Fouché
Veuillez, malgré cela, être assuré de mon zèle et de l'attachement invariable que je vous porte.
Paris, 8/20 août I8I0.
Différentes lettres de Saint-Pétersbourg, arrivées ici récemment, annoncent dans notre cabinet des inquiétudes sérieuses sur les conséquences des relations qui se sont établies entre la France et l'Autriche depuis le mariage de l'Empereur Napoléon. Quoique je n'aie cessé, Monsieur, de vous mander des données rassurantes sur une supposition d'une importance si majeure pour notre cour, et que, dans le fait, je n'aie guère aujourd'hui de nouvelles preuves à ajouter à l'appui de mon opinion, l'incertitude dans laquelle, à cet égard, on se trouve encore chez nous, et que semble nourrir la prolongation du séjour du comte Melternich à Paris, me fait un devoir de vous retracef sérieusement le tableau de la situation respective de ces deux puissances.
L'Empereur d'Autriche, en consentant à donner l'Archiduchesse, sa fille, en mariage à l'Empereur Napoléon, n'a eu d'autre but politique que celui d'assurer l'existence de sa monarchie, dans la mesure où un pareil sacrifice pouvait en conjurer la perte. C'est le comte Metternich qui fut le principal auteur de ce mariage, qui, avisé d'avance du projet que l'Empereur
Napoléon en avait formé, mit tout en œuvre pour le faire réussir. Il y voyait l'unique moyen de rendre un souffle de vie à la monarchie autrichienne qui, considérablement affaiblie par les suites de la dernière guerre, et placée entre deux grandes puissances encore récemment alliées pour la perdre, n'avait plus aucune chance de conservation. Elle crut donc devoir saisir celle que lui off'rait le mariage. La nation, toujours exaspérée contre la France, désapprouva cette mesure * préservatrice. M. de Metternich sentit qu'il fallait pour la rendre populaire, y rattacher des avantages qui prouvassent que la cour n'avait point fait ce sacrifice en pure perte. D'ailleurs, le traité de Vienne avait placé l'Autriche, sous plusieurs rapports de commerce et d'administration, dans une position tellement gênante qu'il lui importait beaucoup d'obtenir quelques adoucissements à un ordre de choses aussi préjudiciable aux intérêts de ses peuples. M. de Metternich partit pour Paris à la suite de l'Archiduchesse. Le but de son voyage fut de négocier les avantages qu'il désirait pour sa cour, et de s'assurer par lui-même de la position de cette princesse, afin de pouvoir préjuger par là l'influence du mariage sur la marche et les vues politiques de l'Empereur Napoléon. Pour lui, personnellement, il eut les plus heureux effets. Ce ministre, qui six mois avant avait été l'objet des invectives des journaux français, avec qui on ne voulait plus traiter à Altenbourg, parce qu'il mettait, disait-on, trop de hauteur et de raideur dans les négociations, ce même Comte
Metternich fut accueilli ici avec une recherche de distinctions et de bienveillance qui n'ont été accordées à aucun étranger. A ces marques d'égards extérieures, s'ajoutèrent même des marques de confiance; souvent l'Empereur a vu le Comte Metternich dans son intérieur, el a eu avec lui de longues conversations. On devrait penser que sous des auspices aussi heureux, il lui eût été facile d'obtenir du gouvernement français des concessions, ne portant que sur des objets secondaires. Une convention relative aux sujets mixtes et à la levée du séquestre, mis lors de la dernière guerre sur toutes les propriétés autrichiennes dans les États de la fédération du Rhin ; la permission d'ouvrir un emprunt en France et en Hollande; enfin, un arrangement qui assurât à l'Autriche une libre exportation de ses produits territoriaux par les ports de l'Adriatique. Yoilà à quoi se résumaient les vœux de la cour de Vienne; ce sont là les seuls résultats du long séjour que son ministre des affaires étrangères a fait à Paris. Quelque secondaires que soient les objets sur lesquels ils portent, si bien disposée que l'on aurait dû supposer la France à accorder après ce mariage des demandes aussi modérées, ce n'est cependant qu'au bout de quatre mois de négociations que le comte Metternich est parvenu à terminer ces différentes affaires. Il est même douteux qu'il eût réussi, s'il n'avait eu la facilité de les traiter directement avec l'Empereur, tant le gouvernement français a pris à tâche d'être difficile vis-à-vis de toute puissance étrangère, même dans les questions les
plus futiles, puisque, d'après sa manière de voir, c'est être fort que de montrer toujours des obstacles. Le Comte Metternich ne voulait pas retourner à Vienne sans pouvoir offrir à sa nation les avantages que devait lui procurer son voyage en France, et c'est là tout le secret de la prolongation de son séjour à Paris. Il dut naturellement prêter à beaucoup de suppositions, et l'on présuma généralement qu'il amènerait une intimité de relations politiques, conforme aux rapports de famille qui subsistaient déjà entre les deux souverains. Le bruit d'une alliance offensive et défensive se répandit, et on alla même jusqu'à fixer à 150 000 hommes le secours que devait se prêter les deux puissances dans le cas de l'alliance. Plus tard, lorsque nos succès en Turquie commençaient à attirer les regards du public sur le sort de l'empire ottoman, on ajouta que le partage de ce pays avait été arrêté entre la France et l'Autriche. Mais M. de Metternich désire trop l'indépendance de son pays, il juge trop bien la position de sa cour et le caractère de l'Empereur Napoléon ; en un mot, il a trop d'avenir dans l'esprit pour pouvoir briguer une pareille alliance. Loin d'être ébloui par le dangereux honneur d'être associé aux projets constamment destructeurs de ce souverain, il ne m'a paru pénétré que du désir de faire servir le mariage au maintien de la tranquillité générale. Son langage à notre égard a été constamment rassurant ; il a tenu le même vis-à-vis de la Prusse, et je sais, de source certaine, que, dans ses conversations avec l'Empereur, il s'est toujours pro-
AnCHIYES nu COMTE CH. DE NESSELRODE.
nonce en faveur de la paix. Il ne paraît donc guère probable qu'avec de semblables dispositions il ait conclu ici des traités contraires aux intérêts de la Russie, car la destruction de celle-ci ne pourrait jamais être utile à l'Autriche.
Henry ' partage tout à fait cette opinion et me charge de vous en faire part. Il ne voit de danger que dans les affaires de Turquie, et désire qu'elles se terminent promptement; car si l'Empereur Napoléon, dégagé d'un autre côté, pouvait avoir les moyens de s'en mêler, il en résulterait des bouleversements dont on ne saurait prévoir ni le terme, ni les bornes. Déjà à présent, ce souverain déguise mal le mécontentement que lui causent les progrès de nos armées, et, sans avoir encore des vues bien fixes à cet égard, il songe cependant aux mesures qu'il faudrait prendre pour les arrêter. Dans ce dessein, il a dernièrement fait venir Carnot*, et l'a chargé de travailler à un plan d'opérations cotitre les armées russes, pour le cas où celles-ci pousseraient trop en avant. Mais je doute que l'exécution de ce plan, ainsi que de toute idée de guerre contre nous soit prochaine. Les revirements parmi les troupes françaises offrent un indice certain du contraire. La dernière division cantonnée dans le midi de l'Allemagne, vient de rentrer en France, et 10000 hommes, qui se trou-
\. Talleyrand.
2. Carnot (Lazare-Nicolas-Marguerite), l'un des plus grands citoyens de la période révolutionnaire, homme d'État, militaire, publiciste et géomètre distingué, né à Nolay (Gôle-d'Or) le 13 mai 1753, mort exilé à Magdebourg, le 2 août 1825.
284 ARCHIVES DU COMTE CH. DE NESSELflODE
vaient dans les environs de Paris, sont, la semaine passée, parties pour l'Espagne.
Vous aurez donc, malgré tout ce que l'Empereur a dit au prince Alexis Kourakin, encore au moins l'hiver pour travailler à la réorganisation des finances et de l'intérieur. Ce n'est pas lorsqu'il s'explique, quand même ce serait avec violence et emportement, que ce souverain a des intentions vraiment hostiles : c'est lorsqu'il montre un calme apparent et fait manœuvrer ses armées, qu'il médite des projets d'attaque. La marche des événements qui ont précédé la dernière guerre en offrent un exemple convaincant. La position de la France ne deviendra menaçante pour nous que le jour où elle retirera des troupes de l'Espagne, et jusqu'à présent elle ne fait qu'y envoyer des renforts. On doit en conclure que les bruits de guerre assez généralement répandus, ici, et en Allemagne, ne sont que la suite des suppositions assez naturelles que fait naître sans cesse le caractère peu pacifique de l'Empereur Napoléon.
Paris, 8/20 août 1810.
Le moment actuel présente peu de faits d'un intérêt majeur. Ma lettre précédente n'est qu'une répétition de tout ce que je vous ai mandé dans différentes occasions. Je n'ai pu vous transmettre aujourd'hui que des raisonnements.
L'Empereur s'occupe beaucoup plus de finances que
de politique. Il cherche à faire de l'argent de tout, mais il ne prend pas les bons moyens. Le système des confiscations, de la banqueroute et des mesures illégales, prévaut toujours chez lui sur celui du crédit, le seul digne d'une grande puissance. Les hommes les plus versés dans l'économie politique n'approuvent ni cette marche, ni ces principes. Ils ne jugent pas de même ce qui s'est fait chez nous, et trouvent généralement que la Russie est maintenant le seul pays du continent oii il y ait des idées vraiment financières; ce qui, à leur avis, si on y persévère, ne manquera pas de lui donner avec le temps une grande supériorité sur les autres. Veuillez, dans l'occasion, me dire comment notre emprunt marche; vous ne sauriez croire combien je m'y intéresse.
L'Empereur continue à être fort mécontent de M. de Caulaincourt; et prétend (ce sont ses propres paroles) qu'il a été gâté chez nous ; que c'est plutôt un courtisan de l'Empereur Alexandre qu'un ambassadeur de France, et qu'il allait le rappeler. Cependant, je doute qu'il le fasse; ce serait trop mal entendre ses intérêts. Je vous supplie de faire en sorte que ce fait, que l'on m'a confié sous le sceau de secret, mais dont je puis répondre, ne parvienne jamais à la connaissance de cet ambassadeur. On m'a assuré; sans que je veuille le garantir, que le général Caffarelli' s'est mis sur les rangs pour le remplacer..
1 . CvFFARELLi (Fraiiçois-Marie-Auguste), né an Falga (Haute-Garonne), mort en 1849. En 1804, se rendit à Rome avec mission de décider le
28G ARCHIVES DU CUMTE Cil. DE ISESSELHODE,
J'ai l'honneur de renouveler à Votre Excellence l'hommage de mon inaltérable attachement et de" ma plus haute considération.
9/21 août.
P. S. — On a délivré hier, cent licences aux Américains; le motif secret de cela comme de tout le reste, c'est qu'on veut garder le commerce pour soi et ne rien permettre aux autres. Quelle bonne raison pour être moins terrible envers les neutres.
Paris, 5 17 septembre 1810.
La lettre que vous m'avez l'ait l'honneur, monsieur, de m'écrire le 14 août m'a été exactement remise. Je vous remercie beaucoup des détails que vous voulez bien me donner sur les progrès de notre organisation intérieure. Je ci-ois en être digne par le vif intérêt que j'y prends et vous m'obligerez toujours sensiblement
pape à venir sacrer l'empereur. Ueçut en récompense le poste de gouverneur des Tuileries et le grade de général de division. Se signala à la journée d'Austerlitz et fut nommé en 1806 ministre de la guerre et de la marine du royaume d'Italie, poste qu'il occupa jusqu'en 1810.
en continuant à me tenir au courant. Par là, vous me mettez à même d'entretenir la confiance de ceux qui veulent bien prendre part à nos mesures, et il est certain que celles que nous adoptons pour la restauration de nos finances leur en inspirent beaucoup.
Malheureusement, il n'en est pas de même de notre marche politique, et je ne saurais vous déguiser l'effet défavorable que l'élection du prince de Pontecorvo' a produit, à notre égard, dans l'opinion publique. L'Empereur Napoléon, qui a donné, en cette occasion, un nouvel exemple de sa profonde dissimulation, s'est laissé aller jusqu'à désapprouver la conduite que notre cabinet a tenue : « Il est inconcevable (a-t-il dit, et je puis vous répondre de l'exactitude de ce propos) que la Russie ne se soit pas entendue avec moi pour élire celui que ses intérêts lui auraient désigné; j'étais trop embourbé dans les affaires d'Espagne pour m'y opposer. » Au reste, il répète tant qu'il peut qu'il ne s'est jamais mêlé de cette élection et qu'elle lui est même désagréable, parce qu'elle ne manquera pas de faire naître beaucoup de prétentions parmi ses maréchaux. Quoique le motif en soit plausible, il est cependant permis de douter de la sincérité de cette assertion, lorsque l'on connaît les menées du ministre de Suède à Paris et les fréquentes conférences qu'avant l'événement il a eues avec M. de Champagny.
Le public y voit l'indice d'une prochaine rupture avec