Talleyrand
vues aussi salutaires, la première question à discuter avec elle serait celle de la Pologne. C'est là que l'incendie éclatera, et que les projets de la France sont le plus dangereux pour nous. Le rétablissement de ce royaume est le résultat de toute guerre heureuse contre nous. Les habitants du duché de Varsovie sont accablés sous l'oppression de la France; il n'y en a pas un qui ne convienne, lorsqu'il veut être de bonne foi, que sous le gouvernement des cours copartageantes leur position n'était infiniment meilleure; mais malgré cela ils portent à l'Empereur Napoléon un dévouement à toute épreuve, parce qu'ils sont décidés à tout sacrifier pour ravoir la Pologne, si mauvais que soient les auspices sous lesquels elle se rétablirait, car l'Empereur n'en fera jamais qu'un instrument contre nous, et ne leur accordera dans aucun cas assez de puissance pour pouvoir se soustraire à sa domination. C'est ce que les Polonais commencent à sentir, aussi ne tiennent-ils à ce souverain que par l'espoir de recouvrer leur ancienne patrie ; s'ils le trouvaient de même dans un autre gouvernement, il serait possible qu'ils abandonnassent sa cause. Pourquoi la Russie n'aurait-elle pas à cet égard les mêmes chances que la France, et ne la combattraitelle pas avec ses propres armes? La Pologne devant dans tous les cas se rétablir, ne vaudrait-il pas mieux qu'elle se fasse pour, que contre nous? Les dernières usurpations de l'Empereur Napoléon ont enlevé au duc d'Oldenbourg les États qu'il tenait de la munificence de la branche aînée de sa famille. Il en résulte pour elle
l'obligalion de l'indemniser, ainsi que nous venons de le déclarer au gouvernement français. Nulle part cette indemnité ne serait plus politiquement assignée qu'en Pologne. On commencerait par nommer ce Prince gouverneur général des provinces que le dernier partage a réunies à la Russie, en l'entourant d'une grande représentation, et de tout ce qui peut émouvoir des imaginations aussi exaltées que celles des Polonais. Son mérite éminent lui gagnerait bientôt tous les esprits, et le jour où éclaterait la guerre avec la France, il deviendrait le roi de Pologne que l'on opposerait au princePoniatowski. Si ce plan vous paraissait admissible, il serait urgent de ne pas perdre de temps, et de travailler immédiatement à en préparer l'exécution, car ici on commence à s'occuper avec une grande activité de tout ce qui tient à cette importante question. M. Bourgoing* a eu ordre d'insinuer à la cour de Dresde qu'il serait agréable à l'Empereur qu'elle envoyât ici le prince Ponialowski pour le complimenter à l'occasion des couches. Le comte Potocki est sur le point de partir pour Varsovie, afin d'en faire la proposition au Prince et de l'instruire du véritable objet de son voyage, qui est de convenir du plan de campagne contre nous. Un grand nombre de fusils ont été envoyés dans ce pays. Le gouvernement français a même cherché à lui procurer des secours pécuniaires. Il a promis de protéger un emprunt de
I. BouBGoiNG (Jean-François, baron de), diplomate et publiciste, né à Nevers en 1748, mort en '18H. On a de lui quelques ouvrages estimés.
322 AUCIIIVES DU COMTE Cil. DE NESSELUODE.
12 millions de francs, que le comte Einsiedel' négocie ici pour l'entretien des troupes du duché de Varsovie. Enfin, il n'y a sorte d'avantages que l'Empereur ne promette aux Polonais, et de cajoleries qu'il ne leur prodigue, surtout depuis la publication du tarif. Rentré dans ses appartements après le dernier cercle, il a beaucoup parlé de cette mesure, disant qu'il avait atfecté de ne pas adresser la parole aux Russes, et de demander à des sénateurs de Varsovie qu'on lui présentait comment allait la Pologne. Depuis ces propos annonçant les plus vastes projets de bouleversement, il a répété plusieurs fois qu'il ferait la guerre à la Russie, à la Suède, même à l'Autriche, soutenant que l'Europe ne jouirait de la Paix que lorsqu'il serait parvenu à la monarchie universelle.
Tels sont les projets dont depuis longtemps il menace le continent. J'ai osé tracer le système que d'après les idées de Henry il faudrait leur opposer. Elles se résument à peu près dans les points suivants :
1° La paix avec la Porte le plus promptement possible, et à quelque prix que ce soit.
2" Proposition à l'Autriche d'abandonner les deux Principautés, à condition d'une alliance défensive avec elle. S'entendre avec elle sur toutes les questions, et convenir d'une ligne défensive où devra s'arrêter la domination de Napoléon.
5° Formation d'un royaume de Pologne russe à opposer à celui de la France.
1. EiNsiEDEL. De l'ancienne famille de Saxe, que l'on croit issue des chambellans de Grandstein.
AIlClllVES DU COMTE CH. DE NESSELRODE. 325
Je ne parle pas de la paix avec l'Anglelerrc, elle serait la conséquence naturelle du premier coup de canon tiré surla Vistule. Je ne vous dis également rien delà Suède, il sera facile de l'attacher à notre cause; les bonnes dispositions de Bernadotte, et plus encore les intérêts de la Suède, qui ne saurait se passer de commerce, et par conséquent, de l'Angleterre, la fixent à jamais dans notre système. S'il le fallait, ce ne serait même pas acheter trop cher son alliance que de lui restituer Torneo et le pays jusqu'au Kymmène qu'elle désire, et de lui assigner en Norvège une indemnité pour la perte de la Poméranie. Le Danemark est trop sous l'influence de la France pour pouvoir jamais être un allié utile à la Russie son indépendance n'est pas possible avec sa situation géographique. Mais l'Autriche, la Suède, la Porte, la Prusse appuyées sur la Russie, offriraient sans nul doute encore des éléments suffisants à un système de* défense contre la France. Un accord bien intime entre elles présente les seuls moyens de sauver les faibles débris de l'ancienne Europe.
10/22 février 1811.
La ligne défensive, dont j'ai fait mention plus haut, devra commencer à la Baltique, suivre les frontières de la Prusse, traverser la Saxe pour gagner la Bohême, et longer les frontières des États autrichiens. Les trois
cours alliées adopteraient pour principe que le premier envoi au delà de celte ligne de troupes, soit françaises, soit de la Confédération du Rhin, autres que Saxonnes, serait considéré comme une déclaration de guerre. On le notifierait à la France lorsque ce plan aurait atteint le degré de maturité nécessaire, et que tous les préparatifs seraient achevés. Plusieurs données, que j'ai recueillies depuis la rédaction de cette lettre, me portent à espérer qu'on nous en laissera encore le temps. La nomination du général Lauriston, et les assurances dont elle a été accompagnées indiquent qu'on ne veut pas nous faire la guerre en ce moment, mais elles ne changent rien aux intentions de l'empereur Napoléon. Il a balancé pendant quelques jours entre M. Otto* et le général Grouchy ; mais le discours du régent ayant complètement trompé son attente, en détruisant tout espoir d'un rapprochement avec l'Angleterre; il s'est décidé à choisir un homme qui par son esprit conciliant, serait à même d'entretenir la bonne intelligence entre les deux cours, pendant tout le temps qu'il lui faudrait encore pour achever ses préparatifs, et pour amener les affaires d'Espagne à des résultats plus propices à ses vues sur le Nord. Mais cet ajournement nous donnera également à nous le temps de nous préparer complètement ; et sous ce rapport je ne puis le considérer que comme un très grand bien. Toutefois, Henry* espère
1. Otto (Louis-Guillaume), comte de Mosloy, diplomate français, né à Kork, grand-duché de Bade, en 1754, mort à Paris, en 1817.