‹ Lettres et papiers, 1760-1850, extraits de ses archives; (volume 2)Chapitre 10 sur 43 · I. Talleyrand · texte numérisé non relu

I. Talleyrand

a eue avant-hier avec lui, le tableau le plus affligeant de la position malheureuse où l'interruption de tout commerce avec l'Angleterre plaçait son pays, qui sans lui ne pourrait subsister, et ne ressentirait aucun bienfait de la paix que la France lui avait rendue. On a expédié le même jour un courrier à l'Empereur avec les détails de cette représentation.

Excusez, je vous prie, ce griffonnage, car je n'ai pas le temps de recopier, et agréez l'assurance de mon plus entier dévouement.

Paris, 4/16 mai 1810.

Si VOUS êtes content de la manière dont le journal de l'empire du 2 mai a rendu compte de notre dernier ukase sur les finances, vous voudrez bien me faire parvenir successivement tout ce qui paraîtra là-dessus, comme sur notre intérieur en général; j'aurai les facilités d'en faire parler dans les gazettes.

Tous les gens sensés dans ce pays-ci approuvent très fort tout ce que nous faisons. L'Empereur seul exprime une opinion contraire; et c'est peut-être le meilleur éloge que l'on puisse faire de notre nouvelle organisation, car l'Empereur la désapprouve, parce qu'il y voit un germe de force et d'amélioration de l'administration intérieure, tandis qu'il ne voudrait chez nous que désordre et faiblesse. Yoilà pourquoi l'emprunt

ARCHIVES DU COMTE Cil. DE NESSELKODE. t>ô7

n'esl, pas de son goût, et qu'il ne le secondera jamais de manière à le faire réussir.

Je me réfère à ce que je mande là-dessus à M. de Gourief, comme en général tout ce qui a rapport aux finances. Mais je ne saurais m'empêcher de vous recommander très instamment FalTaire de M. Boyd; c'est l'acquisition la plus précieuse que nous pourrions faire, s'entend, si on veut lui accorder le degré de confiance nécessaire pour qu'il puisse vraiment être utile. Dans le cas contraire, il vaudrait mieux ne pas le faire venir. Tous les renseignements sur lui me prouvent qu'il justifierait un pareil degré de confiance. Par sa façon d'agir, vis-à-vis de ses créanciers, il a prouvé qu'il était un homme d'honneur; et le gouvernement français, qui lui a fait perdre toute sa fortune, l'a trop mal traité pour qu'il puisse en être l'agent secret. D'ailleurs, lorsque la courde Vienne avait voulu l'année dernière le prendre à son service, il a été obligé de donner sa parole d'honneur par écrit qu'il ne quitterait pas la France. Mais, comme il sera vraisemblablement échangé, nous n'aurions pas les mêmes difficultés à craindre. Dans tous les cas, je vous prierai de ne pas me faire attendre trop longtemps les décisions de Sa Majesté l'Empereur à cet égard, aussi bien que sur l'objet des dépenses secrètes.

Je me recommande. Monsieur, à la continuation de votre faveur et de votre amitié, et vous prie d'être assuré du sincère et respectueux attachement que je vous porte.

Paris, 5/17 mai, à minuit, 1810.

Par le dernier courrier français arrivé ici, M. le duc de Vicence rend compte des inquiétudes qui régnent toujours chez nous sur les conséquences du mariage autrichien. J'espère que les communications franches du comte Metternich, transmises le 2/14 avril par le prince de Kourakin, auront contribué à les calmer, et je me trouve heureux de n'avoir aujourd'hui encore rien d'alarmant à mander à ce sujet.

Le parti que ce ministre espère tirer de ce mariage se borne à trois objets : une diminution des arriérés de contribution qui sont encore dues, un emprunt de 100 millions à ouvrir dans toute l'Europe, mais particulièrement en France, et un traité de commerce qui assure quelques débouchés à la Hongrie. Mais comme l'empereur Napoléon ne tient jamais les engagements qu'il contracte, que durant le temps où la force des circonstances et l'intérêt présent l'y obligent, cet avantage dans six mois deviendrait parfaitement illusoire et le ministère autrichien, peut-être malgré lui, sera forcé par les plaintes et l'influence des Hongrois de chercher à le remplacer par un état de choses qui puisse offrir une utilité plus réelle qu'un traité de commerce.

Comme le meilleur moyen d'arriver à ce but, se présente naturellement la rétrocession du Littoral. C'est, il me semble, l'objet qui, pour le moment, doit le plus fixer nos regards, et nous diriger dans notre

opinion sur la nature des relations que le mariage va établir entre l'Autriche et la France; car ce ne sera jamais que par de très grands sacrifices que la Cour de Vienne achètera un pareil avantage, et ces sacrifices, il n'y a nul doute, seraient contraires à nos intérêts. Ce serait, ou un troc contre la Galicie, ou tel autre arrangement compromettant pour nous. On a toujours cru que l'empereur Napoléon n'y consentirait jamais pour ne pas rendre l'Autriche trop forte. Cependant, j'ai su aujourd'hui, d'après des renseignements puisés aux meilleures sources, qu'à la suite des troubles de la Croatie, il avait montré quelques dispositions à rendre à la Cour de Vienne cette province, Fiume et une partie du Littoral. Cependant, on m'a assuré en même temps que cette question n'avait pas été agitée jusqu'à présent entre lui et le comte de Metternich. J'en ferai l'objet particulier de mes recherches et j'espère avant le départ de ce ministre, me mettre à même de mander à Votre Excellence des données moins vagues à ce sujet.

Elle apprendra sans doute avec plaisir que la catastrophe de la Prusse, qui serait devenue si fâcheuse pour nous est ajournée. La voilà une seconde fois sauvée par l'Espagne.

Le gouvernement vient de publier de petits succès remportés dans ce pays; le public, qui conserve une malveillance extraordinaire pour cette guerre, répand comme toujours le bruit de revers; habituellement les nouvelles de l'un sont aussi exagérées que celles de

l'autre. Ce qui est positif pourtant, et je le tiens d'un ami de M. d'Asonza, auquel ce ministre a tracé un tableau fidèle de la situation actuelle de son pays, c'est que l'insurrection y est plus forte, et l'œuvre de la soumission moins avancée que jamais; le feu n'est étoufTé que là où les Français sont en masse et éclate de nouveau du moment où ils se dispersent; l'exaspération et le fanatisme sont au comble; et à moins de faire de l'Espagne un désert, et d'exterminer la moitié de la population, la paix et la tranquillité n'y régneront pas de longtemps. Telle est du moins l'opinion de M. d'Asonza, chargé par le Roi de la soumettre à l'Empereur. Il croit également que l'on aura beaucoup de peine à se rendre maître de Cadix, qui se défend avec vigueur et persévérance. En ce moment, tous les regards sont fixés sur le maréchal Masséna*. Il n'est pas douteux qu'il batte les Anglais et fasse la conquête de Lisbonne; mais il n'est pas dit pour cela qu'il soit maître du Portugal, et qu'il puisse longtemps entretenir une armée de 70000 hommes dans un pays où les troupes anglaises, avec autant d'assistance de la part des habitants que les Français en éprouveront d'entraves, ont, de leur propre aveu, toutes les peines possibles à subsister. Ils ont dû y envoyer beaucoup de grains; et, ce qui est un fait assez singuliei', c'est que des blés, achetés pour le compte de l'Angleterre à Bordeaux, et exportés avec des licences françaises, sont

i. Masséna (André), duc de Rivoli, prince d'Essling, maréchal de France, né à Nice en 1758, mort à Paris en 1817.

conduits droit à la Corogne et à Lisbonne, et servent à l'entretien des armées anglaises et espagnoles. En général, les relations commerciales entre la France et l'Angleterre s'augmentent tous les jours; l'Empereur accorde beaucoup de licences; il s'exporte une quantité prodigieuse de blé pour les îles de la Grande-Bretagne. Depuis quelque temps, celle-ci n'admet plus les vins et les eaux-de-vie de France, probablement parce qu'elle en est suffisamment approvisionnée.

Paris, 27 mai/8 juin iSlO.

J'ai eu hier le plaisir, Monsieur, de recevoir votre lettre du 10 mai, et m'empresse de vous adresser l'expression de la vive reconnaissance qu'elle m'inspire. Rien, depuis longtemps, n'a pu me causer autant de satisfaction que l'approbation donnée à mes envois de livres. Je les continuerai, et fais des vœux pour qu'ils soient toujours accueillis avec autant de bonté et d'indulgence. On me fait espérer dans quelques jours la suite du journal d'agriculture; je désire beaucoup qu'il me parvienne assez à temps pour que je puisse l'expédier par le présent courrier. En attendant que l'on puisse s'occuper de l'agriculture, je vois avec beaucoup de plaisir que l'on songe sérieusement au rétablissement des finances. Ce même soir, j'ai commu-

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Jiiqué vos idées là-dessus au cousin Henry*; il en est enchanté, et nous en attendons les plus heureux résultats. Des transitions trop subites ne valent jamais rien, et il me semble que nous sommes encore loin d'être réduits au point où l'on ne peut se sauver que par des moyens extrêmes. M. Boyd vous sera très utile pour l'application de ces principes; reste maintenant à lui procurer la possibilité de se rendre chez nous, ce qui ne sera pas facile si l'échange n'a pas lieu. Henry croit qu'en le demandant tout uniment par les voies officielles, on l'obtiendrait. On pourra toujours avoir recours à ce moyen, si les autres ne réussissent pas; mais comme ce serait tout à fait contraire aux intentions de l'Empereur, il s'entend que l'on ne s'en servirait qu'après avoir obtenu son agrément.

Henry est surtout satisfait de la marche que nous allons adopter pour nos finances, parce qu'elle prouve que l'on a bien saisi ses idées générales. Son principe est toujours que l'on profite de ce moment de repos pour se rendre fort; et rien, à son avis, ne nous y fera parvenir aussi sûrement que les soins plus particuliers donnés depuis l'établissement du conseil à notre administration intérieure. H veut que je tranquillise sur le compte de l'Autriche; pour le moment, il n'appréhende rien de ce côté, et paraît convaincu que le comte Metternich quittera Paris sans contracter des engagements dangereux pour la Russie. l\ voit même dans l'union

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