Tallevrand
avoir fait cette paix, il y avait moyen de s'entendre avec la cour de Vienne, cela ne ferait qu'améliorer notre position. Malgré les bonnes dispositions que j'ai lieu de lui supposer, il ne sera guère possible de l'engager dans une alliance formelle, par laquelle elle craindra de se compromettre et d'accélérer la catastrophe, mais on atteindrait peut-être le même but eu lui adressant la question suivante : « Vous êtes aussi intéressée que nous à éviter de nouveaux bouleversements; la France organise d'immenses moyens d'attaque, qui annoncent les arrière-pensées les plus dangereuses pour le repos de l'Europe; convenons d'une marche uniforme par laquelle nous puissions espérer maintenir la paix continentale, qui est votre but comme le nôtre. » Ce langage si éminemment pacifique est trop conforme aux intérêts de l'Autriche pour ne pas être bien accueilli, à moins de la supposer entièrement dévouée aux vues de l'Empereur Napoléon, ce que la conduite qu'elle a tenue jusqu'à présent n'autorise pas à croire; il produira surtout de l'effet, s'il se trouve appuyé sur de grandes mesures de défense, qui, en annonçant de véritables vues préservatrices, puissent lui inspirer de la confiance dans notre système politique.
Le début du prince de Pontecorvo n'a pas dû déplaire chez nous, et confirme ce que j'ai mandé à son sujet. En flattant sa vanité et en lui faisant entendre sous main que, loin de vouloir comme la France la ruine de la Suède, nous ne l'inquiéterons pas pour ses relations commerciales avec l'Angleterre, sans lesquelles le pays
ne saurait subsister, il faut espérer que nous réussirons à le maintenir dans les bonnes dispositions qu'il fait paraître. C'est par des lettres de Copenhague qu'on a eu connaissance ici de l'opposition que ce nouveau prince royal a montrée aux demandes de la France, loi-s de la rupture avec l'xVngleterre, et des scènes qu'il aurait eues avec Alquier, car on m'a assuré que les rapports de ce ministre n'en faisaient pas mention.
Agréez, Monsieur, les assurances renouvelées de mon sincère et respectueux attachement.
Paris, 2 14 janvier 18 H.
Il y a depuis quelque temps beaucoup de fluctuation dans les opinions de l'Empereur sur la guerre de Turquie. Par le dernier courrier, je vous mandai qu'il croyait à la paix; maintenant il représente les Turcs comme décidés à ne pas la faire aux conditions sur lesquelles nous insistons, parle beaucoup de leur exaltation, de leurs armements, et a l'air d'être convaincu que cette guerre se prolongera autant que ses intérêts l'exigeront. Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'il désire vivement que la paix ne se fasse pas, tant qu'il sera occupé en Espagne. Cette façon de penser, une fois avérée, ses conjectures et ses raisonnements sur la durée de la résistance des Turcs peuvent nous être assez indifférents. Ils prouvent tout au plus que ses
r.io ARCHIVES du comte ch. de nesselrode.
efforts à Constantinople, pour empêcher la paix, ont eu plus de succès qu'ils n'en avaient obtenu jusqu'alors, ce qui n'est pas étonnant, et doit être allribué encore plus à la situation générale de l'Europe, qu'à l'habileté des agents français. Leur tactique ne peut être autre que celle de faire sans cesse espérer h la Porte une rupture entre la France et la Russie, qui en obligeant celle-ci à pourvoir à sa propre défense, ne lui permettrait pas de persévérer dans ses projets d'agrandissement aux dépens de la Turquie. A mesure que les événements viennent à l'appui de cette opinion, les insinuations du chargé d'affaires de France doivent influer davantage. Cette marche est trop conforme aux intérêts de l'Empereur Napoléon, à son désir de nous affaiblir, et à son esprit de destruction en général, pour qu'on puisse douter que ce ne soit celle tracée à Latour-Maubourg. L'été dernier, il a affecté d'être excessivement blessé de ce que nous le soupçonnions d'une politique aussi double à notre égard. Mais a-t-il fait la moindre démarche ostensible vis-à-vis de la Porte pour détruire nos soupçons? Il s'est borné à des assurances vagues, à des plaintes, à des articles dans les journaux tandis que si effectivement il avait voulu nous prouver la sincérité de ses dispositions, il aurait fait officiellement déclarer à la Porte qu'il fallait qu'elle fit la paix, et nous cédât les Principautés. Dans la guerre d'Autriche, Sa Majesté l'Empereur n'a pas hésité à se prêter à une démarche semblable en faveur de la France, et l'envoi du colonel Tchernichef au quartier général de l'Empe-
roiir François n'est assurément pas ce qui a le moins décidé de la paix. De même il ne dépendrait peut-être aujourd'hui que de l'Empereur Napoléon de faire finir notre guerre avec la Turquie; mais elle lui est trop utile pour qu'il puisse jamais vouloir seconder nos vues. Henry' me charge donc de vous engager à heaucoup presser la paix; c'est dans cette question qu'il voit le premier principe de notre conservation, et à son avis, il est de la plus haute importance de la vider au plus tôt, et à quelque prix que ce soit.
Notre seule politique étant de nous mettre en mesure de pouvoir résister à la France, si jamais elle poussait son ambition jusqu'à venir nous attaquer dans nos foyers, il est urgent de renoncer à toute entreprise pouvant nous affaiblir. De nous entretenir dans des projets qui ne peuvent avoir que ce résultat, tel est évidemment le but de l'Empereur Napoléon, et j'ai tout lieu de croire qu'il a eu cette arrière-pensée dans tout ce qu'il a fait pour détruire le commerce. 11 a dit dernièrement, et je puis garantir le propos : « Que si jamais la Russie et l'Autriche se rapprochaient dans une intention contraire à ses vues, il espérait bien leur avoir fait tellement perdre toutes leurs ressources pécuniaires, qu'elles seraient hors d'état de nuire à la France ». Cependant, l'objet principal de ces mesures contre le commerce a été la nécessité de couvrir le déficit de l'année dernière; il se montait à 180 millions, et je