A S. £• BI« le comte liean Potocky , à Cluiilelnick
grouTerneineiit de Podolie*
SaiDt-Pétersboarg, 16 (28) octobre I8I4«
Je commence, mon très-cher et excellent ami, à vous remercier de votre nouvel ouvrage, ou, pour mieux dire, de la continuation de votre ouvrage sur la chronologie^. Rien de plus sage, en vérité, de mieux raisonné et de mieux ordonné. Je suis persuadé que je goûterais davantage encore votre méthode, si je connaissais mieux les
autres chronograidies; mais^ comme je vous l'ai dit souvent, je ne suis pas fort sur leur science, du moins sur les difficultés; car, de savoir^ par exemple, que le siège de Troie et celui de Saragosse ne forment pas un synchronisme parfait, c'est, je crois, ce qui ne fait pas un grand honneur à un lettré. Au surplus, mon cher comte, la science est un grand pique-nique où chacun fournit son plat. Que tout plat soit bon, c'est un devoir pro viribus; mais que tout plat puisse être fourni par tout convive^ pas du tout : celui qui a des œufs fait une omelette. Je me suis plus d'une fois amusé à penser que la nature nous avait placés, vous et moi, à cette grande table^ assez loin Tun de Tautre, mais que cependant nous ne nous entendons pas mal. Je prends un très-grand plaisir à vos succès dans la science des temps; et je vois que, de votre côté, vous vous accoutumez à ma métaphysique. Votre approbation m'a fait un plaisir proportionné au cas que je fais de vous. CSependant, mon cher comte, je vous renvoie à ce que j'ai dit de Pamitié dans la préface de l'opuscule. En lui attribuant toute la probité hnaginable, toujours elle est suspecte; et plus elle est vieille, plus elle radote, ce qui est dans Perdre. Après cela, vous pensez bien que la vôtre n'est pas, à beaucoup près, au-dessus du soupçon; ainsi il touche à moi, comme on dit en Italie, de faire toutes les défalcations nécessaires. Fiez-vous-en à la vanité humaine, pour que le résidu demeure un peu plus qu'imperceptible.
Entendons - nous. Monsieur le comte, sur le mot de Théosophie. Si, par ce mot, vous entendez purement et simplement religion ou christianisme, nous sommes d'accord; et, si je n'ai le malheur de me tromper beaucoup, c*est dans ce sens que vous le prenez. En partant de cette supposition, je ne saurais trop vous féliciter, cher ami, du mouvement que vous faites vers moi; et si je puis y contribuer un peu, sublimifenam sidéra vertice. On se plaît
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à jeter le doute sur C0 gr^nd sqj^t, parce que les passions y trouvent leur compte; mais croyez-moi^ mon cher ami^ entre Dieu et Tbopime^ il n^y a qup TorgueiL Abaisse? courageusement cette cataracte maudite, et la lumière entrant tout à coup, suivant sa nature, dira : C'était votre faute.
Quauf; k la Théasophie prise dans le sens ifpodeme et vulgaire, c'est encore une production bâtarde de Torgueil^ un révolté du second 'ordre, qui voudrait transiger ^y^c }a conscience^ et croire, non pas à Fautorité^ mais ^ luimême : en cela^ il est plus coupable que s'il n'y voyait goutte. M^lebranche a dit, a Toute société divine mjfose nécessairement IHtifaillibilitéy d et c'est un des grapds mots qui aient été dits dans le monde : intelligenfi patfça^
A regard de la mythologie, entendoift-nous encore. Sans doute, toute religion pousse, comme je l'ai dit> une mythologie; mais n'oubliez pas, très-cher comte, ce que j'ajoute immédiatenient, que celle de la religion chrétienne est toi^ours chaste, toujours utile et souvent sublime^ sans que^ par un privilège particulier, il soit jamais possible de la confondre avec la religion même (page 49). Le n^anuscrit de mon opuscule contenait deux exemples de cette mythologie, que j'ai supprimés par un sage conseil du goût, de peur que la note perdît sa proportion avec Fouvrage. Écoutez^ que je vous cite un de c^s exemples; il est tiré de je ne sais quel livre ascétique dont le nom m'a échappé :
(c Un saipt, dont le nom m'échappe do même, eut une a vision pendant laquelle il vit Satan debout devant le a trône de Dieu; et ayant prêté Toreille, il entendit l'esprit a malin qui disait : a Pourquoi m*as'tu damné, moi qui ne a fai offemé qu'une fois, tandis que tu sauves de^ milliers a d'hommes qui (ont offensé tant de fois? » Dieu lui réa pondit : a M'as-tu deuiand^ pardon xjn^ fo^s ? »
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YoQà la mytholo^ chrétienne! Cest la vérité dramatique^ qui a sa valeur et son efiet indépendamment de h vârité Utt^ale^ et qni n'y gagnerait même rien. Que le saint ait ou n'ait pas entendu le mot sublime que je viens de vous citer^ qu'importe? Le grand point est de savdr que le pardon n*est refusé qu^à celui qui ne l'a pas demandé. Saint Augustin a dit, d^une manière non moins sublime : Dieu te fait-il peur? Caehe4oi dans ses bras. (Vis fugere a Deo? Fuge ad Deum.) Pour vous, mon cher comte, c'est peut-être aussi bien; mais pour la foule il s'en faut de beaucoup. Je ^peut-être, car, soit dit entre nous, tout le monde est peuple sur ce point, et je ne connais personne que Tinstruction dramatique ne frappe plus que les plus belles maximes de morale et de métaphysique.
Voilà, cher ami, ma pensée sur la mythologie; et IMeo me préserve de croire ou de dire qu'il puisse y avoir entre nous des conciliations^ si par malheur vous entendiez ce mot dans un autre sens ! Dans le christianisme, toute lliistoire est dogmatique, et tout dogme est historique, n n'y a rien de vague : tout est fixe, arrêté, circonscrit, invariable, mis en rapport évident avec la nature humaine et rhistoire de l'univers.
Que si vous ne pensez pas de tout point comme moi sur tous les autres points, c'est un avertissement pour moi de me tenir en garde contre mes opinions, puisqu'il en est qui sont désapprouvées par un homme de votre mérite. Sur un point seul, c'est tant pis pour vous; car il ne s'agit plus de moi, mais de la vérité même, qui m'est arrivée par le seul canal possible et imaginable, celui de l'autorité, nul homnoe n'ayant droit de commander à la croyance d'un autre, et toute croyance commune étant absurde, contradictoire et métaphysiquement impossible, si elle ne repose sur une autorité visible et infaillible*
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Feu mon ami Platon dit que le beau est ee qui pMt au patricien honnête homme; c^est un mot superbe^ et qui suppose les plus profondes réflexions. Cherchez ailleurs une meilleure définition du beau^ vous ne la trouverez pas. Suivant cette définition^ un bon livre est celui qui intéresse la bonne compagnie. En vous prenant^ mon cher'comte^ pour son représentant^ si vous êtes content^ je le suis; sans examiner si^ sur tel ou tel point de détail, nous ne sommes pas bien parfaitement d'accord^ ce qui ne signifie rien.
Je voudrais bien que vous relussiez dans ce moment mes Considérations sur la France^ où, par un insigne bonheur^ tout s'est trouvé prophétique^ jusqu'au nom des deux villes qui ont les premières reconnu le roi^ Lyon et Bordeaux; malheureusement je ne puis plus offrir ce livre: pendant qu'on le réimprime en France et qu*on le lit de tout côté^ moi-même je ne Tai plus. Cet ouvrage, au reste, et celui que vous venez de lire^ ne sont que des pièces détachées d'un autre ouvrage très-considérable^ qui s'agrandit tous les jours^ sans que malheureusement je puisse voir ou entrevoir la possibilité de le publier. Videant posteri. Vous ririez, mon cher comte, si vous pouviez voir les fluctuations de mon esprit sur ce sujet. Tantôt il me semble que l'ouvrage serait infiniment utile à cette classe d^ esprits dont vous me parlez à la fin de votre lettre; tantôt je dis. Domine, non sum dignus, et toute confiance m'abaivdonne. Le bras déjà levé sur des idoles vénérées, je m'arrête tout à coup pour discuter avec moi sur les illusions de l'orgueil, et sur la ligne qui sépare le courage de la témérité; en sorte qu'au bout d'un assez long temps je me trouve plus fatigué que Moïse, sans avoir frappé Âmalec. Voilà, cher ami, une peinture synoptique de mon ftme, si mieux vous n^aimez miniature, qui est plus commode. Adieu mille fois. Je vous ordonne à la romaine de vous
bien porteft et de ne jamais m'oublier^ même pour cause de chronologie (prenez bien garde à ceci) ; ensuite^ quand tout serajîniy venez nous voir.
FàU^ meque admodum diligentem viduim dUigtu,
90,— A M» le marqvU de ftainl-llanaii» à Tieniie.
Saint-Pétenboarg, 16 (38) octobre iai4.
Monsieur le marquis^ mille grâces de votre lettre du li, et de la pièce intéressante qu'elle accompagnait! A l'ins^ tance faite par la France et l'Espagne^ il faut répondre^ comme à la messe : Dignum etjustum est. Vous avez ôté un poids de dessus mon cœur, en me laissant apercevoir seulement la possibilité que justice soit rendue à S^. M. le roi de Saxe. Un roi détrôné par une délibération^ par un jugement formel de ses collègues! c'est une idée mille fois plus terrible que tout ce qu*on a jamais débité à la tribune des jacobins, car les jacobins faisaient leur métier : mais lorsque les principes les plus sacrés sont attaqués par leurs défenseurs naturels^ il faut prendre le deuil... Quel crime est donc reproché au roi de Saxe? — ly avoir tenu à Bonaparte, ou dCétre revenu à lui? En vérité. Monsieur le marquis, on perd la parole lorsqu'on entend de pareilles choses* G^est bien ici qu'il faudra s'écrier : Qui donc osera jeter la première pierre ? Je n'examine point si le roi de Saxe raisonna bien ou mal après les batailles de Lutzen et de Bautzen; je mets tout au pire, et suppose qu^il eut tort. Personne n'a droit de lui demander compte de sa conduite. Si la souveraineté est amenable devant quelque tribunal, elle n'existe plus. Si les rois ont le droit de juger les rois, à plus forte raison
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ce droit appartient aux peuples. Pourquoi pas? D'ailleurs^ la chose revient au même ; car, puisque tout juge lé^time peut toujours être invoqué par toute partie lésée^ si les rois sont juges légitimes d'un autre roi^ tot<^peuple a droit d'invoquer tout souverain contre (îelui dont ce peuple aura à se plaindre. Alors nous verrons de belles choses !
Ce fut un grand et magnifique spectacle^ un spectacle sublime^ admirable à l'excès^ et pas assez admiré peutr étre^ que celui qui nous fut présenté en 1782, lorsque la France^ la Savoie et la Suisse vinrent mettre à la raison une petite république en convulsion, calmèrent ses impertinentes tempêtes^ puis se retirèrent sans toucher à son territoire ni à son indépendance^ sans égratigner ses for^ tiiications^ et sans lui donner d'autre ordre que d^étre heureuse. Si Fon considère la supériorité des trois puissances réunies sur celle de Genève^ et môme celle de la Franco sur les deux autres alliés^ on trouvera difficilement dans l'histoire un plus magnifique hommage rendu aux principes. Aujourd'hui, nous pourrions voir uii souverain vénérable par l'âge et par la conduite, célèbre par ses vertus domestiques et religieuses, chéri et regretté de son peuple; nous pourrions le voir, dis-je, après un règne paternel de plus d'un demi- siècle, jugé et déposé par ses frères, et contre le vœu exprès de ses sujets, pour s'être trompé sur une question de morale et de politique la plus délicate et la plus importante ! Ce serait, il faut Tavouer, un spectacle un peu différent.
J'ai supposé le souverain coupable; maintenant je fais un pas de plus, et je suppose le tribunal compétent. Voilà donc un roi coupable d'un crime horrible, celui de n'avoir pas pensé comme les autres. Qu'en ferons-nous? Nous donnerons ses États à une autre famille : ceci est nouveau. Parce qu'un père de famille se conduit mal et parce que le sénat l'interdit^ il faut transporter ses biens à des étran-
gea, an jK^pàSet de 9H hmtipw BiÉBreiB! ITcsl âne sn- IM lîw jiii Fiip ili m * Tr irriiirr érinV^ lÊOÊmirm Ir mirgiii", flî rasBen&lêe la piD& asgosle, <pi*(ii poomil ippekr un éfe iQ»r lenat à jogis eaaoD/t ma/t loge de firanGSm^tkiia, CtA dans ce lonniiTitj pins qœ jamais, que fe^prik des peopks. Intafcmrwi cononin par Tingtâoq aiBs de ts^aBdaçe, a besoâi ^étre lassuni par la moût et sainte poftâpw^ des somoaiBS. Qu^od ne nous parie plB de rois débteés^ de partages, de Gonfenance^ et p» Béine de ff«idj et de pclîti sosierams : h soiFrelaÉneté n'est m frmmie m petite ; efie est ce qn'dle est. On nous païkfa sans donte de nécessité poStique^ d'an gagements înémcables, etc. Je n'entre peint dans tons cesdétafls. Personne ne respecte plus qœ mot les juges fitfors dn roi de Saxe, et le plus influent surtout. Pour ▼oos, qui connaîssfi mes sentiments comme siyet , coome ministre du rm de »Sardaiene et comme particulier, je me borne à désirer de toutes les forces de maa cœur que la Providence, qui a courcHmé Taupereur de Russie de tant de gloires, loi accorde encc»« celle de pouvoir écarter le fias grand des scandales politiques.
n est inutile de vous dire combla je sou£Bre dans l'attente de ce qui sera décidé pour les intérêts de mon maître. La Técepdaa obligeante dont vous avez la bonté de 'me faire part, m'a causé un extrême plaisir. La courtoisie souveraine a cependant ses lois, que tout le mcHide est tenu de conn^tre. J'attends les moyens ou l'occasion de jaser un peu plus longuement avec vous sur de si chers intérêts. Si le congrès ne s'attache pas fortement aux grands principes, il ne fera que semer les dents du dragoTif et ce sera à reconunencer, à la vérité, sur un ton moins atroce.
J'ai rhonneur d'être. Monsieur le marquis, avec les sentiments d'une haute considération^ etc.