‹ Lettres et papiers, 1760-1850, extraits de ses archives; (volume 2)Chapitre 16 sur 43 · BernadoUe · texte numérisé non relu

BernadoUe

nous. La ; probabilité d'une guerre entre la Russie et la France est devenue depuis quelque temps le thème de toutes les conversations à Paris. Les militaires propagent beaucoup ce bruit; le rappel des semestriers dans le duché de Varsovie et quelques mouvements de troupes vers le nord de l'Allemagne servent a l'accréditer. D'accord avec eux sur le danger que court la Russie dans l'état actuel de l'Europe, je suis cependant loin de le croire aussi imminent. Je n'en prévois pas avant l'année prochaine, peut-être même avant le printemps de 1812, attendu que les armées françaises ne se soucient guère d'une campagne d'hiver dans nos climats. Il faudra au moins un an pour faire revenir des troupes de l'Espagne, dans le cas de la soumission de ce pays, et l'Empereur Napoléon sait trop apprécier les nôtres pour leur faire la guerre avec des auxiliaires. Malheureusement, on ne peut se dissimuler qu'ils ne soient d'un grand poids dans la balance et il serait prudent, dans l'organisation de nos moyens de défense, de partir de la plus mauvaise chance, de celle oii toutes les puissances de l'Europe, sans excepter la Prusse ni l'Autriche, seraient liguées contre nous sous le commandement de Napoléon. Ce n'est que par une réunion de forces imposantes, et en leur faisant sentir les conséquences' inévitables qu'aurait pour elles-mêmes l'affaiblissement de la Russie, que l'on parviendra à inspirer de la confiance à ces deux Cours, et que nous pouvons espérer les empêcher d'embrasser la cause de la France. Jusqu'à présent, M. le comte de Metternich a pu pré-

venir une conjoncture aussi désastreuse pour la Russie comme pour l'Europe en général, mais il est impossible de répondre que la force des circonstances n'amène plus tard un résultat que son bon esprit a su lui faire éviter pour le moment.

Dans quelque temps, je serai peut-être dans le cas de vous mander la nouvelle d'un voyage de l'Empereur d'Autriche à Paris. Jusqu'ici il n'y a aucun but politique à ce projet, ce n'est qu'un hommage que l'Empereur désire que l'on rende à sa vanité et un désir filial de l'Impératrice.

Le peu d'espoir d'une prompte pacification avec la Turquie me peine sensiblement. Pour y arriver plus tôt, ne serait-ce peut-être pas le cas de nous relâcher un peu des prétentions qui y mettent obstacle? La paix n'en deviendrait que plus solide et nous nous assurerions de la neutralité de la Porte pour le cas d'une guerre avec la France. Ce qui arrive en Suède semble nous l'indiquer; si nous avions traité cette nation avec plus de ménagement, nous n'aurions rien à craindre de ce côté. Le maréchal Bernadotte ne peut y rendre son élection populaire qu'en cherchant à lui faire récupérer la Finlande, et il n'y a pas de doute que l'Empereur Napoléon ne tire dans l'occasion un grand parti de cet état de choses.

Le prince de Bénévent est allé passer quelques semaines à la campagne. L'Empereur commence à le traiter un peu mieux; mais cette bienveillance momentanée n'est qu'apparente, il n'y aura jamais de raccom-

Page 1