‹ Lettres et papiers, 1760-1850, extraits de ses archives; (volume 2)Chapitre 11 sur 43 · Talleyrand · texte numérisé non relu

Talleyrand

ARCHIVES DU COMTE Cil. DE NESSELRODE. 263

étroite des cours de Vienne et de Pétersbourg un moyen d'inspirer à la France des vues plus pacifiques, et croit que cette union sera encore possible, en dépit du mariage.

En ajoutant à ces mesures une prompte pacification avec la Turquie, notre position deviendra assez forte pour nous faire envisager l'avenir avec calme et dignité. Pendant un an que durera pour le moins encore la guerre d'Espagne, nous n'avons aucune discussion sérieuse à redouter, et c'est, il me semble, tout ce qu'il faut pour nous mettre en mesure. Ce qui arrivera alors, et lorsque l'Empereur sera entièrement dégagé de ce côté-là, n'est pas difficile à prévoir; toute sa conduite à notre égard ne l'annonce que trop. Les dispositions qu'il nous manifeste depuis le mariage indiquent suffisamment qu'il est décidé à ne plus rien nous accorder de ce qui peut nous être utile. Comment, dans l'affaire de l'emprunt, refuserait-il sans cela, sous des prétextes aussi spécieux, une garantie et des facilités qu'il donne dans le même moment à la Prusse et fait espérer à l'Autriche? Le sort de la convention polonaise nous offre un exemple plus frappant encore. On serait presque tenté de croire que dans cette négociation dont la France a, elle-même, suggéré la première idée, elle n'a eu d'autre but que de se faire aux yeux des Polonais un mérite du refus de ratifier l'acte qui en serait le résultat. Je sens combien cette assertion est osée, mais la marche que le ministère français a suivie dans cette circonstance ne semble malheureu-

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sèment que trop l'autoriser. A des preuves aussi évidentes, vient se joindre encore, indépendamment de plusieurs circonstances trop insignifiantes pour être relevées, l'accueil assez froid fait au |)rince Alexis Kourakin. De ces différents indices on peut, il me semble, tirer l'induction que le système de l'empereur Napoléon vis-à-vis de nous sera un système de temporisation, par lequel il cherchera à maintenir ses relations avec notre cour dans l'état de tiédeur oii elles sont actuellement, jusqu'à ce qu'il juge le moment assez favorable pour lever entièrement le masque.

Paris, 4 1G juin 1810.

J*ai l'honneur de vous transmettre sous ce pli quelques détails sur la chute de Fouché, rédigés et recueillis par M. l'Ambassadeur. Ils ne seront, je pense, pas tout à fait sans intérêt. Cet événement fait toujours beaucoup de bruit. Le public relève avec affectation les moindres circonstances qui s'y rapportent. L'Empereur lui a entre autres choses reproché d'avoir, il y a deux ans, répandu dans toute l'Europe le bruit de son divorce, auquel alors il prétend ne pas avoir songe. « Je ne veux pas », doit-il lui avoir dit, « d'un « ministre qui, pour savoir ce qui s'y passe, fouille un « jour dans mon lit et l'autre dans mon portefeuille. « Et puis, qu'est-ce que c'est que cette affectation de

« protéger des personnes dont j'ai lieu d'être mécon- « tent; cette cour que l'on fait à Madame de Chevreuse', « comme on courait du temps de Louis XY à Chan- « leloup voir un ministre exilé; je veux qu'elle parte « sur-le-champ cette femme, qu'elle n'approche « jamais de Paris. »

Personne ici ne croit que Fouché soit coupable, et qu'il ait pris sur lui de poursuivre, à l'insu de l'Empereur, la négociation avec l'Angleterre. Le seul tort que l'on puisse lui imputer dans cette affaire, c'est celui d'avoir peut-être trop désiré la paix. Son renvoi du hiinistère a considérablement diminué les espérances qu'on nourrissait à cet égard; on le regarde comme un homme sacrifié à l'intention de désavouer les propositions qu'il a été chargé de transmettre au ministère britannique.

Cependant l'Empereur a l'air de se repentir de l'avoir éloigné. Il a dit l'autre jour qu'Ouvrard* et Labouchère méritaient de porter leurs têtes sur Téchafaud pour l'avoir brouillé avec son meilleur ami. Il ne pourra, en effet, que ressentir vivement la perte d'un ministre qui lui rendait de si éclatants services, et veillait avec tant de soins et d'activité sur la tranquillité de la France et

1. Chevreuse (la duchesse de, née de Narbonne-Fritzlar), née en 1785, morte en 1813. Dame du palais de l'impératrice, elle blessa Napoléon par son esprit d'opposition et finit par se faire exiler à 'iO lieues de Paris. Elle se retira à Lyon, où elle mourut, sans que ses amis eussent pu obtenir son rappel de l'Empereur, qui répondit à leurs sollicitations : « Je ne veux pas cf impertinente chez moi. r,

2. OuvRARD (Gabriel-Julien), célèbre financier français, né près de Clisson (Loire-Inférieure) en 1770, mort à Londres en 1846.

à la conservation de ses jours, que Ton regarde comme moins assurés depuis la disgrâce du duc d'Olrante^

Je vous adresse également sous ce pli quelques détails sur les affaires de l'Espagne, extraits des rapports parvenus à l'Empereur jusqu'au 28 mai. Il paraît certain, que postérieurement à cette époque, il y a eu des rencontres assez sérieuses entre les armées françaises et anglaises où celles-ci n'ont pas toujours eu le dessous. Les circonstances que l'on en rapporte dans le public sont cependant trop vagues pour que je puisse ni les garantir, ni les répéter. On peut seulement en tirer la conclusion, que les maréchaux Ney et Masséna et le général Junot*, n'ont pasété heureux dans leurs opérations contre les Anglais.

Les espérances pour la paix générale sont bien faibles; l'Empereur en établissant le nouveau Conseil de Commerce a dit : « Je vois bien que je ne ferai pas « la paix avec l'Angleterre; il faut donc que j'avise aux « moyens de donner une autre direction au commerce, « et que je le ramène à l'état oii il était avant la découcc verte de l'Amérique ». C'est la seule donnée que j'aie à vous transmettre sur les probabilités que peuvent présenter les négociations de Morlaix.

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