le traiteur qui me nourrissait ou qui m'empoisonnait ayant changé d'habitation, je ne puis l'atteindre; j'ai pris le parti de partager la soupe de mon valet de chambre. Le défaut de domestiques dans ce pays et dans ma position est un des plus singuliers supplices qu'il soit possible d'imaginer, et dont tu ne peux te former l'idée à la place où tu es. Cependant, mon cher ami, je ne vois point que je sois méprisé, au contrabe; mais ce qui m'amuse excessivement, c'est quand on vient se recommander à moi, ce qui arrive assez souvent.
Une dame excessivement marquante dans ce pays est la comtesse Potocka, qui a quatre-vingt mille paysans et deux cent mille sequins de revenus : elle avoue trenteneuf ans comme un assassin convient d'une rixe; cependant elle est encore très-séduisante : la tète du comte de Saint-Julien, ministre d'Autriche, n'a pas tenu contre cette
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sirène; elle part (j'entends la tète); quoiqu'elle ne soit g[uère plus jeune que la mienne. Je suis fort bien dans cette COUT; et j'y parle assez haut. La comtesse veut faire bâtir mie ville en Crimée^ sur un terrain charmant qui lui appartient. Le duc de Richelieu est grand promoteur de cette entreprise. Le programme est imprimé^ et la mode est de s'inscrire pour bâtir à Sophiopolis (la comtesse s'appelle Sophie). L'antre jour^ elle me demanda^ à table, devant beaucoup de monde, si je ne voulais pas aussi une maison à Sophiopolis? Je lui répondis: Oui^ Madame; mais je veux qu'elle soit sur quatre roues, comme celles de certaines nations nomades. — Et pourquoi donc? — Gomment; pourquoi? la chose saute aux yeux : si je vais à SophiopoHS; c'est pour vos beaux yeux, c'est parce que TOUS êtes charmante; mais vous n'aurez pas demeuré là luit jourS; que vous en partirez pour aller vous faire adorer ailleurs; et ceux qui auront bâti à chaux et à sable seront dupes^ au lieu que moi je vous suivrai sur mes quatre roues. — Elle riait à gorge déployée. Ensuite on demanda si les habitants s'appelleraient Sophiens^ ou Sophéens; moi, je dis Sophistes. — Nouveaux éclats de rire. — Le comte de Saint-Julien et le prince Gagarin ont imaginé un anneau que tout associé devra porter en signe d'association : la bague doit porter extérieurement une devise grecque, parce que la ville est grecque et la dame grecque (elle est née àConstantinople), et une devise française dans rintérieur. Le comte de Saint-Julien est venu chez moi pour ces deux devises; je lui ai donné pour la première : 2e(ro(pi(T[jiivov xotvc^v ( Sesophisménon koinon ) , mot à mot, Association des Sophistisés ; mais comme Sophie, en grec, signifie sagesse^ Sesophisménos^ au passif, signifie également pénétré par la sagesse, instruit par la lagesse^ ou possédé par Sophie; comme qui dirait, Ensophiéf dans le sens d'ensorcelé. Ce double sens m'a pai'u
piquant. Quant à la devise intérieure, qui doiX chair, j'ai donné : Dans sa dté^ tout cceur m clave. Le comte de Saint-Julien a été fort conte dant que je t'écris, des artistes anglais grave neaux. Pendant que la terre tremble sous nos p la foudre gronde sur la tête, voilà ce que Ton fi
Le comte de Saint-Julien avait d'abord assez ici : on trouvait qu'il parlait trop; mais, eny re près, on a trouvé que c'était de la franchise ne effet, il paraît être un loyal personnage. D'aillei reur, qui a besoin de TAutriche ou qui la cri caressé son ministre, il est devenu sur-le-chami d'en faire autant : il est fort bien vu. L'emp< laissé le droit d'aller à TErmitage, ce qui a f les autres ministres, qui en vont faire des relatic rieuses à leurs cours; il a même été question trances formelles. Saint-Julien a un aide de ca Flamand» nommé le baron de Maréchal, qui es mis à l'Ermitage. L'autre jour, le comte me d: prendre Maréchal pour le mener à l'Ermitage t'il? lui dis-je, conmie si je n'ea savais rien. va comme... et il balança un moment pour trou' Pendant qu'il délibérait, je lui répondis vite : O un bouton de votre habit. Nous sommes toujour amis, je le mène partout; souvent il vient le soi cher, pour aller avec moi dans le monde. Ses b quais montent mon escalier en tâtonnant, et noi dons précédés d'un paysan qui porte luminare prœesset nocti. Je suis persuadé qu'ils font su chansons en patois autrichien. Pauvres gens ! je aise qu'ils s'amusent.
M. de SaintnJulieUy qui a sa dose de l'humilité est assez vivement fâché de n'être pas ambassj pour se consoler vingt mille sequins d'appoi
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lais rAutriche ne peut avoir d^ambassadeur où la 'en a un. Au reste^ c^est rAutriche qui dit Jamais
pas moi. n y a près de trois cents ans que Pun des de la langue dont je me sers ici se moquait des les rêveurs y
De qui le oerveaa s'alambiqae A chercher l'an climatérique De réternelle fleur de lis.
mot A^ éternelle, je réponds de tout mon cœurilme», it la coutume de mon Église; mais, quoi qu'il en soit fieurde lis, la suprématie de la France est étemelle que les choses humaines peuvent Fétre. Toute idée lité est un rêve, du moins pour des siècles; et toute le supériorité me paraît plus qu'un rêve. Nous sommes es à croire que cette inévitable suprématie produira fois plus de bien qu'elle n'a causé de mal, et c'est coup dire.