Talleyrand
c'est la seule pièce qu'on m'ait remise. Je crois qu'on n'a plus les mêmes moyens de nous servir. Au reste, je n'ai guère de particularités bien intéressantes à vous mander. On dit que depuis l'incorporation de la Hollande, on prend un goût très décidé pour les réunions de ce genre, et qu'il pourrait fort bien dans quelque temps être question de celle de la Suisse et des villes hanséatiques ; mais je crois tout cela encore bien vague. Ce qui l'est moins, c'est l'idée d'influencer la Suède dans le choix d'un successeur au trône. L'empereur Napoléon y songe très sérieusement et le très intrigant baron de Lagerbielke le seconde de son mieux. Ne pourrions-nous pas paralyser l'effet de ces manigances qui ne sauraient, il me semble, nous être indifférentes.
Le comte Metternich est toujours ici ; il a de la peine à l'aire avancer les affaires qui l'y retiennent. En général, l'Empereur travaille peu depuis son mariage; toujours aux petits soins pour l'Impératrice, il n'est occupé que d'elle et a l'air d'en être fort amoureux. On la dit décidément enceinte.
Veuillez, je vous prie, ne plus différer de m'envoyer ce que vous m'avez promis et agréez l'hommage de mon bien sincère et inaltérable attachement.
AllCUlVES DU COMTE Cil. DE NESSELRUDE.
Paris, 14/'i(i juin 1810.
Depuis l'arrivée du dernier courrier de M. de Caulaiiicourl, l'Empereur paraît être plus occupé des affaires de Russie qu'il ne l'avait été auparavant. Sans précisément nous accorder ce que nous désirons, par rapport à la convention polonaise, du moins a-l-il enfin rompu le silence qu'il gardait depuis trois mois sur cet objet, comme sur toutes les autres réclamations de l'Ambassadeur. Le prince Alexis Kourakin est mieux traité; le ton des journaux devient moins désagréable et tous ces jours-ci l'Empereur n'a cessé de parler avec éloge de la Russie, disant par exemple : « Je suis très content de la manière dont on envisage mon mariage à Pétersbourg; c'est l'Empereur surtout qui le voit en homme d'esprit; ses dernières communications m'ont fait grand plaisir; il n'y a plus aucun germe de guerre en Europe. »
Cette nuance dans sa conduite à notre égard s'est manifestée dès le lendemain de l'arrivée de ce courrier. Il n'y a nul doute que le mauvais état des affaires d'Espagne, sur lequel il avait reyu en même temps des nouvelles peu favorables, n'ait essentiellement contribué à ce changement, ou n'en soit, dans le fait, la véritable cause. Tant que durera cette guerre, il évitera tout ce qui pourrait le brouiller avec nous et se bornera à empêcher que nous ne fassions la paix avec la Porte. J'acquiers journellement de nouvelles preuves à l'appui
de celte assertion, et c'est ce qui me porte à vous la soumettre encore, malgré que j'aie osé vous la répéter déjà plusieurs fois. Tout ce qui tient ici au maintien de la paix et de la tranquillité de l'Europe désire sincèrement que nous terminions cette guerre, tant que celle d'Espagne permettra de le faire sans le concours de la France. En dépit des bonnes dispositions qu'il a l'air de nous témoigner maintenant, l'Empereur n'a pas pu s'empêcher de dire avant-hier au lever avec beaucoup d'afleclalion et en le répétant deux fois : « C'est singulier, les Russes ne peuvent pas passer le Danube; c'est bien dans leur genre. »
S'il peut convenir à notre cour d'accepter les modifications que la France propose pour la convention polonaise, je crois qu'il serait bon de la signer sur-lechamp et d'en échanger les ratifications avec le duc de Vicence, sans quoi je ne réponds pas que cette affaire finisse jamais; lorsque les réponses arriveront ici de Saint-Pétersbourg, l'empereur Napoléon n'y sera peutêtre plus ou changera d'avis, si d'un autre côté ses affaires s'améliorent ou que les Polonais se plaignent trop. Déjà à présent, il cherche à atténuer le mauvais effet qu'a dû produire parmi eux le journalde l'empire du 18 juin; le même jour où, dans la dernière audience particulière, il prodigua au prince Alexis Kourakin les assurances les plus positives à leur égard, il fit inviter Madame Alexandrine Potocka à venir dîner avec lui et l'Impératrice : honneur qui n'a encore été accordé à aucune dame étrangère. Pour son malheur, elle était à
la campagne lorsque cette invitation lui parvint; elle n'a pu en profiter, ce qui a causé beaucoup d'agitation dans la colonie- polonaise. Tout cela prouve que, ni les assurances que nous donne l'Empereur, ni la convention que nous désirons, n'empêcheront jamais la France de nourrir secrètement les espérances de cette nation et de s'en servir activement contre nous, lorsqu'elle le jugera à propos.
Le comte Metternich se dispose à partir dans les premiers jours de juillet. L'emprunt qu'il comptait faire ouvrir ici pour sa cour a éprouvé des retards par la mort subite du comte O'Donnel. On croit qu'il ne réussira pas plus que le nôtre. Les négociations avec le Pape ne sont pas entièrement rompues encore; l'Empereur va lui envoyer deux cardinaux avec de nouvelles propositions, mais on pense que cette démarche produira aussi peu de résultats favorables que les négociations pour la paix avec l'Angleterre. L'Empereur a dit luimême qu'il ne la croyait guère possible, mais il se tlalte, en revanche, que l'échange des prisonniers aura lieu.
La disgrâce du duc d'Otrante a produit ici la plus forte sensation. Le public, qui en est consterné nu dernier degré, la regarde comme le présage d'un système de terreur que personne ne saura mieux mettre en exécution que celui dont l'Empereur a fait choix pour lui succéder. Dans Fouché, il a éloigné le seul de ses ministres qui, après la retraite de M. de Talleyrand, eût osé mitiger la sévérité de ses ordres, en retarder l'exécution, quelquefois s'y opposer, et user de l'in-
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fluence que lui donnait la supériorité de son esprit pour les ramener à des résolutions plus réservées. Pendant les derniers temps sui"tout, son ministère était trop peu rigoureux ; la grande habitude qu'il avait acquise do ses i'onclions, aussi épineuses que pénibles, le portait à ne tenir compte que des faits graves, propres à causer des alarmes sérieuses, à excuser des imprudences et à ne pas attacher plus de valeur qu'ils ne méritent aux propos tenus contre le gouvernement et dont presque jamais il ne fatiguait l'attention de l'Empereur. Une modération semblable, attestée par tant de preuves, dut lui assurer une grande popularité. Il sut faire oublier le rôle odieux qu'il avait joué pendant la Révolution, et ce n'est assurément pas une circonstance indigne de la 4)izarrerie du siècle que celle qui nous présente un des suppôts les plus forcenés du Comité du salut public suivi dans sa disgrâce d'un sentiment de regret de toute la nation. Mais c'est précisément cette popularité, la force de son caractère, la supériorité de ses moyens qui constituent son véritable tort aux yeux de l'Empereur. Ce souverain ne semble plus vouloir tolérer parmi ses ministres que des instruments passifs, aveugles exécuteurs de ses volontés. Voici le fait qui lui sert de prétexte à celte décision extraordinaire :
Votre Excellence se rappellera sans doute la négociation que la France fit entamer avec lord Wellesley par l'entremise de M. Labouchère. C'est M. Fouché qui avait été chargé de la suivre et qui, pour intermédiaire entre lui et la maison Hope, se servait d'un nommé
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Ouvrard, fameux fournisseur, connu d'abord par sa grande fortune et ensuite par une banqueroute très considérable qu'il fit l'année dernière. L'Empereur prétend n'avoir autorisé que le premier envoi de M. Labouchère à Londres et accuse le ministre de la police de s'être laissé entraîner par son ardeur pour la paix au point de poursuivre cette négociation à son insu, en faisant parvenir au ministère anglais des propositions auxquelles il n'avait jamais songé. La réponse à ces propositions arriva à Amsterdam, lors du séjour de l'Empereur à Anvers. Afin de la lui faire parvenir plus tôt, M. Labouchère, au lieu de l'adresser directement à Fouché, la confia au roi de Hollande, partant à cette époque pour rejoindre son frère en Belgique. C'est ainsi que celui-ci soutient qu'il a eu connaissance de cette négociation. Le lendemain de son retour à Paris, sa colère contre le duc d'Otrante éclata dans un conseil de ministres tenu à Saint-Cloud où, dans des expressions très fortes, il l'accusa d'avoir trahi sa confiance, d'avoir dépassé les limites de ses attributions, de l'avoir compromis vis-à-vis d'une puissance étrangère, en un mot d'avoir manqué à ses devoirs et prévariqué dans son ministère. Fouché répondit avec beaucoup de sang-froid que, dans toute l'afl'aire qu'il lui reprochait, il n'avait agi que d'après ses ordres positifs; qu'il avait constamment porté à sa connaissance toutes les pièces relatives à la négociation d'Angleterre; mais que, s'apeicevanl que depuis longtemps il avait eu le malheur de perdre ses bontés et sa confiance, il se voyait obligé de lui
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donner sa démission. L'Empereur l'accepta et lui adressa le lendemain, par le général Savary, la lettre publiée dans le Moniteur. Le môme jour, il fit arrêter Ouvrard, contre lequel il avait, d'ailleurs, d'anciens griefs.
L'intention du duc d'Otrante avait d'abord été de refuser le gouvernement de Rome et de se retirer entièrement. Mais M. Maret, qui se rendit chez lui peu d'instants après qu'il eut reçu sa nomination, chercha à l'en dissuader, en lui représentant les conséquences que pourrait avoir pour lui et sa famille, à laquelle il est très attaché, une démarche d'éclat qui exciterait tout le ressentiment de l'Empereur. Mû par cette considération, il se laissa détourner de sa première idée, et ils composèrent ensemble la réponse par laquelle il accepte.
On cite encore comme motif de sa disgrâce, la protection qu'il accordait à plusieurs personnes du faubourg Saint-Germain, mal vues de l'Empereur, et nommément à Madame de Chevreuse à qui il avait permis d'habiter une terre à 15 lieues de Paris, quoiqu'elle eût été exilée à Tours, où elle a été renvoyée depuis. C'est une visite que M. de Talleyrand lui a faite pendant l'absence de l'Empereur, avec la duchesse deCourlande et Madame de Laval, qui a donné de l'éclat à cette affaire et a valu à celui-ci de grands reproches de la part de ce souverain.
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Paris, U'26 juin 1810.
Les dispositions bienveillantes de l'Empereur Napoléon envers M. le comte de Roumiantzof paraissent avoir changé depuis le dernier courrier arrivé de Saint- Pétersbourg; il s'est exprimé sur son compte avec peu de ménagement, même avec une sorte de mépris. En parlant de la manière dont on commençait à envisager chez nous son mariage avec l'Archiduchesse, il a dit : « que c'était surtout l'Empereur qui le regardait comme un événement utile à la tranquillité générale, mais non M. le comte de Roumiantzof, qui croyait que, tôt ou tard, il devait se brouiller avec l'Impératrice, ce qui amènerait nécessairement des différends entre la France et l'Autriche; et c'est là, dit-il, la raison pour laquelle ce ministre a été contraire au mariage avec Mme la grande-duchesse Anne, comme si, ajouta l'Empereur, je pouvais jamais me brouiller avec ma femme ». Je vous ai rapporté à peu près les propres paroles de ce souverain; je vous les garantis, car elles m'ont été communiquées par la personne même à qui il a tenu ce propos.
Je dois au reste vous faire mes excuses sur le peu d'intérêt que présente mon expédition, mais Schwartz^ ne m'a rien fourni depuis longtemps, et le départ de Natasche* me contrarie beaucoup.