Talieyrand
Je crois seulement, en vous le transmettant, devoir vous répéter (|u'il ne faut pas attacher une trop grande importance aux embarras que le gouvernement éprouve en ce moment. Ouoiqu'ils soient très réels, il est difficile d'espérer que l'Empereur ne réussira pas à les maîtriser.
Paris, 4/16 février 1811.
Le nouveau tarifa produit la plus forte sensation sur l'esprit de l'Empereur, il excite la plus grande admiration chez ceux qui n'abondent pas aveuglement dans son sens. Lui, le considère comme le premier pas à un rapprochement avec l'Angleterre, comme une mesure évidemment hostile contre la France, eux n'y voient qu'une résolution conforme à nos intérêts, et tout à fait digne d'une grande puissance. Le tarif n'est ni anglais, ni français, il est éminemment russe. Ici, on y a répondu par un appel de conscrits, c'est nous dire que l'on ne veut pas que nous soyons une puissance indépendante. La guerre est depuis longtemps inévitable; ce n'est pas le tarif qui la provoquera, peut être pourrat-il l'accélérer. Les choses en sont' venues au point qu'il ne peut plus être question de chercher à la prévenir par des sacriiices: en faisant un seul pas en arrière, nous ne l'aurons que plus sûrement; il ne s'agit que d'améliorer nos chances, et, à cet égard, voici quelques idées que je suis chargé de vous soumettre.
Dans tout le cours de mes rapports avec vous, j'ai essayé, Monsieur, de démontrer combien la guerre de Turquie, et le projet de s'agrandir h ses dépens, étaient contraires à nos vrais intérêts; combien un accord entre nous et l'Autriche leur serait conforme. L'espoir d'obtenir de la Porte les conditions sur lesquelles nous insistons s'évanouit tous les jours davantage; elle paraît décidée à continuer la guerre. Tous les rapports de Constantinople, qu'ils soient français ou non, sont d'accord là-dessus; et ce qui rend cette intention bien plus probable encore, ce sont les circonstances généi'ales oîi se trouve l'Europe, et qui prêtent un si puissant appui au Divan. Il peut donc, comme je le crains, soutenir encore plusieurs campagnes sans s'exposer à des inconvénients graves. Il est raffermi dans cette résolution par l'Autriche; il est intrigué par la France. Pour nous, la continuation de cette guerre peut avoir les conséquences les plus fâcheuses, puisqu'elle nous détourne de la seule question qui, dans l'état actuel des choses, est vraiment importante pour nous. 11 se présente un moyen qui, en nous donnant sûrement la paix, nous ferait tirer un parti réel du sacrifice que nous ferions de nos prétentions, en même temps qu'il ménagerait les considérations qui empêchent peut-être de revenir sur un point sur lequel nous nous sommes si fortement prononcés.
La cour de Vienne désire notre paix avec la Turquie, parce que ses intérêts doivent la lui faire désirer; elle affecte d'attacher un très grand prix à l'intégrité de la
Porte Otlomane ; tontes ses démarches auprès de nous en faveur de la paix se fondent sur ce principe. Si dans les négociations de Bucharest il n'y avait donc aucune possibilité de déterminer la Porte à nous céder les deux Principautés, et que pour les obtenir il fallût se résoudre à faire une nouvelle campagne, l'idée de Henry* serait d'en faire le sacrifice à la cour de Vienne, en lui demandant en échange des engagements éventuels dont le but serait de s'opposer auxtmpiétements de la France, et d'assurer par là la tranquillité du continent. On répondrait à ses dernières représentations que c'est par égard pour elle, et à cause de l'intérêt qu'elle prend à la Porte, que nous consentons à lui restituer la Moldavie et la Valachie, mais à la seule condition qu'elle s'entendrait avec nous sur les questions majeures d'où dépend son existence comme la nôtre. Jl n'entrerait dans cet accord nul projet d'attaque, on ne ferait que convenir d'une ligne défensive; le jour où l'Empereur Napoléon voudrait la dépasser, les deux cours feraient cause commune contre lui. Un pareil résultat serait plus important que l'acquisition des Principautés, parce qu'il est basé sur un principe conservateur; tandis que tout ce qui tend à démembrer les États qui conservent encore une possibilité d'indépendance, et à nourrir entre eux des germes de discorde, est dans le sens de la France.
Si nous parvenons à faire entrer l'Autriche dans des