‹ Lettres et opuscules inéditsChapitre 85 sur 166 · Au cbeTalier de · texte numérisé non relu

Au cbeTalier de

Saint-Pétersbourg, isil.

Monsieur le chevalier,

ipprends que la nouvelle organisation du sénat est , et que bientôt elle sera déclarée : j'en ai beaucoup 5 avec un grand personnage qui m'accorde plus d'intiqu'un étranger^ et surtout un ministre étranger, pait droit d'en attendre. Il ne voit dans tout cela ne nouvelle manœuvre du secrétaire de Pempire Speky. Suivant la nouvelle organisation, toutes les affaires aiteront dans cette chambre haute, qui sera le comité

%}4 LBTTEB

des ministres; d3 manière que le rapport appartiei secrétaire général^ et que chaque ministre ajqprodt rement l'empereur. Qu'est-ce que ce Speransky î Cf grande question. Il est homme d'esprit^ grand trai écrivain élégant : sur tous ces points^ il n'y a pas de mais il est fils de prêtre , ce qui constitue ici la c classe des hommes libres, et c'est dans cette cla les novateurs se trouvent le plus naturellement. 1 compagne l'empereur à Erfurt; là, il s'est abouc Talleyrand, et quelques personnes croient qu'il meure en correspondance avec lui. On voit percer 1 modernes, et surtout le goût des lois constitutio dans tous les actes de son administration : il a été tecteur ardent de ce Fessier dont je vous ai déjà en J'avoue que je me défie infiniment du secrétaire | Ce même personnage dont je parlais tout à l'he disait que depuis deux ans il ne reconnaît plus Tem tant il est devenu philosophe. Ce mot m'a frappé peut douter de l'existence d'une grande et formidal qui a juré depuis longtemps le renversement de trônes ; et c'est des princes mômes dont elle se & une habileté infernale pour les renverser. Voici la qui a toujours été invariable et très- efficace. Le « nisme ayant épousé la souveraineté en Europe , p succès si l'on n'amène pas un divorce entre ces dei sances. Nous ne pouvons pas attaquer directement veraineté, qui nous ferait pendre ; commençons d la religion , et faisons-la mépriser. Mais la chose pas possible tant qu'elle est défendue par un sa riche et influent, il faut avant tout l'avilir et Tapj Ce sacerdoce prêchant sans relâche l'origine divir souveraineté, l'obéissance passive, l'inviolabilité d verains, etc., il est le complice naturel du deaj. Comment faire pour le rendre suspect? U faut le pi

À M. LB GHBTÀLIER DE ... %5

comme un «uiemi, et, pour cela, citer sans cesse de vieux combats entre les papes et les rois. Il n'aurait pas été difficile Be s^apercevoir que le sacerdoce a bien attaqué quet* quefoîs les souverains^ mais jamais la souveraineté. Boni* bce YIIl aurait excommunié les Français s'ils avaient voida se révolter contre leur roi; il ne prétendait agir qu'en vertu d'un droit divin^ de manière que Terreur même soutenait la vérité^ en avouant à la face des peuples que nulle puissance humaine n'avait ce droit; mais Voltaire^ qui usait sa plume à proclamer les droits sacrés des rois et les attentats des papes, écrivait avec la même plume :

O sagesse da cie]. Je te crois très-profonde ; Mais à qaels plats tyrans as-tu livré le monde !

Et dans une prose non moins édifiante : Les fidèles sujets qui combattent pour ces messieurs4à sont de terribles imbéciles. Gardez-moi ce secret avec les rois et avec les prêtres.

Le roi très-chrétien a laissé prêcher ces doctrines dans ses propres États pendant un siècle; il s'en est bien trouvé, et il Ta voulu. La première monarchie du monde mise en Pair est tombée par son propre poids, comme je tomberais si le fauteuil qui me soutient venait à s'anéantir sous moi. Au moins, si elle avait pu tomber seule ! Mais c'est aujourd'hui qu'on sait ce que c^est que la France : on ne le savait guère lorsqu'elle était possédée par des souverains légitimes^ et que les défauts mêmes de ses maîtres tournaient au profit du monde.

Je ne sais. Monsieur le chevalier, si ce point de philosophie et d'histoire a quelque intérêt pour vous, ce qui m'empêche d'entrer dans de plus grands détails : il me suffit de vous assurer que je vois ici tout ce que nous avons vu ailleurs, c'est-à-dire une force cachée qui trompe la souveraineté ^ et la contraint de s'égorger de ses propres mains.

%4 LBTTRE

des ministres; d3 manière que le rapport appartienc secrétaire général, et que chaque ministre approche rement l'empereur. Qu'est-ce que ce Speransky ? C?e grande question. Il est homme d'esprit, grand travai écrivain élégant : sur tous ces points, il n'y a pas de i mais il est fils de prêtre , ce qui constitue ici la de classe des hommes libres, et c'est dans cette class les novateurs se trouvent le plus naturellement. Il compagne l'empereur à Erfurt; là, il s'est abouch< Talleyrand, et quelques personnes croient qu'il e meure en correspondance avec lui. On voit percer les modernes, et surtout le goût des lois constitution] dans tous les actes de son administration : il a été 1 tecteur ardent de ce Fessier dont je vous ai déjà entr J'avoue que je me défie infiniment du secrétaire gé Ce même personnage dont je parlais tout à l'heu disait que depuis deux ans il ne reconnaît plus l'emp tant il est devenu philosophe. Ce mot m'a frappé, peut douter de l'existence d'une grande et formidabl( qui a juré depuis longtemps le renversement de te trônes ; et c'est des princes mômes dont elle se sei une habileté infernale pour les renverser. Voici la n qui a toujours été invariable et très-efficace. Le cl nisme ayant épousé la souveraineté en Europe , po succès si l'on n'amène pas un divorce entre ces deu: sances. Nous ne pouvons pas attaquer directement ] veraineté, qui nous ferait pendre ; conunençons doi la reUgion , et faisons-la mépriser. Mais la chose r pas possible tant qu'elle est défendue par un sac< riche et influent, il faut avant tout Tavilir et Tappî Ce sacerdoce préchant sans relâche l'origine divine souveraineté, l'obéissance passive, l'inviolabilité de verains, etc., i/ es^ le complice naturel du despo Conunent faire pour le rendre suspect? U faut le pré

À U^ LE CHETÀLIBR DE .•• "255

comme un emiemi, et, pour cela, citer sans cesse de vieux combats entre les papes et les rois. Il n'aurait pas été difficile fle s'apercevoir que le sacerdoce a bien attaqué qu^ quefois les souverains^ mais jamais la souveraineté. Boni* iace YIIl aurait excommunié les Français s'ils avaient voida se révolter contre leur roi; il ne prétendait agir qu'en vertu d^un droit divin, de manière que l'erreur même soutenait la vérité, en avouant à la face des peuples que nulle puissance humaine n^avait ce droit; mais Voltaire, qui usait sa plume à proclamer les droits sacrés des rois et les attentats des papes, écrivait avec la même plume :

G sagesse da de]. Je te crois très-profonde ; Mais à qaeis plats tyrans as-tu livré le monde !

Et dans une prose non moins édifiante : Les fidèles sujets qui combattent pour ces messieurs4à sont de terribles imbéciles. Gardez-moi ce secret avec les rois et avec les prêtres.

Le roi très-chrétien a laissé prêcher ces doctrines dans ses propres États pendant un siècle; il s'en est bien trouvé, et il l'a voulu. La première monarchie du monde mise en Pair est tombée par son propre poids, comme je tomberais si le fauteuil qui me soutient venait à s'anéantir sous moi. Au moins, si elle avait pu tomber seule ! Mais c'est aujourd'hui qu'on sait ce que c'est que la France : on ne le savait guère lorsqu'elle était possédée par des souverains légitimes, et que les défauts mêmes de ses maîtres toiu*naient au profit du monde.

Je ne sais. Monsieur le chevalier, si ce point de philosophie et d'histoire a quelque intérêt pour vous, ce qui m'empêche d'entrer dans de plus grands détails : il me suffit de vous assurer que je vois ici tout ce que nous avons vu ailleurs, c'est-à-dire une force cachée qui trompe la souveraineté^ et la contraint de s'égorger de ses propres mains.

De savoir ensuite si cette secte est réeBement organisée, si elle forme une société proprement dite qui a ses lois et ses iqpérîeurs; ou si elle résidte seulement^de Taccord mUor. ./ a'^^Md d'une foule d'hommes qui veulent tous la même chûse^ ■*r. ' ■*■" ^ if est sur quoi je n'ai pu me procurer une certitude; mais '' - ..;.fftction est incontestable^ quoique l'agent ne soit pas entièrement connu : le talent de cette secte pour enchanter les gouvernements est un des plus terribles et des plus extraordinaires phénomènes qu'on ait vus dans le monde.

A la prière d'un ami commun, j'ai complètement analysé et déchiffré un mémoire diabolique écrit en latin avec un art infini, et que les Russes n'entendaient guère. C'était un plan d'études excessivement insidieux : j'ai été extrêmement remercié; mais le même ministre qui m'avait fait demander cet ouvrage m^a d^jà avoué plus d'une fois qu'il est entraîné comme les autres ; que tout marche à un bouleversement général, et que celui qui doit y perdre le plus est précisément celui qui le hâte.

Il paraît que la secte a été fort mécontente de Napoléon lorsqu'il s'est fait empereur; mais elle lui pardonne tout, parce qu'elle en a besoin pour son grand œuvre, qui est dans ce moment l'anéantissement du pape. Cela fait, on pourra bien briser Tinstrument.

Un grand spectacle de cette époque est le concile de Paris, qui ne montre jusqu'à présent ni l'intrépidité qu'on avait droit d'attendre de lui, ni la lâcheté que se promettait le maître. La base du nouvel édifice que veut élever Napoléon dans ce moment, est la célèbre Déclaration du clergé de France en 1682, que les conjurés ont présentée dans toutes les cours catholiques comme le palladium de l'autorité royale, et qui est au fond tout ce qu'on peut imaginer de plus méprisable et de plus dangereux.

Il y a dans ce moment des négociations très-actives entre la Russie et l'Autriche. Malgré ses nouveaux liens.

▲ ■• LE chivâlibr de ... 257

j'espère que cette dernière y voit clair; mais je compte peu sur cette politique^ qui me parait n^en savoir pas plus que"^ le passé. -Les circonstances où nous sommes ne cessemblent à rien de ce qu'on a vu Jusqu'ici; nous M saurions nous en tirer par les voies ordinaires. Si jamaîi fl parait un homme qui soit le véritable antagoniste du mal^ en un clin d'œil tous les yeux se tourneront sur lui. En attendant^ le mariage fait par l'ennemi de l'ordre semble lui donner beaucoup de consistance. Voilà encore sa compagne enceinte : elle est heureuse et amoureuse. De tous les spectacles qui nous déchirent depuis vingt ans^ c'est le plus triste^ à mon avis. Cependant je ne croirai jamais à cette nouvelle souveraineté; et si elle doit durer encore pendant certain nombre de moments que les hommes appellent années, ce qui est très-possible^ je léguerai à mes enfants Pespérance de la voir tomber.

Saint-Pétersbourg, 22 mai (5 Jaio) I8il.

Sire,

J'ai eu souvent Thonneur d'observer à Votre Majesté qu'il n'y avait malheureusement plus de force extérieure capable de faire la loi à Napoléon ; mais je n'ai pas moins constamment ajouté que l'intérieur même de la France ne nous laisserait jamais sans espérance. Je trouve que, dans ce moment, le contre-coup de la guerre d'Espagne l'expose prodigieusement. Il s'est brouillé avec tous ses généraux : veut-il faire commander ses armées par ses conseillers d'État? Je songe souvent à combien peu de chose tient cette puissance formidable qui fait trembler TEurope ! T. I. 17

S58 UTTU 1811

L'autre jour^ dans un trèffiietît comilé, m monstre étraiger^ sujet de Napoléon^ ikmis dtt en propres temes : wtt n'jfaplus é^amtre remède qwe de tefahe enfermereômm ^. B D n^ a ma là d^impossibley Sfe; ma» ce aot d'enfermer est une pure illusion : on me met h maia iv un tel personnage que pour le tuer, tout au plus toife lendemain. Enfin^ Sîre^ quoique ses prodigiesx soceis fassent nécessairement entrer des doutes dans tous ks eqfyritS; ii £aut s'en tenir aux principes, qui défendent ie regarder cet homme comme un souverain, chef d^une race. Cependant, combien de souverains légitimes et puissants auront peut-être envié sa puissance, dans leurs cœurs! C'est comme s'ils avaient envié la force physique des portefaix. Celle de Napoléon n est point du tout royale; elle est révolutionnaire : et voilà pourquoi. Sire, les princes qui, par état et par nature^ sont étrangers à cette f<»rce, ne doivent pas se compromettre personnellement avec elle ; mais c'est une gloire pour eux, au lieu d'une humiliation^ et les plus ignorants des hommes sont ceux qui prennent pour un mal l'inconvénient du bien«

Au reste. Sire, si les princes qui ont les forces nécessaires en main ne veulent pas se laisser instruire sur la manière de les employer dans ce cas extraordinaire, la Providence se passera d'eux, parce que toute force désordonnée se mine d'ellenfnéme; et déjà il me semble qu'on peut apercevoir quelques symptômes de la prostration de forces qui suit la fièvre.

Les Espagnols se couvrent de gloire ;. mais il me semble qu'en décrétant la constitution del'An^eterre, ils n'ont pas fait preuve d'une grande sagesse. Cette constitution ne peut être transplantée. U faut sans doute l'admirer^ mais la laisser où elle est. Les peuples du continent de TEurope n'ont pas d'autre intérêt que celui da maintiea de la monarchie européenne ou clurétienne (c'est la même

cbose)'^ telle qu'elle eadsteii depuis longtemps. A travers toutes les^ folies des honames dans VordvQ politique, Votsce Majesté verra toujours surnager un principe divin. À force "liBidire aux rois chrétiens^ Noliiejudieare, ils se sonidéf Us» avec bonté et sans violence ^ de cet épouvantable droit. Aucun prince chrétien ne dit : Prenes ce champj pendez cet homme. A force de dire aux peuples^ Per me reges régnant^ ce même principe nous avait persuadé que Tautorité royale ne vient point des hommes; que Diea en est Fauteur; que le souverain est inviolable; que personne ne peut le juger pour aucune raison, et que tout hoioame qui y touche est infâme^ lui et toute sa race. Tout prince^ ou son sujet chrétien^ qui veut davantage se trompe beaucoup. Jamais cette monarchie n'a existé, jamais elle o'esdsterâ luxrs du christianisme. C'est une merveille que DOS extravagants ont presque fait disparaître. On a tué la religion politique avec Tautre. Je prie Votre Majesté de vouloir bien examiner les pays où les souverains se sont réservé le droit de punir immédiatement : Votre Majesté verra toujours^ à côté de ce droit , celui d'assassiner le souverain; et ce qu'il y a d'extraordinaire^ c'est que la Providence ne laisse point ndtre dans ces contrées le préjugé sacré qui flétrit parmi nous les régicides et leur famille. Ici> par exemple^ le principe^chrétien n'a pu pénétrer la pâte asiatique^ parce qu'il y est faible et défiguré. Aussi nous voyons les acteurs du 11 mars 1802 en possession de tous leurs droits civils.

Je suis charmé; Sire^ que cette profession de foi politique se trouve sous ma plume. Quand je serais maître de ocHistituer moi-même les États^ je ne dirais pas à une nati(m assemblée un mot de plus que je ne dis ici à Votre Majesté; et je crains fort que les Espagnols ne donnent dans quelques exagérations. Il y a deux partis bien visibles dans ce pays; et si jamais ils sont débarrassés de la

260 LETTRB 1811

crainte extérieure^ j'ai bien peur qu'ils ne se choquent Je leur souhaite de tout mon cœur sagesse et bcHiheur^ ce qui est au fond la même chose.

Je supplie Votre Majesté d^agréer, avec sa bonté ordînaire^ Thommage du très-profond respect et du dévouement sans bornes avec lequel je suis^ Sire^ etc.

Page 1