TuLiPANo (surnom de Lucchesini
11 i ARCHIVES DU COMTE CH. UE NESSELUODE.
ceptions qui m'inquiète le moins, car il est presque matériellement impossible de la réaliser, quand même la Cour de Danemark y aurait consenti. Je m'en rapporte à la tentative malheureuse de Lord Nelson. D'ailleurs, il faudrait pour cela une flotte hollandaise et la flotte hollandaise, constamment et étroitement bloquée au Texel, aurait du chemin à faire avant d'y arriver. Quant à Tordre envoyé à Berlin de fermer les ports prussiens aux Anglais, c'est autre chose. 11 est d'une exécution plus facile et rien ne me semblerait devoir s'y opposer chez des gens chez lesquels tout principe d'honneur est éteint et qui ne se reposeront pas avant qu'ils ne soient parvenus à l'etfacer dans le militaire, qui est encore animé d'un bon esprit, mais ce n'est pas lui qui a le dessus dans ce pays, ce sont les scribes qui y gouvernent et qui ne font que prêcher soumission à l'astre français. Il faut avouer que jusqu'ici ils ont parfaitement réussi. Immédiatement après le retour de Lucchesini, dont le rappel n'est qu'un bruit de gazettes, on envoya chercher le grand Schulembourg; il y eut des conseils, des conférences, des courriers envoyés à droite et à gauche, mais on ne sait pas ce qui a pu résulter de tous ces mouvements. Il est difficile de présumer que l'on songe à une opposition à la France. Nous en avons au moins une preuve dans les dernières lettres arrivant de Wesel. Pour éviter une aventure aussi avilissante que celle d'Anspach, le Gouvernement prussien a jugé à propos d'envoyer l'ordre à ses employés civils et militaires qui sont dans cette
place de l'évacuer incontinent pour la remettre aux troupes françaises qui viendront en prendre possession. Us emporteront toutes les munitions de guerre et les canons, à l'exception de ceux pris sur les Français dans la dernière guerre et même ceux enlevés en 1787 à la République de Hollande.
Voilà ce qui me prouve que Lucchesini est parvenu à tout arranger à l'amiable et à la suite de cette œuvre méritoire il va sans doute rentrer en grâce à la Cour des Tuileries.
Le comte Guillaume de Nesselrode à son fils.
Francfort-sur-le-Meiu, IB mars 1806.
Enfin nos hôles, au nombre de 5000, qui ont été logés, nourris, chauffés et éclairés depuis le 28 janvier aux dépens de tous les fidèles citoyens de cette ville, dont vous et moi avons l'honneur de faire partie, nous ont quittés avant-hier matin pour se porter sur le Bas- Rhin par la route du Westerwald. Notre joie de cette délivrance fut bientôt refroidie, car, le même jour, peu d'heures après le départ de ceux qui venaient de nous quitter, arrivaient ici deux bataillons destinés à couvrir le Quartier Général du Maréchal Augereau qui est établi à l'hôtel de Darmstadt, ainsi que les hôpitaux de
l'armée, et qui sont annoncés tous deux comme devant rester en cette ville, jusqu'à ce qu'il plaise à notre magistrat éclairé d'acquitter la contribution des 4 millions imposés sur cette ville depuis la paix de Presbourg.
Hier, à minuit, est arrivé, en courrier, à la maison rouge, M. Rapp', un des aides de camp de l'Empereur Napoléon, portant l'ordre au maréchal Augereau de précipiter la marche des troupes françaises de ces environs vers leur destination. On dit que l'Électeur de Hesse, en attendant qu'il soit fait roi, va être frappé d'une contribution de 4 millions d'écus; voilà qui résout parfaitement à mon avis le problème dont s'occupe votre grand Pensionnaire à l'effet de savoir si l'empereur Napoléon n'est point aussi profond dans la politique que grand sur les champs de Mars. Il est vrai qu'on lui a fait beau jeu par la nature des gens qu'on lui a opposés depuis le commencement de la petite querelle entamée avec lui; mais s'il parvient à arracher les 4 millions d'écus au plus avare des Electeurs d'Allemagne, la solution du fameux problème en sa faveur ne peut plus rester douteuse.
1, Rapp (Jean, comte), né à Cologne en 1772, mort en 1821. Général de cavalerie, pair de France.
Le comte G^iillaume de Nesselrode à son fils,
Francfort-sur-le-Mein, 10 mars 1806.
Il y a longtemps, mon cher fils, que je pense comme vous que, dans celle vaste mais faible Monarchie du Brandebourg, il n'existe, à notre connaissance, qu'un seul individu capable d'en régler la marche et de la soutenir en présence des difficultés auxquelles elle se trouve réduite par l'ineptie de son Roi, et parles conseillers qui l'entourent, parmi lesquels le conseiller de cabinet privé Beyme a indubitablement l'influence la plus décisive sur la volonté du Roi, soyez-en sûr, même au-dessus de celle du Lombard et de Hardenberg, quoiqu'on en dise dans le public de Berlin. Notre ami Tauentzien est seul capable d'arracher ce pays à l'état d'assujettissement auquel il est réduit par la suprématie que Bonaparte exerce en tout et partout. Notre ami Tauentzien a donné la preuve de ses talents partout où il a été employé, dans sa mission en Russie, mais surtout lorsqu'il fut envoyé en qualité de Ministre militaire à l'armée autrichienne, aux Pays-Bas, où il se distingua beaucoup par sa sagacité. On comprend qu'il désire ne pas rester davantage sous les ordres de Ministres Ostrogoths, tels que ses illustres parents : MM. de Schulembourg, et de Haugwitz; mais je lui ai écrit en dernier lieu à Anspach, pour le consoler, que
le Grand Bonaparte allait se charger immédiatement du soin de le venger de ses Ostrogoths de parents, en déplaçant la monarchie prussienne de toule manière. Si nous sommes bien instruits ici, un des grands amis et des plus fidèles alliés de l'Empereur Bonaparte le sieur Schimmelpenninck est à la veille de subir un grand changement dans sa position, puisque c'est un des Princes de la nouvelle dynastie, régnant maintenant en France et en Allemagne, qui est destiné à être placé très incessamment à la tête du Gouvernement de la République Batave, n'importe sous quel titre. Je voudrais pour finir vous entretenir des stipulations d'un traité qu'on m'assure avoir été signé à Constantinople, le 27 janvier dernier, entre la Porte Ottomane et la France, et dans lequel, comme vous le pressentez bien, les stipulations expresses, qui doivent servir à l'abaissement de la Russie, n'ont pas été oubliées; mais jusqu'à présent nous n'avons pas ici encore de copie bien authentique de ce traité; il n'y a que des articles séparés qui en circulent tels que ceux qui regardent la cession des trois places fortes de l'Albanie, que vous connaissez déjà; mais la cession de la Dalmatie entière qui domine les côtes de l'Italie ne permet plus de douter qu'en ce moment toutes les vues hostiles de la France ne soient tournées contre la Russie. Joignez à cela la nature des négociations actuellement entamées par ordre de Bonaparte à Constantinople, et je me flatte que vous en serez aussi parfaitement convaincu que moi.
Les vexations françaises continuent ici sans qu'on puisse en prévoir la fin. Haugwitz, qu'on attend ici, n'est pas encore revenu de Paris; d'ailleurs je ne le verrais point, alors même que nous logerions sous le même toit, car j'ai une aversion invincible pour ces figures prussiennes qui portent toujours sur leurs traits l'emblème du mensonge et de la fausseté.
Le comte Charles de Neaselrode à son père.
La Haye, 1°' avril 1806.
Il faut que je vous annonce pour bien commencer un nouveau combat naval. Une flotte de onze vaisseaux de ligne, sortie de Brest se divisa à une certaine hauteur ; six firent voile pour les Grandes Indes sous les ordres de l'Amiral Willaumez * et de Jérôme Bonaparte. Les cinq autres se rendirent aux Indes occidentales ; ils arrivèrent heureusement à Santo Domingo, où ils débarquèrent 1500 hommes, afin de renforcer le Général Ferrand. Après avoir séjourné à peu près quinze jours, ils furent atteints par l'escadre de l'Amiral Duckvvorth*, forte de sept vaisseaux de ligne. La baie étant
1. Willaumez (Jean-Baptiste Philibert), amiral français né à Belle- Isle-en-mer en 1761, mort en 1845.
2. DucKwoRTH (Sir John Thomas), amiral anglais, né en 1748, mort en 1817.
ouverte et n'offrant aucune garantie, ils y furent attaqués; après un combat de deux heures, trois vaisseaux furent pris, le quatrième brûla et le cinquième de 120 canons, le vaisseau amiral, échoua sur les côtes de Saint-Domingue où l'équipage se sauva dans la partie ci-devant espagnole de cette île encore au pouvoir des Français. L'Amiral Duckworth conduisit ses trois prises à la Jamaïque. Ces nouvelles ont, le 25 mars, été officiellement publiées à Londres par l'Amiraulé.
Suivant les lettres d'Angleterre de cette date, tout espoir d'une paix prochaine y a de nouveau cessé, M. Fox ayant, à ce que l'on assure, déclaré au Parlement, dans des termes très forts, qu'il n'avait point été répondu d'une manière satisfaisante aux ouvertures faites au Gouvernement français.
M. Rapp est comme toujours à Hambourg pour lever sur les trois villes hanséatiques une contribution de 10 millions, moyennant laquelle on n'attentera pas à leur existence politique, et on veut bien leur laisser la vie jusqu'à nouvel ordre. Quant à la fermeture du Sund, cela me semble chimérique et absolument impossible à réaliser. Je redoute bien plus l'orage qui gronde dans l'Orient; que pensez-vous qu'il advienne de Francfort dans cette crise terrible?
J'espère que la contribution qu'elle vient de [payer la sauvera, au moins pour le moment.
Le Comte de Schulemburg, mécontent, comme de raison, de tout ce qui se passe, a demandé à être rappelé du Hanovre et a donné la démission de tous ses
emplois. Mais elle n'a pas été acceptée, on lui a adressé une lettre de cabinet, rédigée en termes assez gracieux, pour l'engager h rester et pour peu que Ton y ait joint certains arguments irrésistibles, je ne doute pas que Son Excellence ait été heureuse et soit très satisfaite d'avoir eu du caractère pendant vingt-quatre heures.
Le comte Guillaume de Nesselrode à wn fils.
Francfort-sur-le-Mein, 2 avril 1806.
La Gazette de Pétersbourg, arrivée avant-hier, nous a donné une ample relation du général Koutousof sur la bataille d'Austerlitz ; il y a longtemps que j'ai pensé que mieux vaudrait ne plus parler du tout de cette désastreuse journée, qui reste irréparable par tous les événements qui lui ont succédé.
Les lettres de Vienne arrivées hier, nous annoncent un autre événement non moins funeste qui va s'en suivre encore : c'est un cartel envoyé par le Prince Dolgorouki, aide de camp de l'Empereur, au général autrichien, comte de Nostitz* : le Prince lui demande, par ce
• 1. Nostitz-Jaenkendorp (Charles, comte de), général et écrivain russe, d'origine allemande, né à Mersebourg, en 1780, mort à Saint- Pétersbourg, en 1858. Il prit successivement du service en Prusse, en Autriche, en Russie, devint lieutenant-général, aide de camp d'Alexandre I" et reçut, en 1824, le titre de comte.
122 ARCHIVES DU COMTE Cil. DE NESSELRODE.
cartel, au nom de l'armée russe, un combat à mort entre eux deux, et de lui désigner l'endroit qui lui paraîtra le plus propre pour terminer cette besogne.
Le mauvais succès de nos négociations à Constantinoplene m'a point surpris, ainsi que vous.
Notre ministre, le Comte Italinski' était médecin de son premier métier, il se fit garçon diplomate, parla protection de M. Markof qui l'amena à sa suite, lors de la mission qu'il fit en Suède.
Le comte Guillaume de Nesselrode à son fih.
Francfort-sur-le-Mein, 9 avril 180C.
Vive notre ami Tauentzien ! Son fils qui avait assisté à la sérénade nocturne que les officiers des gendarmes avaient donnée pour témoigner leur joie à M. le Baron
i. Italinski (André-Sarowiewitch), diplomate et antiquaire russe, né à Kiev en 1745, mort à Rome en 1827. Il étudia la médecine à Saint-Pétersbourg, en Angleterre, en Ecosse, puis se rendit à Paris, où il connut le spirituel Grimm, par l'intermédiaire duquel il entra en rapport avec le grand duc Paul, qui voyageait sous le nom de comte du Nord (1780). Devenu en 1781 secrétaire de l'ambassade russe à Naples, il y prit le goût de l'archéologie et forma une riche collection d'antiques. Le grand duc Paul, devenu empereur de Russie, se souvint de ce savant et le nomma à l'ambassade de Naples, après l'avoir fait conseiller d'État et chambellan. Sous l'empereur Alexandre, ItaUnski fut successivement ambassadeur à Constantinople et à Rome, où il séjourna jusqu'à sa mort.
do Hardenberg, Ministre du Cabinet de Sa Majesté Prussienne, sur le beau mémoire que celui-ci venait de remettre au nom du Roi à Lord Harrowby, écrivit à son père, qui commandait à Anspach, pour obtenir de lui une gratification de 100 ducats. Le père lui répondit qu'il lui en enverrait 200, s'il voulait entreprendre de faire casser les. vitres des Hôtels de ses deux oncles,- MM. de Schulembourg et de Haugwitz.
Voilà qui me semble net et péremptoire, mon cher fils, et c'est ce que j'aime ; car de telles dispositions énergiques donnent la certitude que le Cabinet de Berlin se verra obligé, par la force des circonstances qui dominent dans son intérieur, de changer le plan de ses mesures politiques, à moins qu'il ne veuille consentir de gaieté de cœur à la perte irrévocable de la Silésie.
Point n'est besoin d'être grand prophète pour prédire cette perte à la veille des grands événements qui se préparent, car à la suite de la résolution héroïque que le Cabinet de Berlin vient de prendre de fermer les ports de sa Monarchie, après la prise de possession du pays de Hanovre, à tous les bâtiments anglais, il me semble bien naturel de croire, même avec vraisemblance, que, dans le cas de la guerre très prochaine et qui me semble inévitable, le Cabinet de S. M. Prussienne se décidera à faire joindre ses invincibles cohortes à celles du Grand Bonaparte. Il est certain qu'alors la Cour de Vienne, très empressée de se laver de l'opprobre et de la bassesse qu'elle a eus de signer le traité de Presbourg, ne résistera pointa l'appât qu'on
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lui présentera de récupérer la Silésie, ce qui deviendra d'une exécution bien facile, en supposant, comme je dois le faire une Armée Russe de 100 000 hommes en Pologne menaçant toute la Monarchie prussienne, et je ne crains point en cette occasion l'invincibilité des cohortes Françaises qui marcheront au secours du Brandebourg, car elles ne tarderont point à s'apercevoir, que leurs succès dans les déserts de la Pologne sont bien moins assurés que dans les plaines fertiles de la Moravie et des autres états autrichiens, dont les armées étaient déjà entièrement désorganisées, au commencement de la guerre, aussi bien par le nouveau mécanisme introduit dans les troupes, que par le dérangement total qui s'est produit dans les têtes des généraux chargés de les conduire.
Le comte Guillaume de Nesselrode à son fils.
Francforl-sur-le-Mein, avril 1806.
Dimanche passé, mon cher fils, une heure après le départ du courrier destiné à la Hollande, il nous est arrivé de Vienne la très importante nouvelle qui nous annonce la remise d'une protestation de la part de l'Empereur d'Autriche contre l'occupation de Catarro par les troupes Russes. Cette protestation a été remise
par les mains du Comté de Stadion, Ministre d'état autrichien, entre celles de notre Ambassadeur, le Comte Rasumovski. A l'occasion de cette contestation très astucieuse de la part du Grand Bonaparte, je m'attendais, je l'avoue, à ce que François II d'Autriche ne prît pas une résolution plus héroïque que celle qu'a prise jusqu'ici Frédéric Guillaume III, monarque de la Prusse, dans toutes les discussions qu'il a eues avec la France ; je me vois également obligé, mon cher fils, de vous faire encore l'aveu qu'après tout ce que vous m'aviez dit du caractère noble et élevé de votre ami Stadion, je ne m'attendais point à le voir prêter son Ministère à l'exécution d'une pareille commission. Vous m'opposerez sans doute, mon cher fils, que dans ce cas il n'a fait qu'obéir aux ordres de son maître, et moi, en fidèle père, je me croirai en devoir de vous répondre que, si je m'étais trouvé dans la position de M. de Stadion, j'aurais quitté le Ministère avant d'avoir reçu l'ordre d'exécuter une pareille commission; car dans ce malheureux monde où la Providence nous a placés, je pense qu'il est des positions où l'honneur exige qu'on abandonne toute espèce de fortune, et qu'on se retire dans un coin de la terre, s'il est possible, où l'on puisse vivre ignoré de tout le monde, et c'est le parti, je crois, que notre ami Tauentzien prendrait en pareil cas, et qu'il ne tardera point vraisemblablement de prendre à la première et prochaine occasion. A 7 heures du soir du môme jour, après la réception de cette belle nouvelle de Vienne, une estafette, dépêchée
de Brunswick, vint nous porter celle du décès subit du Prince d'Orange père, enlevé de ce monde par une attaque d'apoplexie. En apprenant cet événement, je me suis vivement rappelé qu'au mois de mars 1748 je dansais à la maison du Bois à Toccasion des fêtes qu'on y donna pour la naissance de ce Prince, dont le père avait été proclamé au Stathouderat, l'année précédente, par l'armée alliée où je servais.
Je ne suis point surpris du reste de ce que vous me dites de la retraite prochaine de M. d'Alopeus du service de Russie pour aller se fixer conjointement avec son ami, le Ministre de Hardenberg, soit à Hanovre ou à Brunswick, qui est le pays natal de sa femme; depuis le célèbre aventurier, le Baron de Saldern, natif de Holstein, qui jouait un rôle si prépondérant à Pétersbourg dans ie temps du Ministère imbécile du vieux Comte de Panin, et qui eut le secret de se faire nommer par lui Ambassadeur de Russie à Varsovie, après avoir trouvé le moyen de faire présenter et agréer par le crédit du Prince Potemkin, favori alors de l'Impératrice, le premier projet du malheureux partage de la Pologne, qui naquit dans la tête de cet aventurier, et qu'il eut l'adresse de faire exécuter ensuite.
M. le Baron d'Alopeus, Finnois de naissance, fils d'un prêtre qui était Ministre de la parole de Dieu à Wisbourg, s'était proposé dès lors comme modèle à suivre en tout point dans la carrière diplomatique, le Baron de Saldern, et il y réussit parfaitement, en se faisant place, en 1759, à la mission de M. le Baron d'Asse-
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bourg*, gentilhomme brandebourgeois, qui était alors notre Ministre à Ratisbonne, et qui, dans le temps qu'il résidait encore à Pétersbourg, en qualité de Ministre de la Cour de Copenhague, fut le premier confident des pensées secrètes du Comte de Panin. M. d'Alopeus, attaché à cette mission, se fit employer à des courses de courrier, qui étaient alors fréquentes entre l'Allemagne et la Russie; c'était en effet précisément l'époque où l'on négociait de notre part le premier mariage du Grand Duc Paul avec la Princesse de Darmstadt; M. d'Alopeus eut le talent de savoir parfaitement tourner ses courses à son profit, en s'insinuant dans l'esprit du Comte de Panin, dont il s'emparera bientôt tout à fait, en se faisant nommer le Secrétaire particulier du Comte. Alors s'exécuta le premier partage de la Pologne, qui valut à M. d'Alopeus, en don de la Russie, une terre de dix mille roubles de rente. A la mort du Comte Panin, il se plaça en qualité de premier commis des Affaires Étrangères, puis de M. d'Ostermann, Vice-Chancelier, plus imbécile encore que son prédécesseur. La cupidité des courtisans fît naître alors l'idée d'un second et troisième partage, et malgré que j'eusse été envoyé à Berlin avec l'instruction précise de contrecarrer toute idée à cet égard, si la Cour de Rerlin se sentait disposée a l'adopter, M. d'Alopeus y fut à son tour envoyé sous un prétexte différent, qu'il publia dans le but de faire agréer ce dernier partage à la
1. Des barons d'Assebourg. Branche ainée de la famille coratale d' Assebourg-Falken stein .
Cour de Berlin, ce qui ne lui fit pas grande peine, comme vous sentez bien, et lui valut en don du feu et gros Roi de Prusse plus de trois cent mille écus en argent comptant, qu'il partagea avec le gros Bischofswerder, favori dans ce temps, avec M. de Haugwilz et d'autres ministres.
Le comte Charles de Nesselrode à son père.
La Haye, 15 avril 1806.
La marche des deux corps prussiens sur la Poméranie a été suspendue parce que Sa Majesté suédoise, sur les représentations du Cadet Alopeus, a jugé à propos de retirer les troupes du pays de Hanovre, dont la Prusse a pris possession en toute propriété, ainsi qu'il appert de la publication du 1" avril. Je vous invite à lire cette pièce, qui est aussi dénuée de sens commun que de loyauté; aussi est-elle contresignée par le célèbre Haugwitz, malgré qu'il fût encore en route à l'époque oïl elle vit le jour. Les choses ne vont pas mieux que partout ailleurs, et de plus très lentement, à la manière hollandaise; on est enfin convenu d'envoyer une députation à Paris pour y recevoir les ordres de Bonaparte; elle sera composée de l'amiral Verhuel, MM. W. Pix et Van Stirum. En attendant le coup de grâce, le com-
merce de ce pays vient d'éprouver un malheur fort sensible par l'embargo mis en Angleterre sur les bâtiments prussiens, dont nous ne sommes cependant pas officiellement informés, car les lettres de Londres nous manquent depuis le 1" avril.
Le comte Charles de Nesselrode à son père.
La Haye, 22 avril 1800.
Je tombe parfaitement d'accord avec vous, que la dissolution des deux Monarchies autrichienne et prussienne est complète.
Rien ne saurait mieux nous tracer la situation de cette dernière que la réponse de son Ministre Hardenberg à la fameuse note du Moniteur.
Malgré que vous n'aimiez pas l'individu, vous conviendrez cependant que dans tout ceci, il s'est conduit avec honneur et loyauté, surtout par l'opposition, où se trouve sa manière d'agir avec celle de son petit collègue le Prince de la Paix de la cour de Berlin.
On dit que ce dernier a été reçu à Berlin à coups de pierres, c'est-à-dire qu'on lui a cassé les vitres à son arrivée, ce qu'il mérite bien, mais ce qui malheureusement ne changera rien à la chose ; au reste, je ne sau-
iii. — 9
130 AllcmVES DU COMTE Cil. DE iNESSELRODE.
rais vous garantir cette histoire, dont mes lettres de Berlin ne disent pas le premier mot.
Le comte Guillaume de Nesselrode à son fils.
Francfort-sur-le-Mein, 25 avril 1806.
A en juger par tous les avancements, les récompenses et surtout par les rescrits extrêmement flatteurs que l'empereur Alexandre a accordés, depuis la bataille d'Austerlitz, et dont le gazetier de Pétersbourg n'a cessé de nous régaler depuis trois semaines, la postérité qui, un jour, lira ces feuilles, croira que l'avantage de cette trop célèbre journée nous est resté. Si ces publications ont eu pour objet de faire connaître partout la valeur avec laquelle nos troupes ont combattu en cette occasion, le motif sans doute en est louable, quoique très superflu, car la bravoure des troupes n'a jamais été mise en doute par personne, et je dois dire, pour être juste, que de tous les généraux français qui ont assisté à cette journée, et qui ont passé par ici, il n'en est aucun, auquel je n'aie entendu faire l'éloge de la valeur des troupes, surtout de celles qui appartiennent à l'arme de l'artillerie, mais tous ont été d'accord pour déclarer qu'aucun de ceux de l'état-major de notre armée, chargés de la direction des troupes pendant l'action,
n'avait donné des preuves de talent et d'habilclé dans son métier, malgré les chances des plus favorables qui s'étaient présentées pour faii'e succomber le Grand Bonaparte dans cetle journée, même le lendemain encore, si on en avait eu l'esprit et la volonté, et c'est ce qui me fait douter, mon cher fils, que le cordon de Saint-André, placé sur les épaules du général Michelson, annoncé par la dernière Gazette de Pétersbourg ait été bien placé, non que ce général ne soit un très brave homme qui aurait peut-être mérité déjà d'obtenir ce cordon, à l'époque ou du temps de feu l'impératrice Catherine, où il enleva le rebelle Pougalchef, mais certainement point à l'occasion de la bataille d'Austerlilz, où il n'eut d'autre mérite que celui d'accompagner le Grand-Duc Constantin.
Le comte Charles de Nesselrode à son père.
La Haye, 25 avril 1806.
Vos données sur le nouvel ambassadeur d'Autriche près notre Cour ne sont point exactes, mon cher père; ayant eu occasion de le voir et de le connaître, je suis,
1. PouGATCHEF (Ycmelka), imposteur russe, qui se fit passer pour Pierre 111, né à Piinoreish, sur le Don, en 1726, décapité à Moscou en 1775.
peut-être, à même de vous en fournir de meilleurs. M. de Mctternich, bien qu'il ne soit pas encore, j'en conviens, à la hauteur de la place qu'on lui destine, n'est cependant pas sans esprit; il en a môme plus que les trois quarts des Excellences viennoises, il est de plus très aimable quand il veut, d'un joli extérieur, presque toujours amoureux, mais plus souvent encore distrait, ce qui est aussi dangereux en diplomatie, qu'en amour. Sa femme est petite, mais assez jolie, sans esprit et sans amabilité, en général une très insipide nature qui a fait son mari cocu, de quoi celui-ci s'est dédommagé avec l'illustre Princesse Dolgorouki. Tel est, mon cher père, le couple qu'on va envoyer à notre Cour pour chercher à la ramener sur le compte de celle de Vienne qui a sans doute beaucoup de péchés à expier vis-à-vis de nous.
Le commerce de ce pays perd des millions par l'embargo mis sur les bâtiments prussiens, c'est sur lui que tout retombe et cela fait que, depuis le matin jusqu'au soir, on ne rencontre que des visages allongés, ne rendant pas infiniment agréable ce séjour marécageux, que j'ai très bien supporté jusqu'à présent, mais qui, à la longue, finirait cependant aussi par me fatiguer. Après en avoir été privés pendant quelques semaines, nous venons de recevoir de nouveau des nouvelles de Londres, allant jusqu'au 19 avril. Aucune déclaration de guerre n'avait jusqu'à cette date été faite contre la Prusse; toutes les hostilités contre cette puissance se bornent jusqu'ici à l'embargo et le blocus de l'Ems, du Weser.
de l'Elbe et del'Eider.Pour le commerce avec la Suède et la Hollande ont été habilités les pavillons de Papenburgh et de Kniphausen, petite seigneurie immédiate appartenant au comte Bentinkc* et située dans la Principauté de Jever.
Une forte division a été détachée de la croisière de Brest sans que l'on en connaisse la destination. Le plan de défense de M. Windham avait excité une admiration générale.
Adieu, mon cher père, je vous souhaite santé et bonne humeur et vous baise les mains.
Le comte Charles de Nesselrode à son père.
La Haye. 25 avril 1806.
Bien souvent, mon cher père, j'ai regretté, pendant cet hiver, de manquer l'occasion de vous mettre au fait de ma position dans ce pays. Ce sujet était trop délicat pour que j'eusse pu vous en entretenir par la poste. De là votre étonnement de me voir rester ici pendant la guerre et tandis que la Cour de Vienne en rappelait sa mission parce que, comme de raison, sa dignité se trouvait compromise par l'entrée en Alle-
i. Bentinkc (comte Guillaume-Gustave-Frédéric), né à La Haye en 1762, mort en 1835.
iU ARCIIIVES DU COMTE Œ. DE NESSEIJiODE.
magne de l'armée Batave. Mais votre surprise très fondée alors, cessera, lorequevous apprendrez que mon cas était tout à fait différent. Je n'ai jamais eu ici d'attache formelle; n'y ayant aucun caractère public et étant considéré comme un simple voyageur, ma prolongation de séjour dans ce pays ne compromettait en rien ma Cour, qui était intéressée à y conserver quelqu'un. Vous sentirez facilement que dès lors mon rôle exigeait une circonspection extrême et me prescrivait d'éviter soigneusement tout ce qui aurait pu faire ombrage à des gens trop puissants pour ne pas me faire éloigner d'ici, dès le moment où ils auraient soupçonné le vrai motif qui m'y retenait. La conséquence en fut un isolement absolu pendant tout l'hiver; je n'allai dans aucune société nombreuse; je ne vécus que dans le cercle restreint de quelques amis, je n'eus l'air de ne m'occuper que de balivernes, de faire abstraction de toute politique, je renonçai en apparence à toutes mes allures diplomatiques, et je gardai dans mes correspondances particulières une réserve qui avec raison vous parut souvent ridicule et exagérée, mais que les circonstances exigeaient. Je n'ai donc point vécu dans cette inaction, où vous deviez me supposer, d'après tout ce que j'ai été obligé de vous mander. Je crois, au contraire, avoir recueilli quelques titres, que, soyez-en assuré, le Comte Gustave ne cesse de faire valoir, même beaucoup au delà de leur valeur. Telle fut jusqu'ici ma situation individuelle, elle n'a même depuis la paix subi que de très légères modifications, car j'ai toujours
été convaincu que je ne serais pas longtemps sans devoir reprendre mon rôle et rentrer dans ma retraite, dont je ne sors même pas trop souvent.
Cela durera, jusqu'à ce que le nouvel ordre de choses, que Ton destine à ce pays, y soit définitivement établi. Quelles seront alors les intentions de l'Empereur? Je l'ignore, et attends, avec la plus grande impatience, les instructions que j'ai sollicitées, il y a un mois, et qui ne tarderaient pas à m'arriver, si on était habitué chez nous à répondre avec exactitude. Mais, à en juger par la conlexture générale des affaires et quelques données particulières, je dois me représenter ma Cour plus aigrie que jamais contre la France et très éloignée de toute idée de rapprochement; je doute donc qu'on me laisse ici, et voilà, mon cher père, ce qui me donne l'espoir de vous revoir cet été, mais pas comme vous le supposez, par la nomination probable du Comte Stadion au poste de Berlin, où il arrivera une année trop tard et où il lui sera fort difficile de laver le linge sale de M. Alopéus. Mais tel est dans ce siècle le sort des gens à talents, on ne s'en sert que pour réparer des bévues et lorsque les affaires sont gâtées au point, qu'il ne reste presque plus de remède à y apporter. Je ne saurais malheureusement me faire illusion au point d'envisager différemment la situation présente de l'Europe. Tout espoir d'une résistance efficace me semble détruit, déçu à jamais; il faudra à l'Autriche des années pour cicatriser les plaies profondes qu'elle doit plutôt à l'ineptie du précédent Ministère, dont le prin-
cipal faiseur M. Zichy reste encore en place, qu'à cette guerre, qui a été mal conçue, mal conduite et encore plus mal finie. Dans un moment comme celui-ci et de conjonctures pareilles, mais surtout en raison de l'absence totale de tètes fortes et capables, toute opposition à la volonté française serait extrêmement déplacée et ne ferait que perdre cette Monarchie sans retour. Ce ne sont, je me flatte, que ces considérations qui auront pu déterminer M. de Stadion à souscrire aux concessions peu honorables, que la Cour s'est vue obligée de faire et à suivre le système que la force des circonstances lui impose. D'ailleurs, je sais de bonne source que ce ne fut qu'à son corps défendant que le Comte de Stadion accepta une place, qui lui annonçait des déboires continuels, que ne compensait aucun agrément, je ne saurais donc croire qu'il y soit retenu par des vues personnelles, d'autant plus, qu'à Berlin, comme à Londres, il donna des preuves non équivoques de caractère et de loyauté. Rien ne me semblerait indiquer plus que les expressions indécentes du Moniteur à son égard qu'il n'a jamais dévié de ces principes, et je pense même que si les choses vont trop bien, il finira par être obligé de donner sa démission, car le malheur des gouvernements soumis à la France est tel, qu'ils n'ont pu conserver d'honnêtes gens à leur service.
Témoin la Cour de Berlin que l'on commence à dégrader pour pouvoir l'écraser ensuite plus facilement. Aussi quelle maladresse que l'envoi de Haugwitz au quartier général de Bonaparte; je la considère comme
la source principale de tous les malheurs résultant de la conduite infâme de cette Puissance.
Au moment où l'Empereur était à Berlin et où cet envoi fut résolu, la Prusse était à nous, cette seule faute nous l'a fait perdre sans retour. Alors il aurait fallu agir et si même on eût voulu essayer encore une dernière fois les voies des négociations pour gagner du temps, on n'aurait jamais dû y employer Haugwitz dont les principes étaient assez connus pour s'en méfier et que l'on commença par dédaigner ainsi que son parti, tandis qu'il aurait fallu ou le gagner, ce qui n'était pas impossible, ou, ce qui aurait mieux valu, mais ce qui était plus difficile, vu l'empire des Lombards sur l'esprit du Roi, le mettre dans l'impossibilité de nuire, en l'écrasant tout à fait. Mais au lieu de cela, on l'a traité avec mépris et ensuite, on lui a rais en mains les moyens de s'en venger et il faut convenir qu'il y a merveilleusement réussi, au grand détriment de sa patrie et en sacrifiant son honneur, mais qu'est-ce pour des gens de sa trempe que l'honneur! un vain fantôme, dont ils suivent les lois, tant qu'elles ne sont pas en opposition avec leur intérêt personnel.
Son parti, ayant donc décidément le dessus à Berlin et y étant plus ancré que jamais, il n'y a pour le moment aucun fond à faire sur la Prusse, ni aucune coopération à en espérer. Les effets de notre résistance, quand même elle aurait les résultats les plus heureux, ne sauraient, par conséquent, s'étendre au delà des frontières de l'Empire ottoman, ni produire
aucun bien pour le reste de l'Europe opprimée. Malgré cela, je suis heureux que cette opposition existe, car hien sûrement la conservation de notre influence à la Porte vaut pour nous une guerre; tout ce que je désire c'est qu'elle soit menée avec énergie, mais surtout avec activité. Tout ce que j'ai vu jusqu'à présent me fait craindre des demi-mesures et la durée de cet aveuglement sur les forces tant physiques que morales de la France et la supériorité de celui qui les dirige. Nous avons certainement une armée, qui en valeur ne le cède à aucune armée du monde, mais ne nous dissimulons pas, que nos officiers et surtout nos généraux sont bien loin d'égaler en mérite et en talents militaires ceux de la France formés par dix années de guerre.
A l'appui de cette assertion, je ne ferai que vous citer l'exemple de la bataille d'Austerlitz, où la confusion était complète, parce que personne ne commandait, où chaque chef de division se battait pour son propi'c compte et où nous avons été battus par l'ineptie de nos généraux autant que par la lâcheté des Autrichiens.
Il n'en aurait pas été de môme si Souwarof eût vécu, c'est, à mon avis, le seul homme qui ait su faire la guerre aux Français; et le bonheur de Bonaparte est tel que nous ne l'avons plus au moment où nous en aurions le plus besoin. Après lui, je crois qu'il n'y a que la tête de Pahlen qui soit assez forte pour être opposée au torrent dévastateur, et celui-là s'est fermé la porte à jamais dans un pays, où l'on croit bonnement pouvoir lutter avec la vertu et la philanthropie contre
ARCHIVES DU COMTE CH. DE NESSELRODE. lôO
des principes suggérés par le diable et soutenus avec une force inébranlable par un monstre que l'enfer vomit sur terre. En vit-on jamais de plus exécrables que ceux consignés dans le Moniteur du 1 8 avril qui ne peuvent être que l'ouvrage de cet infâme Talleyrand, ce moine défroqué, aussi taré au physique qu'au moral. J'en ai, comme vous voyez, la rage dans le cœur; la manière dont M. Schimmelpenninck est traité m'a surtout révolté; elle a excité ici une indignation générale, car si le grand Pensionnaire a eu des torts envers son pays, il n'en eut certes jamais vis-à-vis de la France, pour laquelle il a constamment été un allié fidèle et dévoué, malgré que Bonaparte n'eût jamais songé à réaliser aucune des promesses qu'il lui fît, l'année dernière, en l'engageant à accepter la suprême magistrature de la République Batave, changement auquel il a l'impudence de dire qu'il n'eut jamais de part directe, tandis que c'est lui qui l'opéra, tout comme il est l'auteur de cette constitution qu'il réprouve à présent.
Voilà, mon cher père, un bien triste tableau, c'est malheureusement celui de la situation actuelle de l'Europe, telle au moins qu'elle se présente à mon imagination effrayée.
Dieu veuille que mon jugement soit faux. Pour n'en pas trop rembrunir les couleurs, je vous communiquerai, sous le sceau du secret, un beau trait de notre Empereur, qui est toujours noble et généreux et auquel il ne faudrait qu'un autre entourage pour être grand.
L'affaire de Naples a produit à Pétersbourg une émo-
tion extrême; vous concevrez combien Alexandre P', dont le caractère est marqué au coin de la plus noble loyauté et de la plus grande droiture, a dû en être révolté. Il écrivit sur-le-champ au Roi de Naples et lui donna l'assurance qu'il ne transigerait jamais avec la France, sans que préalablement ses États ne lui fussent restitués.
Après quoi, mon cher père, il ne reste plus qu'à vous prier de ne point répondre par la poste à cette lettre, en ne m'en accusant réception que par un mot, car nul doute que dans notre pauvre patrie première, nos lettres ne soient lues et relues par les employés français, qui ne peuvent manquer de s'y trouver.
Permettez, que j'ajoute encore l'hommage de mon fidèle et respectueux attachement.
Le comte Guillaume de Nesselrode à son fils.
Francfort-sur-le-Mein, 7 mai 1806.
Vous savez sans doute déjà, mon cher fils, ce que nous annoncent les lettres de Vienne arrivées ici, hier au soir, du succès des efforts, qu'a employés notre ambassadeur le Comte Rasumovski pour parvenir à concilier d'une manière amicale les diff^érends existant entre le favori Prince Dolgorouki, et l'inepte général
ARCHIVES DU COMTE Cil. DE NESSELRODE. 141
autrichien, Comte de Nostitz. Certes, j'ose penser, qu'un ambassadeur de Russie à Vienne ferait mieux de s'occuper des précautions à prendre pour la conservation de la possession de Cattarro par nos troupes, et surtout d'employer tous ses talents à convaincre la Cour de Vienne, qu'elle doit s'opposer, par tous les moyens possibles à l'entrée d'une armée Française en Dalmatie. Il faut s'attendre, en effet, si cette entrée a lieu, à de graves conséquences; tout d'abord, elle sera suivie de l'arrivée d'un corps de troupes ottomanes, venant se joindre aux troupes françaises, ce qui ne pourrait manquer d'engager de suite la Porte dans la guerre contre nous. Parmi ces parfaites inutilités, dont je vous entretiens, mon cher fils, il faut compter la publicité qu'on a donnée, quatre mois après l'événement, à la relation du général Koutousof sur la bataille d'Austerlitz. Si l'on s'attendait par cette publication tardive à la voir vérifier sur plusieurs points par les notes des folliculaires de Bonaparte qui sont à Paris sans nombre, et qui contribuent si essentiellement par leur éloquence à établir la renommée du grand Empereur, il faut convenir que, (le notre part, on a parfaitement atteint ce but, car depuis huit jours toutes les feuilles françaises que nous avons ici sous nos yeux, ne cessent de nous régaler des judicieuses observations que la relation de notre part sur ce grand événement leur fournit si abondamment.
Le comte Charles de Nesselrode à son père.
La Haye, 13 mai 180C.
Je VOUS invite, mon cher père, à lire le discours tenu par M. Fox, lors de la rupture avec la Prusse, que les papiers du continent ne nous ont donné que fortement tronqué, et qui mérite bien d'être connu dans toute son étendue. Je suis sûr qu'il vous fera plaisir, et pour rendre votre jouissance complète, je vous annoncerai que les lettres de Londres du 5 avril nous ont porté la nouvelle agréable que le London, vaisseau de ligne de 98 canons, et la frégate i/uazone, détachés de l'escadre de Warren, sont parvenus, après un combat très opiniâtre, à se rendre maîtres de l'escadre française, composée du Marengo, vaisseau de 80 et de la frégate, la Belle Poule. Cela ne résout en rien la grande querelle, mais au moins cela ranime les esprits, et donne à la nation anglaise tout le courage qu'il lui faut pour soutenir avec énergie cette lutte glorieuse. N'avez-vous pas appris avec étonnement, que le comte Sémen avait eu ses audiences de congé?
Je ne sais que faire de cette nouvelle, qui ne m'est parvenue que par les gazettes, car une lettre assez fraîche du Comte Worontzof, que j'ai reçue dernièrement, ne m'en dit pas le moindre mot, et j'avoue que j'ai de la peine à concevoir comment, dans un moment aussi
ARCHIVES DU CUMTE CH. DE iNESSELRODE.
important, il pourrait quitter son poste, où sa liaison intime avec Lord Grenville lui fournit des moyens d'y être plus utile qu'il ne m'a paru l'avoir été jusqu'à présent, car je suis bien éloigné d'être admirateur de ses faits et gestes et de ses errements politiques, qui portent toujours le cachet de la grande ignorance des allaires du continent, et, en cela, il faut convenir qu'il est parfaitement Anglais.
Le comte Charles de Nesselrode à son père.
La Uaye, J5 mai 1800.
Louis-Napoléon a été proclamé à tous les coins de rues de la pauvre défunte République. Il doit déjà être à Laeken, et l'on prétend qu'il arrivera ici aussitôt que son Vice-Roi Yerhuel lui aura fait annoncer que tout est prêt pour le recevoir.
Les gazettes vous en diront le reste, car celle de Leyde contient déjà aujourd'hui les pièces officielles publiées à cette occasion.
Sur la grande place, entre le bois et la ville, on a établi un camp français, qui sera un camp de plaisance pour divertir la nouvelle Majesté, mais qui n'amuse pas le moins du monde nos bons bourgeois de La Haye, qui ne sont guère disposés au plaisir.
144 ARCHIVES DU COMTE Cil. DE NESSELI'.ODE.
Le comte Charles de Nesselrode à son père.
La Haye, 25 mai 1806.
C'est le 25 mai que doivent être mises sous les yeux du Parlement les pièces officielles, ayant trait aux dernières communications avec la France. Un des derniers papiers de Londres prétend que les nouvelles que l'on venait de recevoir du Nord n'étaient pas aussi favorables qu'on l'avait espéré, mais que la loyauté et la droiture de l'Empereur Alexandre ne permettaient pas de penser qu'il ne remplirait pas ses engagements.
Les lettres de Berlin arrivées aujourd'hui disent que la guerre contre la Prusse et la Suède est inévitable, et que les efforts de l'officier envoyé par le Roi à Stralsund pour chercher à arranger cette affaire à l'amiable, ont complètement échoué auprès de cette Majesté belliqueuse..
Ce fut, dit-on, à la parade que notre Empereur annonça au général Merveldt, que pour ne pas plonger la Cour dans de nouveaux embarras vis-à-vis delà France, il avait ordonné l'évacuation de Cattaro.
A mon sujet, rien de décidé encore. Les feuilles anglaises assurent qu'à moins d'un miracle, Jérôme Bonaparte croisant à la hauteur de Sainte-Hélène, ne pourra échapper à leurs escadres.
Dieu veuille que leurs espérances se réalisent el qu'il soit bien frotté.
Le comte Charles de Nesselrode à son père.
La Haye, 27 mai 1806.
Le Roi de Suède a envoyé promener en propres termes l'envoyé que Sa Majesté Prussienne lui avait expédié pour chercher à lui inspirer ses vertus pacifiques. Il a répondu qu'il ne comprenait pas comment un souverain, avec lequel il avait depuis longtemps rompu toute relation, pouvait vouloir entrer en négociation avec lui. Il bloque tous les ports, et fait enlever dans plusieurs villages de Brandebourg les semestriers qui s'y trouvait, fait rompre tous les ponts afin de préserver ses fidèles Poméramiens de la contagion des mauvais principes dont ses voisins Prussiens sont infectés et veut à toute force la guerre.
Malgré cette ardeur guerrière qu'à mon avis rien ne pourra plus brider et les provocations sans nombre qu'il ne cesse de commettre, la Cour de Berlin retardera encore d'en venir à des hostilités sérieuses. Elle commence à se repentir de sa conduite, vis-à-vis de l'Angleterre, et cherche à prévenir par le moyen de la médiation de notre Cour les conséquences ultérieures qui pourraient s'en suivre, et qui anéantiraient tout
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commerce dans ses États. En effet, nous voyons quelques ménagements dans le Gouvernement Britannique qui pourraient faire croire qu'il ne sera pas impossible qu'elle atteigne son but.
La déclaration de guerre devait être publiée le 15 et les lettres de marque distribuées en même temps, mais l'arrivée d'un courrier du continent fit encore suspendre ces mesures et jusqu'au 21, date de vos dernières nouvelles de Londres, elles n'avaient point été mises en exécution.
Ici tout est également encore en suspens. Un courrier, venu samedi de Paris, n'a pas porté la décision définitive à laquelle on s'attendait, mais l'annonce que le retour de la députation était encore ajourné.
Chez nous, on s'amuse à distribuer des cordons, dont, comme vous savez, on est fort avide. Toute la chancellerie du Prince Gzartoryski a été décorée et gratifiée de récompenses pécuniaires.
Le comte Guillaume de Nesselrode à son fils.
Francfort-sur-le-Mein, 1" juin 1806.
Une nouvelle que je suis à portée de mander, puisqu'elle vient d'arriver de Ratisbonne tout à l'heure est que notre ami l'archi-chancelier du Saint-Empire
romain vient de faire porter à la diète de Ratisbonne la notification qu'il a fait choix de son Éminence le cardinal Fesch, archevêque de Lyon, oncle de l'Empereur Bonaparte, pour être son coadjiiteur, en sa qualité de Primat d'Allemagne, et son successeur dans l'électorat de Mayence. Cette nouvelle arrivée hier par estafette a été insérée aujourd'hui par ordre dans les feuilles publiques de cette ville, qui nous instruiront du reste de toutes les circonstances, qui ont motivé ce dernier acte de démence (il faut l'espérer) de notre illustre ami.
Le comte Charles de Nesselrode à son père.
La Haye, 5 juin 1806.
Le Comte Sémen a entièrement quitté les affaires, mais il reste encore un an en Angleterre pour vivre en particulier dans un pays, où il est si généralement estimé.
Nicolaï y demeurera comme chargé d'affaires jusqu'à la nomination de son successeur qui ne sera pas M. Rasumovski, à ce que j'ai lieu de croire, malgré que la place lui ait été offerte. Ici, on est dans l'attente du retour de la députation ; on sait déjà que tout reste ici, pour le moment, dans le statu quo, à quelques modifications près.
Il y aura un Roi constitutionnel, quatre secrétaires d'État pour l'Intérieur, l'Extérieur, les Finances et la Marine; à ce dernier Ministère sera joint sous M. Werhuel le département de la guerre et celui des colonies. On créera encore cinq conseillers d'Étal, le nombre des législateurs sera doublé; le Roi aura 2 millions de revenus, dont 500 000 florins en fonds de terres. Tous ceux qui sont en place y resteront, ce qui ne laisse pas que de produire beaucoup de satisfaction, car vous, mon cher père, qui avez habité ce pays-ci, vous savez sans doute que l'affaire des places y est d'une grande importance. C'est malheureusement un peu le cas partout, surtout depuis que les principes de la Révolution française ont jeté dans le cœur des hommes les germes d'un égoïsme à toute épreuve.
Voilà, mon cher père, le plan dont on vient d'accoucher et que certainement le Moniteur ne tardera pas à nous donner in extenso.
Le comte Guillaume de Nesselrode à son fils.
Francfort-sur-le-Mein, -4 juin 1806.
D'après les lettres de Rerlin, arrivées hier, il n'est plus douteux que la guerre entre la Suède et la Prusse va être entamée sérieusement. Alopéus s'est retiré dans
une de ses terres près de Berlin; mais vous êtes à même d'être mieux instruit de toutes ces circonstances par votre principal, que je ne pourrai l'être ici.
Nous attendons ici incessamment l'arrivée du nouveau coadjuteur Fesch, qui vient prendre possession de l'électorat de Mayence, dont l'électeur actuel ne tardera point à se démettre, et c'est ainsi que notre illustre ami terminera les farces qu'il a données au public pendant tout le cours de sa vie, et c'est là la seule nouvelle saillante, mon cher fils, que je sois à même de vous transmettre pour le moment, car le nouveau règlement de Bonaparte pour l'Allemagne n'a point paru encore; mais il ne tardera point. Adieu.
Le comte Charles de Nesselrode à son père.
La Haye, 6 juin 1806.
Rien, j'en conviens, mon cher père, n'égale la platitude de l'archi-chancelier, dont il vient de fournir une preuve si éclatante à la postérité. Comme vous, je désire de tout mon cœur, que sa démence soit complète et que ce ne soit que par un égarement d'esprit qu'il ait pu se porter à une démarche si déshonorante et la faire appuyer par une déclaration aussi insipide.
que l'est celle que son Albini a remise à la diète pour lui faire part de cette belle équipée. Pour le coup, je ne trouve pas tant déplacée la folie du Roi de Suède qui a rompu toutes relations avec cette auguste assemblée. Il paraît que l'affaire de ce digne successeur de Charles XII, auquel, pour nous punir, le ciel accorda seul de l'énergie, n'est point terminée encore et que la Cour de Berlin, versatile dans les petites comme dans les grandes choses, ne sait pas trop si elle doit lui faire la guerre ou non. Ce qui est très positif, c'est qu'elle commence à se repentir fortement de sa conduite vis-àvis de l'Angleterre et qu'elle remue ciel et terre pour amener un raccommodement à l'amiable. Mais cela ne sera plus chose facile ; le gouvernement britannique tient plus que jamais à la restitution du Hanovre; et il est très décidé à ne faire aucune paix sans elle. Plus encore que le Roi, le prince de Galles insiste sur ce point, ce qui fait que M. Fox le défend avec tant de chaleur et de force. Les journaux de Londres du 31 mai nous fournissent un discours de lui de toute beauté. Jamais le ministère de M. Pitt n'a été plus prononcé et moins pacifique. Ceux qui se sont imaginés que l'admission de M. Fox annonçait une soumission aveugle à la France, en faisant passer l'Angleterre par toutes les conditions qu'il plairait à Bonaparte de lui dicter, se sont furieusement trompés, parce qu'ils ne connaissent pas l'Angleterre et qu'ils croient bonnement, qu'opposition et sentiments français sont synonymes. Les feuilles hollandaises de ce jour nous annoncent que
M. Schimmelpenninck a donné s.a démission ; nous attendons aux premiers jours le roi Louis.
Le comte Guillmime de Nesselrode à non fils.
Francfort-sur-le-Mein, 21 juin 1800.
Toutes les feuilles françaises, arrivées hier et aujourd'hui, annoncent avec emphase la paix générale du Continent, les bouches du Cattaro étant évacuées et M. Oubril se rendant à Paris pour y soigner l'entretien des prisonniers Russes en France ainsi que leur échange. « Toutes les machinations du cabinet de Londres (c'est ainsi que s'expriment ces feuilles) ne pourront plus retarder l'effet de mesures aussi salutaires, qui rendront enfin la tranquillité à l'Allemagne, laquelle va être incessamment évacuée de toutes parts par les troupes françaises qui y séjournent encore ».
Yoilà ce que nous prêche le Moniteur \
La poste de Russie arrivée en ce jour n'a rien apporté de saillant, que la nomination de Markof à l'ambassade de Londres.
Le comte Guillaume de Nesselrode à son fils.
Francfort-siir-le-Mein, 26 juillet 1806.
On ne traite point de la paix avec succès vis-à-vis d'un homme tel que Bonaparte, qui ne peut assurer son existence que par la guerre, puisque dès le moment qu'il consentira à faire la paix, il finira d'exister, écrasé sous le poids des imprécations de sa propre nation. Il faut donc le battre, et le battre encore; si ce fait n'est pas démontré pour les coalisés, toute négociation devient superflue et il faudra s'attendre en continuant la guerre à voir l'univers entier dévasté par la main du tyran corse. Wurtzbourg, qui avait été cédé par la paix de Presbourg pour servir d'indemnité à un archiduc d'Autriche, a été de nouveau occupé, il y a quelques jours, par les Français; et on assure qu'ils destinent cette principauté à la Bavière. Braunau, qui devait être évacué, a été fortifié par eux et mis dans un état de défense respectable. Voilà, mon cher fils, toutes les tristes nouvelles que j'ai à vous mander d'ici.
J'espère que sous peu les vôtres seront plus favorables, et que bientôt vous serez à môme de m'apprendre, que les phalanges prussiennes ont été mises en mouvement pour aider à écraser le monstre. Metternich, l'ambassadeur d'Autriche en France, étant parti d'ici pour Paris, lundi, à cinq heures, de l'après-midi, et allant
jour et nuit pour se rendre à sa destination, n'a pu manquer vraisemblablement de s'aboucher en route avec Oubril, ce dernier étant arrivé ici, hier, à moins qu'ils ne se soient rencontrés la nuit sans se reconnaître. Je ne puis vous rendre un compte exact de cette circonstance essentielle ayant manqué de voir Oubril à son passage.
Le baron A. de Budberg au comte Charles de Nesselrode.
Saint-Pétersbourg, 11 août 1806,
M. le comte, par les notions que vous donnera M. le comte de Stackelberg sur la position actuelle des affaires, vous verrez. Monsieur, combien il nous importe d'avoir des renseignements positifs sur la position des armées françaises en Allemagne, sur leurs mouvements et sur la direction présumable qu'elles pourraient prendre dans le cas où le gouvernement français envisageant nos négociations comme rompues voudrait rallumer le feu de la guerre.
Dans la position où vous vous trouvez en ce m-oment, considérant à la fois le zèle et les capacités que vous avez de tout temps manifestés pour le service, sa Majesté Impériale a jeté les yeux sur vous. Monsieur le comte, pour remplir ce but. Je vous invite, en conséquence, à quitter Berlin aussitôt que possible et à faire une
tournée par la Saxe, le long des frontières de la Bohême et de la Moravie, en poussant même jusqu'à Braunau et le long de l'Inn. Vous voudrez bien y recueillir toutes les notions que vous pourrez vous procurer sur le nombre des troupes françaises, sur les points où elles se concentrent le plus et sur tout ce qui peut y être relatif. 11 serait particulièrement important de vérifier sur les lieux, si c'est par la Moravie que les Français doivent percer en Galicie, comme nous en avons déjà eu quelques nouvelles. Vous ne négligerez pas en même temps de prendre des informations sur les mouvements des troupes autrichiennes dans ces contrées, sur les ordres qu'elles peuvent avoir, sur l'esprit qui règne parmi elles, en un mot sur tout ce qui, à cet égard, peut nous intéresser.
Lorsque vous aurez rassemblé une certaine masse de notions de ce genre, vous voudrez bien me les faire parvenir, soit par estafette si vous croyez cette voie admissible, soit par courrier. Pour ce dernier cas, vous pourrez prendre avec vous M. Lachkarev qui vient de revenir avec vous de La Haye.
Pour les frais de ce voyage M. le comte de Stackelberg vous délivrera 500 ducats.
Je n'ai pas besoin d'ajouter qu'à votre départ de Berlin, vous alléguerez quelque prétexte spécieux pour ne pas donner l'éveil aux personnes intéressées à pénétrer le motif de cette course à laquelle, du reste, vous mettrez le plus de célérité possible.
J'ai l'honneur d'être avec la plus parfaite considé-
ration, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur.
Le comte Guillaume de Nesselrode à son fils.
Francfort-sur-le-Mein, 19 aoûl 1806.
D'après les détails les plus exacts que vient de me donner un ami arrivé de Paris sur l'état de la situation flans laquelle il avait laissé, à son départ (la nuit du 15 au 14 courant), les négociations entamées entre l'Angleterre et la France, tout annonçait réellement des dispositions pacifiques, de part et d'autre, tant que Lord Yarmouth en restait chargé. Mais, aussitôt que Lord Landerdale arriva à Paris, toutes ces dispositions disparurent d'emblée après la déclaration énergique par laquelle débuta ce nouvel Ambassadeur en disant que, quoique chargé par son gouvernement de traiter de la paix avec la France, d'après une base propre à établir la libre navigation des mers et la liberté entière du Commerce en faveur de toutes les nations de l'Europe, il avait Tordre positif de sa Cour de déclarer qu'il n'était autorisé à faire aucune ouverture à cet effet, avant une déclaration préalable de Bonaparte, qu'il se sentait également disposé à traiter dans cette négociation du rétablissement du Continent in statu quo où il était lors du commencement de la guerre de la Révolution Fran-
çaise. A défaut de cette disposition de ]a part de l'Empereur, Lord Landerdale ajouta à Talleyrand qu'il: « avait l'ordre de sa Cour de demander ses passeports « pour s'en retourner en Angleterre «; mais, du 15 au 14 courant, ses passeports n'avaient pas été délivrés encore.
Le comte Charles de Nesselrode à son père.
Berlin, 26 août 1806.
Ici, il n'y a rien de nouveau. César vient d'y arriver. Knobelsdorf, avant son départ pour Paris, a été décoré de l'Aigle Rouge.
Murât a envoyé ici un de ses aides-de-camp; on dit que c'est pour se plaindre du général Bliicher. Le comte Golovkin part demain pour la Russie. Une indisposition l'a retenu ici quelques jours de plus qu'il ne comptait y passer. Nous avons beaucoup parlé de vous ; il vous est toujours très dévoué et vous remercie de votre aimable souvenir. Hatzfeld veut que je vous conte une petite facétie de l'auguste princesse Ferdinand. Toujours bavarde et parlant toujours le français à la diable, elle lui dit l'autre jour, à l'occasion de la mobilisation de l'armée prussienne : « et si cependant la guerre venait « à éclater, il faut espérer qu'on n'ira pas d'un pas de a mainmorleUl » Au reste Berlin n'est pas amusant, et
il n'est pas à supposer que M. d'Alopeus, revenu hier de Leipzig contribue à égayer ce séjour. D'ailleurs, il menace de nous quitter de nouveau pour passer l'automne à Belle Rive y sa campagne.
Le comte Guillaume de Nesselrode à son fils.
Francfort-sur-le-Mein, 2 septembre 1806,
J'avoue que je ne m'attendais pas, mon cher fils, à une réprimande aussi vive que la vôtre sur l'innocent dîner, que je fis chez le maréchal Augereau, où je fus placé entre MM. Bezerra et de Souza, et où, après avoir bu à la santé de Napoléon, nous avons bu très gaiement à la vôtre. J'ai cru d'autant moins pouvoir me refuser d'assister à un repas auquel étaient conviés tous les habitants notables de cette ville, qu'Oubril, peu avant son passage ici, nous avait annoncé la conclusion de la paix entre la Russie et la France; aussi ne voyais-je aucun motif politique quelconque pour me singulariser. Même en me rendant chez M. de Westphal à la campagne, ainsi que vous me le conseillez pour me soustraire à l'aspect des Français, je n'y aurais pas réussi, puisque ce même jour M. de Westphal leur donne à sa campagne d'Orbach un dîner de 60 couverts qu'il leur devait, pour avoir conservé la Bourg
avec tous ses apanages. Du reste, je pense que, si cent mille Russes et encore plus d'Autrichiens n'ont pu parvenir jusqu'ici à chasser les Français de l'Allemagne, ce ne seront point les grimaces qu'on leur fera à Francfort, qui les en délogeront plus tôt. Cependant nous touchons de bien près à ce terme, puisque le maréchal Augereau, de retour d'une course qu'il est allé faire chez le Grand-Duc de Darmstadt pour y célébrer la fête de Saint-Louis, d'oii il s'est rendu à Aschraffenbourg pour y faire sa cour au Prince-Primat, a déclaré que toutes les troupes venaient de recevoir l'ordre de rentrer en France avant la fin de ce mois. Ceci ne manquera pas, je crois, d'être exécuté, si d'ici à ce temps la paix avec l'Angleterre peut parvenir à être arrangée.
M. le général Knobelsdorf qui, du temps que j'étais à Berlin, était capitaine dans la garnison de Stettin et fut envoyé plus tard en qualité de Ministre prussien à Constantinople, que je n'ai du reste jamais connu, a passé ici, vendredi, allant à Paris pour relever M.deLucchesini. 11 a jugé à propos de m'envoyer une carte, je ne sais trop pourquoi, je lui en ai renvoyé une autre et nous ne nous sommes pas vus, car il a continué sa route dans la soirée du jour même de son arrivée.
Le comte Charles de Nesselrode à son père.
Berlin, 2 septembre 180G.
Notre Cour a refusé de ratifier le traité signé par Oubril. Ce pauvre diable a été complètement sacrifié. Une lettre particulière arrivée ce matin de Saint- Pétersbourg le dit exilé dans ses terres. Mais il faut espérer que ce ne sera pas long, et qu'on ne se privera pas chez nous de gaieté de cœur d'un travailleur comme nous n'en avons pas beaucoup et chez lequel le zèle pour le service est à l'unisson des talents. D'après ces mêmes nouvelles, l'Empereur allait inspecter une escadre de 14 voiles réunie sur la rade de Cronstadt et prête à mettre en mer. Les généraux Lascy et Koutousof sont partis pour l'armée. Par contre il a été sursis au départ du prince Kourakin pour Yienne; il en est même beaucoup moins question depuis quelque temps.
Yoilà tout, quant aux nouvelles de la chère patrie. A Berlin, tout va son train et même grand train, l'infanterie de la garnison de Berlin étant partie hier sous les ordres du général Kuhnheim.
Le courrier arrivé, il y a trois jours, à M. La Forêt doit n'avoir rien apporté de décisif.
Les affaires de Suède vont plus mal de jour en jour, on dirait que la tête a complètement tourné à ce Boi
desOstrogoths. Celui de Prusse va, dit-on, à la fin de la semaine partir pour l'armée.
Le comte Guillaume de Nesselrode à son fils.
Francfort-sur-le-Mein, 6 septembre 1806.
Malgré notre refus, dont vous me parlez, de ratifier la paix signée à Paris par Oubril, fait sur lequel je n'ai plus aucun doute, il n'en est pas moins très positif, que toutes les troupes françaises, qui sont encore dans l'Allemagne, se disposent à rentrer en France avant la fin du mois. Ceci fait supposer que, si la guerre a lieu encore, Bonaparte médite d'en changer entièrement le théâtre. En attendant, la prise de possession de Francfort et de son circuit aura lieu sans faute mardi prochain; c'est le jour fixé où des commissaires français remettront cette acquisition entre les mains du grand Albini, désigné par le Primat pour présider, en son nom, à cette fonction auguste. La cérémonie aura lieu dans la grande salle du Rômer, où nos Empereurs jadis donnaient leurs audiences, à l'époque de leur couronnement.
Les lettres de Vienne nous apprennent encore que le Prince de Lichtenstein, le même qui a fait la paix de Presbourg, vient de renvoyer l'ordre de la Toison à
ARCHIVES DU COMTE Cil. DE NESSELRODE. 101
l'Empereur, voulant aller s'établir en France, que l'Archiduc Joseph vient de (juitter sa place de Palatin de Hongrie, et que l'Archiduc Jean le remplacera.
Le baron A. de Budberg au comte Ckaiies de Nesselrode.
Saint-Pétersbourg, 3 octobre 1806.
Monsieur, Sa Majesté prussienne ayant témoigné le désir d'avoir auprès d'elle un officier général russe qui puisse constamment rester auprès de son quartier général, l'Empereur, notre auguste maître, s'est empressé d'acquiescer à ce vœu de son intime allié et Sa Majesté Impériale a nommé, à cet effet, M. le lieutenant général Comte de Tolstoï.
Comme ce général se trouvera nécessairement dans le cas de correspondre avec les généraux commandant les troupes russes, ainsi qu'avec le ministère impérial, Sa Majesté Impériale a cru que vous pourriez être d'une utilité réelle à son service, en accompagnant ce général. L'importance, sous tous les rapports, du poste qu'il va occuper ne laissera pas de vous offrir de nouvelles occasions de déployer vos talents, votre zèle, ainsi que votre activité, reconnus, et je ne doute pas que vous ne la saisissiez avec empressement pour mériter de plus en plus l'approbation de notre auguste Souverain.
in. — il
M. le comte de Stackelberg, ayant été, pendant ces derniers temps, presque exclusivement en relations avec le ministère prussien, c'est lui que j'ai invité à vous fournir toutes les notions qu'il jugera vous être nécessaires, tant sur la situation actuelle des affaires que sur la composition du cabinet prussien. Je vous engage à prendre en considération particulière tout ce que ce ministre vous dira sur ce dernier point, et à ne rien négliger dès votre arrivée au quartier généial pour vous préparer les voies afin de réussir dans l'objet en question, s'il y a lieu, d'y songer. Il doit, sans doute, nous être de la plus haute importance de voir le Roi persévérer dans les dispositions que Sa Majesté manifeste actuellement, et si aucun autre moyen ne remplit ce but, vous aurez soin de faire usage de celui que vous indiquera M. le comte de Stackelberg avec toute la réserve et la circonspection qu'exige le cas.
Pour cet objet comme pour tout autre relatif au service de Sa Majesté Impériale vous voudrez bien constamment vous référer à M. le comte de Tolstoï et suivre ponctuellement les directions qu'il jugera à propos de vous donner. Les principes et le caractère personnel de ce général me sont un sûr garant qu'il saura toujours apprécier et rendre justice à l'empressement et à la bonne volonté que vous lui témoignerez.
Sa Majesté Impériale ayant trouvé juste de subvenir aux frais que cette nouvelle commission vous occasionnera a bien voulu assigner deux mille roubles d'appointements avec le cours de change sur sa trésorerie et
ARCHIVES DU COMTE Cil. DE NESSELRODE. 163
VOUS accorder en outre un traitement de trente-cinq ducats par mois sur la caisse extraordinaire qui sera à la disposition de M. le comte de Tolstoï; de plus vous pourrez prendre avec vous le conseiller de Cour Lachkarev qui vous a accompagné pendant votre dernier voyage en Saxe et qui jouira, en sus des appointements qu'il a, de vingt ducats par mois, également sur la caisse extraordinaire.
En vous informant de ces différentes dispositions, je ne doute pas que vous ne réunissiez tous vos soins pour justifier le choix «[ue Sa Majesté Impériale a bien voulu faire de vous dans cette importante occasion, et il ne me reste donc <|u'à vous réitérer l'assurance de la considération distinguée avec laquelle j'ai l'honneur d'être, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur.
Le comte Charles de Nesselrode à son père.
Berlin, 14 octobre 1806.
Le manifeste de la Cour de Berlin a paru aujourd'hui et assurément vous paraîtra bien rédigé.
Malgré toute l'envie de ne pas vous parler politique, je ne saurais cependant m'empécher de vous faire part de la malheureuse nouvelle que nous avons reçue hier, celle de la mort du prince Louis-Ferdinand qui a péri
164 AHCHIVES DU COMTE CH. DE NESSELRODB.
victime de son ardeur el de sa fougue. Chargé par le prince Hohenlohe de défendre, ne fût-ce que pendant une couple d'heures, le poste de lUidolstadt, il ne se borna pas à cela, mais attaqua les Français et donna avec son petit corps de 5000 hommes dans toute l'armée de Bernadette qui était forte de 25000 hommes. Bientôt entouré et atteint de deux coups mortels, il a péri sur le champ d'honneur. Ce sont là tous les détails qui, jusqu'à cette heure, nous sont parvenus sur cette malheureuse circonstance qui ne saurait être révoquée en doute.
Nous attendons d'un moment à l'autre Mme la Grande-Duchesse Marie pour laquelle Weimar ne saurait plus être terrible.
^ Le baron A. de Bndberg au comte Charles de Nesselrode.
Saint-I'étcrsbourg, 14 novembre 180G.
Monsieur le Comte, les circonstances rendant votre présence auprès de M. le Lieutenant Général, comte de Tolstoï, superflue, l'Empereur a jugé à propos de vous nommer agent diplomatique auprès de M. le Feld- Maréchal, comte de Kamensky, avec lequel vous partirez incessamment.
Sa Majesté vous a choisi pour remplir ces fonctions
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à l'armée, parce que le genre d'ouvrage dont vous y serez chargé vous est déjà suffisamment connu, Monsieur le comte, et parce qu'elle est persuadée que vous profiterez avec empressement de cette nouvelle occasion pour lui donner des preuves réitérées du zèle avec lequel vous vous êtes acquitté de tout ce dont vous avez été chargé jusqu'ici.
Vous vous réglerez en tout d'après les ordres que vous recevrez du B'eld-Maréchal, et sans entrer ici dans des détails relativement à la partie qui vous est confiée, je vous inviterai seulement à prendre en considération particulière les instructions secrètes que j'ai données au conseiller de collège Zismer, attaché au général de cavalerie, baron de Benningsen et dont j'ai communiqué une copie à M. le comte de Kamensky. Ces instructions, dont vous rapporterez à vous tout ce qui est de votre ressort, vous serviront de boussole dans votre conduite, tout en suivant en général les directions de votre chef. Le conseiller de Cour, baron d'Asch, qui vous accompagnera, est destiné à vous aider dans vos occupations. Au reste, vous jouirez des mêmes appointements et autres émoluments qui vous étaient fixés lors de votre nomination auprès de M. le comte de Tolstoï.
Je suis certain, Monsieur le comte, que vous aurez à tache de ne rien négliger pour acquérir de nouveaux litres à la bienveillance de l'Empereur et je vous renouvelle avec plaisir l'assurance de la considération distinguée avec laquelle j'ai l'honneur d'être, Monsieur le comtCv votre très humble et très obéissant serviteur.
Le baron A. de Biidberg au comte Charles de Nesselrode.
Saint-Pétersbourg, 10 janvier 1807.
Monsieur le comte,
M. Zismei^ étant déjà d'ancienne date et très avantageusement connu de M. le baron de Benningsen, il a été bien naturel que ce général désirât conserver auprès de lui cet employé qui, ainsi que le prince Gagarin, a su gagner sa confiance et ses bontés. Comme il est inutile d'ailleurs d'augmenter le nombre des employés diplomatiques auprès de ce commandant général, et qu'il serait peut-être nécessaire d'envoyer quelqu'un pour soigner la correspondance de M. le général d'Essen ou de tel autre général commandant une division détachée, je viens d'autoriser M. le général Benningsen, s'il le jugeait à propos, à vous nommer à un de ces nouveaux emplois, ainsi que le baron d'Asch. Si cependant il trouvait que cette disposition ne fût d'aucune utilité pour le service et qu'il n'eiit point d'autre occupation à vous donner. Monsieur le comte, vous voudrez bien, après l'injonction que vous en aurez reçue de M. de Benningsen, revenir ici de même que le baron d'Asch:
Le zèle et les talents que vous avez montrés toutes les fois que vous avez été employé, vous donnant des droits irrécusables à la confiance du Ministère Impérial,
VOUS pouvez d'ailleurs être assuré, Monsieur le comte, qu'il ne vous laissera pas dans l'inaction aussitôt qu'il se trouvera une nouvelle occasion de vous occuper d'une manière convenable.
J'ai l'honneur, etc.
Le comte Charles de Nesselrode à son père.
Arys en Prusse, 4/16 janvier 1807.
11 m'est fort agréable, mon cher père, d'avoir de nouveau une occasion de vous donner de mes nouvelles, et comme elle est plus sûre que celle par laquelle je vous écrivais la dernière fois, je pourrai entrer dans quelques détails relatifs à ma position. Peu de temps après mon arrivée à Saint-Pétersbourg, le commandement général de toutes nos armées fut confié au Maréchal Kamensky. On me nomma agent diplomatique auprès de lui, et le 16/28 novembre, nous partîmes pour l'armée déjà avancée jusqu'à la Yistule. Mais peu après l'avoir atteinte, le Maréchal tomba malade, et remit le commandement au comte de Buxhœwden, le plus ancien des généraux, auquel je passai également. Je n'y restai pas longtemps : ce choix n'eut pas le bonheur de rencontrer l'approbation de S. M. l'Empereur et un courrier arrivé, il y a trois jours, rappela M. de
Buxhœwden, remplacé par le baron de Benningsen, que ses talents militaires et ses connaissances du métier rendent, en effet, plus propre à remplir un poste de cette importance. L'ayant déjà prouvé dans une occasion récente, je ne doute pas qu'il ne nous confirme dans la bonne opinion que nous avons conçue de lui. Je ne pense pas lui être attaché longtemps. Comme il a déjà auprès de lui un employé des aff^aires étrangères, dans lequel il a placé toute sa confiance,x un second lui devient parfaitement inutile, et je ne me soucie nullement de jouer ici le rôle de spectateur bénévole. Il est, par conséquent, très probable que des nouvelles de Saint-Pétersbourg, que j'attends d'un moment à l'autre, me fixeront bientôt une nouvelle destination, que je ne manquerai pas de vous apprendre, aussitôt que j'en aurai l'occasion. En attendant, le genre de vie que j'ai menée jusqu'à présent convient autant à ma santé qu'à mes goûts. Je supporte à merveille les fatigues et les privations inséparables de la guerre. Elle m'offre un spectacle tout nouveau et bien intéressant. Le séjour dans un grand quartier général, où j'ai retrouvé beaucoup d'anciens amis et camarades, me plaît assez. Nous avons pour quartier-maître le général Knorring* qui me parle souvent de vous, mon cher père,
1. Knoruing (général, baron Bogdan, Fédorovitch), 1746-1825. Prit part en 1782, en qualité de quartier-maître général, à la campagne de Finlande ; démissionna sous le règne de Paul I" ; prit part à la guerre contre les Français en 1807, mais quitta l'armée à la suite de dissentiments avec le général en chef Benningsen ; fut nommé en 1809 à la tête de l'armée de Finlande.
ARCHIVES DU COMTE Cil. DE NESSELRODE. 1b9
me disant vous avoir connu chez le général Bauer dont il est un élève. La seule chose qui me manque, soyezen assuré, cette privation est plus forte que toutes celles qu'on pourrait m'imposer, c'est de vos nouvelles. Veuillez m'en donner par Vienne et Pétersbourg, et les adresser à MM. Bagge et Comp, auxquels j'ai indiqué les moyens de me les faire parvenir. Au reste, je vous prie de recevoir tous les vœux que je forme pour votre santé et votre bonheur.
Le comte Charlen de Nesselrode à son père.
Kœnisberg, 10/22 février 1807.
Après avoir épuisé tous les moyens de vous écrire, mon cher père, sans savoir si mes lettres vous sont parvenues, j'essayerai aussi la voie de la Hollande. On me dit qu'il part encore de temps à autre des vaisseaux d'ici pour Amsterdam, je confierai donc ma lettre aux flots : peut-être que, par cette voie plus longue, je serai assez heureux pour obtenir une réponse de votre part. En même temps, je vous écrirai par Vienne où nous envoyons aujourd'hui une estafette. Depuis que vous n'avez eu de mes nouvelles, mon cher et excellent père, j'ai fait bien du chemin, sans cependant sortir de cette Province que nous avons parcourue dans tous les sens.
170 ARCHIVES IIU COMTE Cil. DE NESSELRODE.
ninsi que cela se pratique à la guerre, .l'en ai partagé tous les désagréments, j'ai fait des mai'ches forcées, des marches de nuit, séparé de mes équij)ages; j'ai enduré la fiiim, la soif; j'ai passé des nuits à cheval et des journées après à écrire, et, malgré que je ne sois nullement habitué à un genre de vie aussi rude, je l'ai supporté à merveille. Je me porte comme un charme, et après avoir pris quelque repos à Kœnigsberg, après avoir bien bu et bien mangé, je suis tout prêt à recommencer et à aller demain de nouveau en avant avec l'armée qui est déjà partie hier. Mais il faut convenir que la manière actuelle de faire la guerre est épouvantable. Il est vraiment inconcevable que les forces humaines soient assez résistantes pour ne pas y succomber. Aussi, je crois que l'exemple d'une campagne comme celle-ci n'existe pas. Heureusement encore que l'hiver n'a pas été aussi rude qu'il l'est habituellement dans ces contrées; nous n'avons jamais eu plus de 17 degrés, mais, comme il paraît que c'est le monde renversé, je ne jure pas que nous les ayons encore, car, après un dégel complet, le temps s'est de nouveau remis au froid.
J'ignore absolument quelle est, dans ce moment, votre position, mon cher père; vous sentez quelles doivent être mes inquiétudes continuelles à votre égard, je ne sais donc jusqu'à quel point je puis vous informer des événements publics sans craindre de vous compromettre par la contradiction où je serai avec les nou velles qui vous parviennent d'autre part. J'aime donc mieux ne pas m'écarler de ma circonspection habituelle,
et ne vous parlerai point politique; je me bornerai à vous assurer, mon cher père, que je suis bien au physique, comme «?< moral, et qu'il ne me manque pour l'être tout à fait que d'être tiré de l'inquiétude poignante où jesuis depuis le mois d'octobre à votre égard. Adieu, mon cher père, portez-vous bien, et croyez à l'attachement tendre et respectueux de votre fils.
Le comte Charles de Nesselrode à son père
Vipiine, 43 avril 1807.
Il ne faut pas, mon cher père, que pendant mon séjour à Vienne vous appreniez les nouvelles d'ici par les gazettes. Toutes les fois que les circonstances et ma position ne s'y sont point opposées, je vous ai toujours tenu exactement au courant et, en ayant de nouveau actuellement le moyen, je ne dois pas le négliger, d'autant moins que ce ne sera malheureusement pas pour bien longtemps que je me trouverai dans la possibilité de vous écrire régulièrement. L'événement funeste, qui dans ce moment occupe le plus le public d'ici, c'est la mort de l'Impératrice, décédée, avant-hier, à six heures du matin. Les maladies compliquées qui suivirent ses couches prématurées sont regardées comme la cause de ce malheur imprévu. L'Empereur en est inconso-
lable; il perd sa société intime; depuis longtemps, il ne connaissait de jouissances que celles qu'il trouvait dans l'intérieur de sa famille. Il vint ici à la première nouvelle de la maladie de son auguste épouse, il est reparti hier pour Bude. Demain les funérailles auront lieu et pendant quinze jours les spectacles et les plaisirs publics seront interrompus. Depuis plus de 10 jours, nous n'avons aucune nouvelle de l'armée, on dit notre Empereur arrivé à Memel, mais, en Turquie, il y eut dernièrement différents combats très sanglants qui se sont décidés en notre faveur.
Parmi nos connaissances communes que je vois ici le plus fréquemment et avec plus de plaisir est votre ami M. de Hatzfeld. Étant ici aussi neuf (|ue moi, nous ferons ensemble le voyage pittoresque de Vienne. A son départ de Berlin qui eut lieu deux jours avant le mien je le chargeai d'une lettre pour vous en date du 17 octobre. 11 m'a dit l'avoir mise à la poste à Breslau, je vous prie, mon cher père, de me mander si elle vous est parvenue, aussi bien que plusieurs autres que je vous ai adressées tant de Pélersbourg que du quartier général* Dans celles-ci je vous donnais des détails de tout ce qui m'était arrivé, de l'accueil flatteur que l'on m'avait fait à mon retour de Russie, des bontés dont me comblait mon nouveau chef et des espérances que j'avais lieu de concevoir à l'égard de Neuguth. Celles-ci ne se sont pas réalisées jusqu'à présent, et il ne faut pas, mon cher père, que vous en soyez surpris, le moment n'était guère favorable, mais je me flatte qu'avec un peu
AUCHIVES DU COMTE CH. UE NESSELHODE. 173
de peine et de persévérance je viendrai également à bout de cet objet. Même au moment de mon départ de l'armée, j'ai tenté une nouvelle démarche dont j'attends le résultat. Je ne sais môme pas si je vous ai dit que pécuniairement j'ai été fort bien traité. Mes voyages, mon séjour en Hollande pendant le temps que j'y fus chargé des affaires ont été indemnisés et en outre Sa Majesté Impériale a daigné me fixer des appointe^ ments de 2000 roubles par an avec la bonification du cours de change. Vous voyez donc, mon cher père, que j'ai lieu d'être très satisfait, j'espère que vous l'êtes aussi et que vous m'apprendrez bientôt que votre santé est telle (|ue la désire votre fils, etc.
Le comte Charles de Nesseïrode à son père.
Vienne, 25 avril 1807.
Quelques occupations me privèrent l'autre jour du plaisir de vous écrire. C'est la plus grande jouissance que je puisse avoir dans ce moment et vous sentez, mon cher père, qu'après la longue interruption que les circonstances ont mise dans notre correspondance je ne saurais me la donner assez souvent. Mon séjour à Vienne semble se prolonger encore, j'aurai dans tous les cas le temps de recevoir voire l'éponse à mes pre-
mières lettres que j'attends avec une impatience difficile à décrire. J'ai souvent ici le bonheur de rencontrer des personnes qui vous connaissent et vous aiment. Je crois déjà avoir hérité de leurs sentiments, car elles me parlent souvent de vous et certes elles ne pourraient me faire de plus grand plaisir. Mlle Henriette Lichnowski ' vous dit mille choses tendres, elle rit encore souvent de toutes les jolies histoires que vous lui avez contées, malgi'é qu'elles fussent un peu lestes pour une demoiselle. Mais n'ayez aucun regret à cet égard, car ici on lui en dit de toutes les couleurs et nommément notre ami Anstedt qui est un des hommes les plus aimables de Yienne. Le séjour a été un peu triste depuis une semaine, il n'y est question que de morts et d'enterrements. A l'Impératrice a succédé le prince Slaremberg et, pour que le moment soit bien lugubre, nous avons eu un temps réellement affreux, six pieds de neige et un froid excessif pendant plusieurs jours. A présent, il paraît avoir cessé et le beau temps nous est revenu avec les spectacles ([ui ont recommencé hier. Le séjour paraît, agréable, il Test surtout dans ce moment pour nous où il y a beaucoup de Russes dont la plupait tiennent maison, je fréquente le plus celles de la princesse Dolgorouki, de Madame de Schouvalof, mais surtout celle de l'-timable princesse Bagration où il y a le plus de gaieté. Parmi les indigènes, c'est le comte Stadion quoique, moins qu'à Berlin, la place qu'il occupe l'obligeant à
1. Lichnowski (Henriette, Mlle), de la famille du prince de Lichnowski, historien allemand, né en 1789, mort en 1845.
une certaine étiquette vis-à-vis des étrangers; le j)rince Lobkowitz, le prince de Ligne, le comte Louis Cobentzel, et dans la seconde classe très souvent les Arnsteiner, Pereira, l'oncle Gontard (qui, par parenthèse, donne très bien à dîner) et les Brevilliers que j'aime beaucoup. Voilà, mon cher père, ce que je vois et fréquente le plus ici, j'allais oublier l'Ambassadeur qu'il aurait fallu nommer le premier, qui est très bon pour moi et qui m'a fait un accueil tel que je n'aurais pas pu le désirer meilleur.
En politique, il n'y a rien aujourd'hui; point de nouvelles de l'armée, la Gazette de Vienne donne des détails officiels dans l'expédition <lu général Armfeld qui a réussi à déblayer toute la Poméranie suédoise, à faire 1000 prisonniers et à s'avancer jusqu'à Pasewalk.
Recevez les assurances de mon attachement respectueux et fdial.
Lettre de M. de Benningsen au comte Charles de Nesselrode.
Bailensleiii, 24 avril/ 4 mai 1807.
Monsieur le Comte,
Les nouvelles qui nous arrivent de toutes parts sont de nature à faire espérer que l'Autriche sortira bientôt de l'inaction pernicieuse où elle est plongée et qu'éclai-
176 ARCHIVES DU COMTE Cil. DE NESSELIIODE.
rée sur ses intérêts elle verra qu'elle peut se procurer, à coup sûr et à peu de frais, les plus grands avantages, en faisant cause commune avec nous.
Les troupes suédoises ont remporté les avantages les plus brillants sur les corps français qui faisaient le siège de Stralsund, et le Roi, constamment animé du meilleur esprit, arme sur terre et sur mer, renforce l'armée qu'il a en Poméranie ; ses bâtiments de guerre croisent le long des côtes de la Baltique et empêchent l'ennemi de se procurer des moyens de subsistance et de communiquer par eau. Ces efforts vont incessamment opérer une puissante diversion. En Angleterre, depuis longtemps, tout est prêt pour un débarquement et j'ai eu ces jours-ci la nouvelle que 25 mille hommes vont bientôt augmenter l'embarras dans lequel Bonaparte se trouve et qu'il ne saurait nous cacher. La moindre démonstration de la part de l'Autriche pourrait lui couper entièrement la retraite. Elle a dans ce moment une occasion unique pour recouvrer toutes les pertes qu'elle a faites.
11 paraît que la principale raison qui empêche l'Autriche de se décider en notre faveur est la difficulté de terminer d'emblée nos affaires du côté de la Turquie et la crainte que cette guerre avec elle ne traîne en longueur. Les Turcs, qui depuis longtemps ne sont plus dangereux, le sont en ce moment moins que jamais. L'armée qui y agit actuellement contre eux est très suffisante pour leur tenir tête, et môme pour avoir des avantages marquants sur eux. Elle vient d'être renforcée
d'une division tout entière. Tout ce que l'Autriche aurait à faire, si elle prenait parti avec nous, serait d'y envoyer un corps d'à peu près 20 mille hommes, ce qui ne serait diminuer que de bien peu les forces disponibles qu'elle pourrait faire agir de concert avec nous, c'est-à-dire sur les frontières de la Gallicie et conjointement avec le corps ci-devant sous les ordres du général Essen 1" et actuellement du lieutenant général Touchkof.
Vous trouverez ci-joint une liste des bâtiments que le Roi de Suède a fait armer et qui sont entièrement destinés à agir conjointement avec nous contre l'ennemi. C'est M. de Ribeaupierre qui l'a apportée. J'ai l'honneur, etc.
Le baron A. de Budberg au comte Charles de Nesselrode.
Bartenstein, 5 mai 1807.
Monsieur le Comte,
L'Empereur vous destinant à une commission particulière, je vous engage à vouloir bien, sans perte de
i. Touchkof (Nicolas-Alexievitch), général russe, 1761-1812. Prit part en 1799 à la bataille de Zurich, commandait, à la bataille de Preussich- Eylau, l'aile droite de l'armée, fut blessé mortellement à la bataille de Borodino.
178 ARCHIVES DU COMTE Cil. DE NESSELRODE.
temps, vous rendre au lieu de la résidence de sa Majesté Impériale, afin que je puisse. Monsieur le Comte, vous faire connaître les intentions de notre auguste Maître, sur ce qui vous concerne et vous munir d'instructions relatives à la nouvelle tâche que vous aurez à remplir.
Recevez, etc.
Le comte Charles de Nesselrode à son père.
Vienne, 20 mai 1807.
J'ai eu, il y a quelques jours, des nouvelles du quartier général, en date du 8 mai. Jusqu'à cette époque, il ne s'était rien passé de nouveau. L'Empereur, le Roi, les Ministres, tous les grands de la terre y étaient encore. Le Baron de Ilardenberg est tout à fait rentré, il est devenu premier Ministre, place qui jamais n'exista en Prusse. C'est tout ce qu'il y a de nouveau de ce côtélà. Ici, à Vienne, nous n'avons guère plus de nouvelles; la Cour est toujours à la diète de Hongrie qui semble se prolonger et dont on ne prévoit guère la fin. M. de Stadion y a accompagné l'Empereur, ce qui fait que je ne l'ai pas vu aussi souvent que je l'eusse désiré. En revanche, je vais beaucoup chez son prédécesseur le comte Louis de Cobentzel qui loge la princesse Dolgo-
rouki. Il est toujours fort aimable, il m'a chargé de beaucoup de choses pour vous.
Adieu, mon cher père, ne tardez pas à m'écrire et comptez sur toute la reconnaissance que m'inspirera le bienfait de votre part.
Le comte Charles de Nesselrode à son père.
Vienne, 27 mai 1807.
Mon séjour à Vienne s'est prolongé plus que je n'osais l'espérer. J'en suis extrêmement satisfait, car outre tous ses agréments, il m'offre encore la facilité inappréciable de pouvoir, mon cher père, souvent vous écrire. Cependant je ne crois pas que j'y reste encore longtemps, je prendrai toutefois des mesures pour qu'à mon retour à l'armée je puisse vous faire parvenir fréquemment de mes nouvelles. Il y a bien longtemps que je n'en ai reçu du quartier général et il paraît que jusqu'à présent les opérations n'ont point recommencé. Tout semble en suspens pour le moment et jamais on ne vit dans une crise pareille une telle stérilité d'événements. On dit que l'Empereur d'Autriche va rentrer prochainement à Yienne, après avoir fait une tournée dans le pays de Salzbourg. M. de Stadion et les autres Ministres y sont de retour déjà depuis plusieurs jours.
sans que pour cela la clôture de la dièle de Hongrie ait eu lieu; on croit, au contraire, qu'elle pourra durer encore plusieurs mois.
J'ai appris avec bien de la peine la malheureuse aventure du comte de Tauentzien, sans que je puisse en deviner le motif. S'il est encore avec vous, veuillez,' mon cher père, l'assurer de tout mon attachement. .
M. de Flavigny vous aura, je suppose, parlé de moi; j'ai regretté que son départ ait eu lieu à une époque où j'étais tellement occupé qu'il m'a été impossible d'en profiter pour vous écrire.
Je rencontre ici beaucoup de vos connaissances, on me demande souvent de vos nouvelles; mettez-moi, je vous prie, bientôt dans la possibilité d'y répondre d'une manière moins vague que je n'ai dû le faire jusqu'à présent. Plusieurs de nos compatriotes russes sont sur leur départ pour rentrer dans leur patrie. Parmi eux, je vois le plus la princesse Bagration que vous avez bien connue sous le nom de comtesse Catherine de Skavronski. Elle est toujours fort jolie, fort aimable, elle a une maison charmante, elle est bonne comme sa mère.
La fameuse princesse Dolgorouki nous quitte la semaine prochaine, elle s'en retourne en Russie pour placer ses fils au service et pour marier sa fille au prince Kourakin, fils du prince Alexis. Nous avons été l'autre jour voir ensemble la belle montagne du célèbre comte Philippe Cobentzel, lequel m'a beaucoup parlé de vous et est toujours le même. La colonie russe s'est tellement emparée de moi, ou plutôt je me suis si exclu-
sivement livré à elle que je ne m'occupe que fort peu du reste du monde viennois et que je n'ai pas môme le loisir d'être très assidu auprès du cher oncle et de la famille. Cependant, je dois convenir que Mme de Brévilliers est une bien excellente femme, bien bonne, bien aimable et ce qui plus est bien sensée. Vous avez entièrement fait sa conquête; elle vous est très attachée et se rappelle avec plaisir le temps qu'elle a passé avec vous à Francfort.
Adieu, mon cher père, je fais des vœux pour votre santé et votre bonheur et vous renouvelle l'expression de tous les sentiments tendres et respectueux que je vous porte.
Le comte Charles de Nesselrode à son père.
Vienne, 2 juin 1807.
On vient, mon cher père, de mettre un terme â mon séjour à Vienne. Je suis sur le point de partir et ne saurais vous annoncer cette triste nouvelle sans vous exprimer combien je suis peiné de m'éloigner de nouveau de vous. C'est à l'armée que je retourne, mais je me suis ménagé ici des moyens de vous faire parvenir plus régulièrement mes lettres que par le passé. Veuillez, mon cher père, m'adresser les vôtres à MM. Fries que j'ai mis pour cet effet en relation avec
notre ami Austerz. Il vous dit mille choses, il est toujom-s très aimable et se rappelle avec plaisir les moments charmants qu'il a passés avec vous,
Le major Tuyl que vous avez connu à Francfort est arrivé ici en courrier de l'armée. Parti de Bartenslein le 19 mai, les nouvelles qu'il apporte sont très fraîches, mais malheureusement peu intéressantes, car jusqu'à cette époque, il ne s'y était rien passé de bien saillant. Cependant le général Toutschkof a deux fois battu les Français qui avaient tenté de passer le Narew. Dans la première affaire, il fit 400 prisonniers et enleva 4 canons, nous ne savons pas encore les détails de la seconde. Dantzig tient très bien, la garnison a fait quelques sorties heureuses. Par la même occasion, nous apprîmes une nouvelle qui vous fera certainement de la peine : c'est la mort de la fille cadette de la comtesse Litta, âgée de dix-neuf ans. Vous l'avez connue sous le nom de comtesse Mimi Skavronska. Elle épousa d'abord le fils aîné du comte Pahlen, mais ne pouvant vivre avec lui et étant fort amoureuse de Ozarowski*, elle fut séparée de son mari et épousa son amant. C'est ses premières couches qui lui donnèrent la mort. Sa sœur, la princesse Bagralion en est inconsolable.
Adieu, mon cher père, très occupé de mes préparatifs de voyage, je n'ai plus le temps que de vous répéter
1. OzAROWsKi (comte), fils de Pierre Ozarowski, grand maréchal de la couronne de Pologne, qui avait abandonné la cause de son pays pour embrasser celle de la Russie et qui fut pendu comme traître à la patrie le 9 mai 1794, lors de la levée de boucliers de Kosciusko contre les Russes.
les vœux que je fais pour votre santé. Croyez-moi, avec les sentiments d'un attachement aussi respectueux qu'inviolable,
Votre dévoué, Ch.
Le comte Charles de Nesselrode à son père.
Tilsit, 13/27 juin 1807.
J'ai, mon cher père, terminé heureusement mon voyage avec toute la célérité que je suis habitué à mettre dans toutes mes courses. Je m'empresse de vous en faire part par la première occasion du courrier qu'il y a pour Vienne; ce sera probablement la dernière fois que je me servirai de ce moyen indirect, car vraisemblablement il sera bientôt possible de vous écrire par une voie plus courte. Les nouvelles françaises vous auront sans doute déjà mis au fait de l'armistice qui a été conclu et il est assez probable que la paix s'en suivra. C'est à Tilsit qu'elle se négociera ; ceux qui, de notre part, seront chargés de ce soin ne sont pas connus encore. Pour cet effet, la ville a été neutralisée. L'Empereur s'y trouve depuis une couple de jours et moi aussi, car depuis mon relour de Vienne, je ne suis plus attaché à l'armée, mais au général Budberg qui me traite avec infiniment de bonté, ainsi que S. M. L qui
m'a comblé de bienveillance. Elle a eu déjà deux entrevues avec Bonaparte sur le Niémen dans un bateau, mais depuis qu'elle s'est transportée ici les deux souverains se sont vus plus souvent et ont même dîné ensemble. Voilà, mon cher père, les seuls détails que j'ai le temps de vous marquer à la hâte. Les combats qui ont précédé cet événement important ont été des plus opiniâtres, des plus sanglants. Le pauvre Emmanuel Saint-Priest que bien vous connaissez a été grièvement blessé à la jambe.
Adieu, mon cher père, veuillez continuer à m'adresser votre réponse à Vienne, portez-vous bien, si vous le pouvez dans ce siède de malheurs et soyez, je vous prie, assuré de l'attachement tendre et filial de votre,
Gh.
Le comte Charles de Nesselrode à son père.
Riga, 7/19 juillet 1807.
Dans ma dernière lettre que je vous adressai de Tilsit, je vous ai annoncé l'armistice, mon cher père; celle-ci vous apprendra, ce que vous saurez probablement déjà, que la conclusion de la paix s'en est suivie de près. J'ai été à ïilsit pendant tout le temps des négociations, mais j'y ai vécu dans la retraite la plus absolue et n'ai vu que passer dans la rue les puissants de la terre. La
grande affaire arrangée, conclue, signée et ratifiée, chacun est allé de son côté et moi je suis sur le chemin de Saint-Pétersbourg. Je me mettrai en route demain, après avoir passé ici quatre jours fort agréablement avec plusieurs anciennes connaissances parmi lesquelles je ne vous citerai que le général Benkendorfqui me charge d'un million de choses pour vous. Il est comme toujours remuant, actif, bien portant et rempli de mille projets. Aussitôt que le repos sera un peu revenu en Allemagne, il va de nouveau se lancer dans les grands voyages et il compte beaucoup sur le plaisir de vous voir.
Parmi les victimes de la guerre se trouve le fils aîné de votre ami Saint-Priest; il à une balle dans la jambe, mais on lui promet de le rétablir sans le faire boiter. Le général Pahlen qui a été tué n'est pas un fils du nôtre, il n'est que son parent éloigné. Aussitôt après la signature de la paix, le prince Alexandre Kourakin s'est rendu à Vienne. Nous ignorons encore qui sera nommé au poste de Paris.
Adieu, mon cher pèr£, portez-vous bien, écrivez-moi bientôt et soyez assuré de mon attachement respectueux et inviolable.
P.-S. — J'ai quelque raison de croire que je ne serai pas dans le cas de rester longtemps à Saint-Pétersbourg. Toutefois je mettrai ce temps à profit pour travailler à l'objet le plus cher de nos vœux et je suis bien charmé de pouvoir vous dire que je ne suis pas tout à fait sans espoir d'y réussir.
Le comte Charles de Nesselrode à son père.
Saint-Pétersbourg, 24. juillet/5 août 1807.
Les gazettes vous auront déjà informé, mon cher père, de la grande fête qu'il y eut avant-hier à Péterhoff pour célébrer la sainte Marie, jour de l'Impératricemère. Elle a été des plus brillantes et favorisée plus qu'à l'ordinaire par le temps qui a été constamment beau. Sa Majesté l'Empereur a distribué à cette occasion plusieurs cordons. Celui de Saint-André, au général Budberg et à M. de Tutolmin*, gouverneur de Moscou ; celui de Saint-Alexandre-Nevski, au prince Lobanof- Rostovski. Le comte Lieven, fils de Mme de Lieven que bien vous connaissez, a été promu au grade de lieutenant général, et le prince Dolgorouki et le comte Ozarovski ont été nommés aides-de-camp généraux. Telles sont, mon cher père, les nouvelles de Pétersbourg. Je n'ai pour aujourd'hui à y ajouter que les compliments du comte Nicolas deRoumiantsof, conservant toujours à nos amis de Francfort le souvenir le plus tendre. En ce qui me touche, je suis dans l'incertitude et dans l'ignorance la plus parfaite de mon sort; cependant n'allez pas croire que je me sois endormi , soyez assuré, mon cher
1. TuTOLMiN (Timophée Ivanovitch), 1739-1801). Gouverneur général de Volhynie et de Podolie, puis général commandant de Moscou.
père, que je ne néglige pas mes affaires et bien moins encore nos affaires.
Le comte Charles de Nesselrode à son père.
Saint-Pétersbourg, 4/16 septembre 1807.
Je profite, mon cher père, de la complaisance de M. Warnier, venu ici des fins fonds de la Russie, pour vous transmettre cette lettre, espérant que par cette voie elle vous parviendra sûrement. J'espérerais même qu'elle me vaudrait une réponse de votre part si je n'étais pas dans le cas de vous prier de ne pas m'en donner, car elle me manquerait infailliblement, l'époque de mon départ approchant. Différé plusieurs fois, je crois cependant qu'il aura lieu à la fin de la semaine prochaine, et, quant à mon voyage, j'ai de trop bonnes raisons pour ne pas le hâter autant que possible; je chercherai même à devancer l'Ambassadeur pour pouvoir, mon cher père, rester avec vous le plus que je pourrai. Cette idée me transporte de joie et tous mes vœux seraient exaucés, si, à mon arrivée à Francfort, je vous trouvais en bonne santé. Cependant je dois nourrir là-dessus quelques doutes autorisés par votre long silence. Dieu veuille qu'ils ne soient pas fondés et que votre silence vis-à-vis de moi tienne à d'autres motifs.
J'ai aujourd'hui, mon cher père, quelques nouvelles
intéressantes à vous mander. Nos Francfortois n'apprendront certainement pas sans intérêt que c'est le comte Nicolas Roumiantzof qui dirigera les affaires étrangères pendant l'indisposition du général Budberg, tout en conservant le département du commerce. Et vous-même n'en serez pas fâché, connaissant l'amitié que le comte vous porte à vous comme à moi. Il m'a encore dernièrement chargé de vous en renouveler l'assurance. Le général Michelson, commandant en chef de l'armée de Turquie, vient de mourir; c'est le prince Prosorovski *qui le remplace dans le commandement ; il a été promu au grade de maréchal, ainsi que le comte Goudovitch' commandant en Perse. M. de Zagriaski, que bien vous connaissez, a donné sa démission; c'est le comte Michel Roumiantzof, l'aîné des trois frères, qui a été fait grand Échanson à sa place.
Adieu, mon cher père, à revoir bientôt.
1. Prosouovski (prince Alexandre Alexandrovitch), 1732-1809. Général feld-maréchal russe, fut blessé plusieurs fois pendant la guerre de Sept Ans, prit part à la conquête de la Crimée sous le prince Dolgorouki; fut nommé en 1790 général commandant de Moscou et sénateur ; démissionna en 1797 sous Paul I", fut nommé général en chef de l'armée d'expédition en Turquie (1808).
2. GouDoviTCH (Ivan Vasilievitch, comte), général russe, né en 17-41, mort en 1820.
Le comte Charles de Nesselrode
Paris, 28 janvier 1808.
Je vous écrivis, il y a deux jours, mon cher père, par un courrier que nous avons envoyé à Saint-Pélersbourg, mais je profite encore aujourd'hui du départ de Borckenstein pour vous donner de mes nouvelles. Je vois fort peu de monde, je fréquente bien peu de maisons. Il est vrai aussi que le nombre de celles qui reçoivent habituellement est bien petit. Sous le rapport des agréments de la société, Paris n'est pas à comparer à Pétersbourg, on donne dans le genre ennuyeux des grands dîners et des grands bals. Je vais quelquefois chez Mme de Souza' que vous avez vue à Francfort et dont vous avez même connu le mari en Portugal ; c'est la maison des Étrangers par excellence, celle que le corps diplomatique fréquente le plus, sans que pour cela on s'y amuse plus que dans les autres. J'ai eu le bonheur de retrouver une ancienne connaissance de Russie qui m'a accueilli avec beaucoup d'amabilité; c'est une grande belle femme fort gaie et fort spirituelle que vous avez connue sous le nom de
1. SouzA-BoTELHo (Adélaïde-Marie-Émilie Filleul, comtesse de Fiahaut, puis marquise de), femme auteur française, née à Paris le 1\ mai 17G1, morte dans la même ville en 4836.
Mme Wailer et qui maintenant porte celui de Ducrest* de Villeneuve. Voilà à peu près les seules personnes que je vois, encore n'est-ce que rarement, le reste du temps est absorbé par les dépêches et la Cour où l'on nous reçoit très souvent et plus souvent que les autres membres du corps diplomatique. Voilà, mon cher père, quelle est ma manière de vivre. Vous voyez qu'elle n'est pas bien remarquable. Je ne vous parle pas politique, car je suis trop heureux de pouvoir ne pas y songer et je vous conseille d'en faire autant, car elle n'offre plus guère que des épines.
Le comte Charles de Nesselrode
Paris, 10 février 1808.
J'ai essuyé dans le courant de cette semaine les trente-six infortunes d'Arlequin, mais avant de vous en rendre compte, mon cher père, je dois vous rassurer parfaitement et vous dire que je me porte comme le Pont-Neuf et que je me suis tiré de toutes avec le plus grand bonheur. D'abord j'ai manqué être empoisonné par un mauvais dîner que j'ai fait chez un des grands
1. DucREST DE Villeneuve (M""). Son mari, officier de marine, né en 1777, mort en 1852, prit sa retraite en 1858 comme contre-amiral français.
de la France et qui m'a rendu malade pendant deux fois vingt-quatre heures. A peine remis, j'ai manqué être asphyxié, ce qui veut dire en français suffoqué (car maintenant pour prendre part à la conversation à Paris il faut savoir le grec ou ne pas s'en mêler), par une fumée épaisse dans ma chambre, causée par une poutre qui brûlait sous mon lit. J'ai donc, comme vous voyez, failli périr deux fois : par le feu et par un mauvais dîner. Les mauvais dîners sont cependant plus fréquents dans ce 'pays que je ne l'espérais. Vous voyez que sous beaucoup de rapports Paris n'est plus tel que vous l'avez connu. Il est surtout d'une cherté dont on ne saurait se faire d'idée. Je suis logé, nourri et chauffé et je prévois que sur mille louis que j'ai à dépenser par an je ne ferai pas grandes épargnes.
Adieu, mon cher père, conservez votre santé et à moi toute votre tendresse paternelle.
Le comte Charles de Nesselrode à son père.
Paris, 2 mai 1808.
Les petits princes et leurs ambassadeurs paraissent et disparaissent tour à tour à l'horizon parisien. Vous m'avez écrit par le Richelieu de Mecklembourg, je vous réponds, mon cher père, par le Mazarin de Weimar et
j'espère que vous ne trouverez pas mon messager moins illustre que le vôtre. Cela va et vient sans trop savoir pourquoi, car je vous assure que les plus favorisés n'obtiennent rien du tout; vous en avez une preuve sous les yeux. Je pense mille fois au jugement de Khanikof qui disait au comte Alexandre qu'ils étaient tous des.... Je vous certifie que s'ils ne l'étaient pas encore alors, ils ont eu soin de le devenir depuis. Cependant il n'y a pas de règle sans exception, j'en fais avec plaisir une en faveur de Lutzow' que je connais et que j'aime depuis longtemps. Au surplus, il s'y est parfaitement bien pris; en m'apportant une lettre de vous, il était bien sûr de se faire pardonner d'avance tout l'ennui qu'il serait obligé de me causer, en m'entretenant des intérêts de son auguste maître, car il savait que rien ne pouvait me faire autant de plaisir. Je n'ai rien de bien nouveau à vous dire de moi. Je me porte bien, mais pour le reste c'est toujours la même chose, beaucoup d'écritures et peu de plaisirs; c'est d'autant plus contrariant qu'il ne s'agit ici que de se baisser et d'en prendre. Cependant n'allez pas croire que je perde tout à fait de vue certain principe que Pahlen nous a inculqué. Je me convainc tous les jours de la vérité de ce principe et m'en permets l'application aussi souvent que je le puis.
i. Khamjkof (Piotrivanovitch). Amiral russe, 1743-1815. 2. LcTzow (Louis-Adolphe-Guillaume, baron de), général allemand, né en 1782, mort en 1834.
Il n'y a de nouveau dans Paris qu'un cordonnier qui fait des tragédies et je tremble que les poètes ne prennent un jour la fantaisie de faire des souliers. Vous voyez que les Français sont toujours tels que vous les avez connus. Je rencontre quelquefois SuardS qui se rappelle toujours avec plaisir les moments charmants qu'il a passés avec vous. Ces temps valaient bien celui dans lequel nous sommes condamnés à vivre.
Le comte Charles de Nesselrode à son père.
Paris, 25 mai 1808.
11 y a bien longtemps, mon cher père, que je ne vous ai écrit, mais j'attendais toujours une occasion de courrier qui me semblait prochaine et qui ne s'est pas encore jusqu'à cette heure présentée. Cette lettre vous sera remise par un M. d'Oertzen, chambellan du prince de Mecklembourg et que celui-ci a envoyé en courrier à Monsieur son père, car les petits princes se donnent aussi les airs d'expédier des courriers. Leur nombre augmente journellement à Paris; cependant celui qui nous est arrivé en dernier lieu fait exception
1. SuARD (Jean-Baptiste-Aiitoine), littérateur français, né à Besançon en 1753, mort à Paris en 1817. Membre de rAcadémie française (1772). Secrétaire perpétuel (1803).
VJi AKCHIVES Dl CUMTE C». DE NESSELUODE.
à kl règle. C'est le duc d'Oldenbourg que bien vous connaissez et qui est sous tous les rapports un homme de mérite. Comment trouvez-vous votre prince Primat depuis son retour de Paris? N'est-il pas tout glorieux d'avoir si bien marié son neveu? Il s'en faut de beaucoup que j'aie autant d'esprit que M. Emmerich, mais je vous promets bien, mon cher père, que jamais je ne ferai une pareille sottise. Plus je vis en France, plus j'apprécie le mot que Diderot vous a dit lors de votre arrivée à Paris : « Ils ont beaucoup d'esprit, ils sont très aimables, très amusants, mais, en vérité, il n'ont pas le sens commun. » J'ai eu dernièrement le plaisrr de revoir ici le marquis de Saint-Marsan et de beaucoup causer avec lui de vous, il vous conserve un attachement invariable et veut que je vous le dise. Vous savez qu'il est devenu conseiller d'État. Il a bataillé longtemps avant d'accepter une place, mais à la fin il a bien fallu se rendre. Quand on a une famille et des biens-fonds considérables, une résistance de ce genre devient presque impossible.
Lettre de M, de Gentz au comte de Nesselrode.
Altenbourg, 4 novembre 1808.
Le 27 octobre, la paix était convenue; le comte Metternich devait donner son ultimatum : ni cession du
littoral, ni contribution de 100 millions, tout au plus 25 millions. Le matin, àsepl heures, il reçut un courrier qui lui annonça de ne pas remettre l'ultimatum, que le prince Jean de Lichtenstein allait arriver pour se rendre à Vienne.
Le but de cetle funeste démarche était de déclarer à l'Empereur Napoléon que la paix convenue entre le comte Metternich et M. de Champagny était une paix (|ue l'armée autrichienne n'accepterait jamais, et que, comme chef de cette armée, il venait, lui, demander d'autres conditions à l'Empereur, étant prêt à les signer. A son passage, le comte Metternich lui fit sentir l'inconvenance de la démarche, lui prédit que la négociation serait portée d'Altenbourg à Vienne. Il conçut cetle opinion, et fut prêt à rebrousser chemin. C'était trop tard : ses aides de camp avaient poussé en avant et étaient allés l'annoncer. Il résolut au moins dene pas remettre la lettre de l'Empereur, afin d'avoir le prétexte de n'être muni d'aucun plein pouvoir, si on voulait le faire négocier.
Il arrive à Vienne. L'Empereur Napoléon le fait venir sur-le-champ, l'accueille à merveille, lui dit : « Ces gueux à Altenbourg ne finiront jamais; ils sont à se disputer sur des vétilles; d'ailleurs, le comte Metternich est un des auteurs de la guerre et ne veut pas la paix; Champagny est cousu de finesses; nous faisons ici une bien meilleure paix. Avez-vous des pleins pouvoirs?— Non. — Au moins une lettre? » Le prince Jean perdit la tête, au point de remettre cette lettre
196 ARCHIVES DU COMTE Cil. DE NESSELRODE.
Napoléon la considérant comme un plein pouvoir suffisant, fait venir Maret, et l'on se met à traiter. Maret prend tout à référendum et ne répond à rien. On fait venir Champagny d'Altenbourg, et on dit au prince Lichlenstein que ce serait avec lui qu'il aurait à traiter. 11 répond qu'il n'y est point autorisé et que c'est au comte Metternich. Alors l'Empereur proteste contre le comte Metternich, déclare qu'il ne traitera jamais avec lui, et voiltà les négociations transportées à Yienne.
Le prince Jean, peu au fait de la marche de celles engagées à Altenbourg, accorde de prime abord 100 millions de contributions : disant que si 4'on ne voulait insister sur aucune cession territoriale, il les accorderait. On insère dans le protocole qu'il a consenti à 100 millions. Le comte Metternich avait toujours déclaré qu'il ne promettrait jamais plus que sa cour ne pourrait tenir; il n'a pas même été jusqu'à 25 millions. Les négociateurs français avaient commencé par en demander 40. Ensuite, lorsque dans le cours des conférences il fut question de cessions territoriales, le prince Jean objecta que les 100 millions avaient été accordés, au lieu de cela. On lui répliqua que l'Autriche ne pouvait pas prétendre, après une guerre aussi malheureuse, faire la paix sans céder du territoire. On rabattit les contributions jusqu'à 85 millions. Enfin, dans une conférence qui a duré pendant 22 heures, il a signé le traité comme un simple projet de traité, n'ayant pas de pleins pouvoirs. On employa tous les artifices possibles pour l'y déterminer.
ÏjC comte Charles de ISesselrode
Paris, 12/24 janvier 1809.
Je profite du départ d'un courrier pour Saint-Pétersbourg, pour vous envoyer, mon cher père, ces lignes. Je suis aujourd'hui comme à peu près tous les jours dans les horreurs du travail. Les dépêches et les cérémonies se partagent mon temps. L'ambassadeur, prince de Kourakin, a eu ce matin ses audiences, car il faut vous dire que l'Empereur nous est tombé hier comme une bombe. Personne ne l'attendait si tôt, il est venu de Valladolid en six jours et a fait 56 lieues à cheval en moins de cinq heures. De votre temps, mon cher père, les Souverains ne voyageaient pas si vite, mais aussi ne gouvernaient-ils pas si bien. Le nôtre, d'après les dernières nouvelles de Saint-Pétersbourg, s'occupe des ftUes pour les Majestés prussiennes. Les préparatifs ont coûté 2 millions de roubles. Elles logeront au Palais dans les anciens appartements du Grand-Duc Constantin, qui ont été meublés avec une magnificence vraiment impériale. Notre ami Stackelberg a été nommé conseiller privé actuel.
Bonjour, mon cher père, portez-vous aussi bien que le désire votre plus fidèle et plus dévoué.
Le comte Charles de Nesselrode à son père.
Saint-Pétersbourg, 2/14 juillet 1809,
Me voilà enfin, mon chère père, au terme de mon long et ennuyeux voyage. Je suis arrivé ici, il y a juste huit jours, dimanche. Je me suis présenté hier à l'Empereur; après-demain j'irai à Pauloffsky faire ma cour à l'Impératrice mère. Je me suis, dès mon arrivée, lancé dans les sociétés; on m'y accueille avec bonté, on me parle souvent de vous, et j'ai tout lieu de m'y plaire. Au reste le train-train de Pétersbourg est toujours le même; tout le monde est à la campagne, ce qui fait que l'on passe sa vie en voiture. La ville est très embellie et gagne journellement. La société est toujours fort agréable et sans la moindre gêne. La princesse Dolgorouki, depuis son retour des pays étrangers, y fait une maison très agréable, j'y vais souvent ainsi que chez les Orlof et chez Mme Zagriaski qui me charge de beaucoup de choses pour vous. Les Kotchoubei, qui sont revenus à peu près en même temps que moi, demeurent toujours avec elle. Voilà à peu près le tableau de ce séjour. J'ignore combien de temps on m'en laissera jouir, mais j'espère que ce sera au moins pendant deux ou trois mois.
Adieu, mon cher père, portez- vous bien, aussi bien que je le désire, je ne vous parle pas de ma santé, elle est toujours parfaite.