Talleyrand
que cela n'influera en rien sur les mesures de défense que nous prenons, et que le soin de notre conservation nous prescrit de pousser avec la plus grande activité.
Paris, II 25 février 181 1.
On commence un peu à se calmer; il est possible que l'année se passe sans orage, mais que cela ne vous empêche pas d'aller votre train ; je regarderais comme le plus grand des malheurs le moindre relâchement dans nos préparatifs. Nous avons sans doute gagné du temps, mais pour qu'il ne soit pas perdu, il faudra le savoir bien mettre à profit.
Tchernichef part dans huit jours; je n'aurai probablement rien à vous mander par lui. Je vous recommande Boutyaguine; c'est un bon garçon, qui saura se rendre digne des bontés que vous aurez pour lui. Renvoyez-le nous bien vite. Dans aucun cas, je ne partirai avant le mois d'avril.
Adieu, soyez assuré de mon inviolable attachement.
Paris, 16/28 février 1811.
Le départ de Tchernichef est tellement rapproché de celui de Boutyaguine que je n'ai absolument rien à
ajouter aujourd'hui aux nouvelles que je vous ai mandées par celui-ci. Tout me confirme seulement que l'intention de l'Empereur Napoléon est de temporiser, et qu'il ne lui convient pas encore de rompre avec nous. Nous y gagnerons probablement pour le moins six mois, et ce serait suffisant pour nous préparer et terminer notre guerre de Turquie. Les dernières nouvelles que l'on en a reçues ici sont vraiment désolantes; à les en croire, il n'y aurait à Bucharest qu'un simulacre de négociation, et tout se préparerait à une nouvelle campagne. Quel qu'en soit le résultat, je le regarderais comme un véritable malheur, puisque les conséquences qu'elle pourrait avoir sous les rapports généraux sont vraiment incalculables. Ce que je ne déplore pas moins, c'est la funeste idée que nous avons eue d'occuper Belgrade et Chabats. Cette mesure, que j'ai de la peine à comprendre, a fait le plus mauvais effet à Vienne, c'est, il me semble, élever de gaîté de cœur des barrières entre cette Cour et nous, tandis qu'il serait si important d'éviter soigneusement tout ce qui tend à nous désunir, et, par conséquent, à servir les intérêts de la France.
Le génér.il Lauriston est attendu ici sous peu de jours, et partira immédiatement après. Il passe généralement pour être d'un caractère franc et loyal, pour avoir peu de moyens et les formes trop militaires, ce qui fait que souvent il manque de tact. Dans son séjour à Vienne, il l'a prouvé par sa conduite et son intempérance de langage vis-à-vis de l'Impératrice.
Cela a jeté assez de ridicule sur lui, quoique au reste il y fût assez goûté. Il serait bon de le tenir à une certaine distance, et alors je pense que Ton s'arrangera très bien avec lui. Ce qu'il nous faut dans les circonstances actuelles; c'est un homme qui n'attise pas le feu, et il me semble, d'après tout ce que j'en entends dire, que M. Lauriston n'en est pas capable. Dans tous les cas, il ne faudrait pas lui accorder une trop grande confiance, il pourrait en abuser, et ne saurait à cet égard être mis sur la même ligne que M. de Caulaincourt.
17 février 1"" mars 1811.
L'Empereur a eu hier une conversation de trois heures avec Tchcrnichef. Le résultat en est : 1° qu'il ne veut pas la guerre en ce moment: 2" qu'il voudrait nous faire revenir sur le tarif, sur nos mesures de défense, et sur tout ce qui pourrait nous rendre trop fort; 3° qu'il cherche à nous brouiller avec l'Autriche. Dans cette question, il a surtout été de la plus profonde perfidie : il s'est vanté qu'il aurait celte puissance toutes les fois qu'il lui offrirait ses provinces illyriennes. Cela vient à l'appui de ce que je vous mandais il y a trois mois : que c'était là le moyen dont il servirait pour gagner la Cour de Vienne. Au reste, j'espère que tout ce qu'il a dit à Tchernichef, et toutes les lettres qu'il a envoyées par lui, ne changeront rien à
la ligne de conduite que nous nous sommes tracée. S'il veut que nous reculions, qu'il abandonne lui-même des mesures qui, tôt ou lard, ne peuvent que nous brouiller. Je n'accorde à la Russie aucune influence au delà de l'Elbe. Mais que, dans ce cas, il renonce à celle qu'il s'est arrogée en deçà; qu'il se retire de Lubeck, qu'il restitue les forteresses prussiennes et évacue Dantzig, et que l'Elbe devienne la grande ligne de démarcation entre les deux empires. C'est par de telles mesures qu'il prouverait que ses vues n'ont réellement rien d'hostile vis-à-vis de nous; mais jamais on ne le décidera à entrer dans des idées aussi pacifiques.
Comme il a un peu parlé de tout avec Tchernichef, il a bien voulu aussi faire mention de moi, et cela d'une manière qui ne peut que me flatter infiniment. Mais malgré cela, je vois que mon rôle est joué ici, et qu'il faut que je quitte la place. Je ne serais pas surpris que l'Empereur n'eût fait quelque démarche positive pour demander mon rappel; enfin, au mois de mai il sera débarrassé de moi.
Adieu, Monsieur, conservez-moi votre amitié, et soyez sûr de tout le prix que j'y attache; je serai toujours jaloux de m'en rendre digne.
P. S. — M. de Talleyrand est plus mal que jamais. L'Empereur suit à son égard un système de persécution qui tend à le miner de fond en comble. La terre de Valençay lui rapportait net 130000 francs; depuis que les princes d'Espagne y sont, il n'en tire non seule-
ARCFIIYES DU COMTE CH. DE >;ESSELnODE. 529
ment aucun revenu, mais elle lui a coûté au delà de 700 000 francs. Il a demandé à l'Empereur de lui acheter Bénévent; il lui a été répondu que le projet était de réunir cette principauté à l'Empire, et c'est là ce qui fait surtout croire que le rojaume de Naples le sera également. Dans une audience que l'Empereur a donnée lundi au ministre de Danemark, il s'est beaucoup plaint de Bernadotte; je me flatte que vous n'en serez pas mécontent.
Paris, 19 51 mars 1811.
Notre départ de courrier se fait en si grande hâte que je n'ai aujourd'hui, Monsieur, que peu d'instants à vous donner; je le regrette sincèrement, car j'aurais beaucoup de choses à vous dire.
Les événements marchent avec une rapidité que je n'avais pas supposée. J'espérais que nous conserverions la paix encore cette année, mais de part et d'autre tout prend un aspect si hostile que la guerre me semble inévitable. La France est restée fidèle à la ligne de conduite qu'elle a suivie dans toutes les occasions semblables; ce sont toujours les mêmes causes ou plutôt le même enchaînement de faits qui a amené la rupture : l'histoire de la première des guerres que Napoléon a provoquée est celle de toutes les autres. Depuis dix ans, l'Europe soutient une lutte à mort
avec lui, par cette raison que le pouvoir démesuré auquel il est parvenu, joint à son esprit de destruction n'est compatible avec rexisfence d'aucune puissance indépendante. Les moments de paix qu'il accorde ne sont que des trêves dont il use habilement pour préparer de nouveaux bouleversements, après avoir acquis par elles de nouveaux moyens. Le mariage avait rassuré un instant; on s'était livré à l'illusion, bien pardonnable à des hommes fatigués par vingt années d'anarchie, que les jouissances plus douces du bonheur domestique, auxquelles l'Empereur parut d'abord assez sensible, allaient fixer son esprit inquiet, et lui foire tourner vers la paix et la prospérité de la France cette insatiable activité employée jusqu'ici à la destruction de l'Europe. Le ministère français donna des assurances qui semblaient nourrir cet espoir, mais le calme dura à peine autant que les fêtes qui suivirent le mariage. La Hollande fut réunie au mois de juillet, les divisions stationnées dans le midi de l'Allemagne marchèrent vers le nord; des bruits de guerre durent nécessairement en être la conséquence. Le gouvernement français les fit démentir par des circulaires adressées à toutes les légations, et protesta de nouveau de ses intentions pacifiques. Au même moment, il fit brûler partout des marchandises qui n'étaient plus h l'Angleterre, et préleva à main armée sur les peuples du continent un impôt qui a donné le coup de mort au commerce. A peu près à cette époque, la maison de Smeth à Amsterdam sentit de la gêne, et annonça la
crainte de devoir suspendre. L'Empereur, qui ne la crut engagée qu'avec des maisons françaises, promit de la soutenir; aussitôt qu'il eut appris ses relations avec la Russie, il révoqua sa promesse et la laissa crouler. Quatre semaines plus ,tard, il réunit les villes hanséatiques et s'approprie avec les formes le plus insultantes le pays d'un prince allié à S. M. l'Empereur et rétabli dans la possession de ses États par un article formel du traité qui constitue la base de toutes nos relations avec la France. En même temps, il lève une conscription plus forte que toutes celles que la nation française a jamais fournie, même au milieu de la guerre. Après avoir ainsi tout fait pour nous forcer à des mesures que le devoir de notre propre conservation nous commandait, il rentre dans une attitude en apparence pacifique, et part de là pour nous accuser de provoquer la guerre, lorsque nous faisons chez nous les plus simples préparatifs de défense. Depuis deux ans il fortifie Prague, Zamosk et toutes les places du duché de Varsovie; il oblige la Saxe à construire une nouvelle forteresse à Torgau; il augmente toutes celles situées sur l'Elbe et le Rhin; il refuse de rendre Glogau à la Prusse, et trouve hostile que nous réparions Riga et élevions quelques retranchements sur la Dwina. Cependant, il y a de notre côté une mesure qui malheureument a donné quelque vérité à ses récriminations, et ne peut en général qu'accélérer l'explosion : c'est la rentrée en Russie d'une partie de notre armée en Turquie. Si, comme toutes les personnes sincèrement
dévouées aux intérêts de la Russie n'ont cessé de l'espérer, la paix s'était faite dans le courant de l'hiver, ou que les négociations eussent au moins pris une tournure à la faire supposer possible, il n'y aurait rien eu de plus naturel ; mais dans les circonstances présentes, il est difficile que ce mouvement rétrograde, en dévoilant à Napoléon le secret de nos intentions ne lui inspire pas l'idée de les prévenir. Par ce système, à l'égard des Turcs, nous faisons tout ce qu'il faut pour l'exciter à la guerre, et pas assez pour nous assurer les moyens de lui résister avec succès. C'est aussi l'opinion de Henry' qui ne voit de salut pour nous que dans la paix avec la Porte, et cette paix conclue le plus tôt possible, car, à son avis, le. dénoûment approche. L'envoi de 15 000 hommes à Dantzig en est un indice irrécusable; les explications dans lesquelles on est entré n'ont d'autre but que de nous endormir; tout comme celui de celte mesure en elle-même est de cerner k Prusse, de manière à lui ôter toute possibilité de s'allier avec nous. Sa position devient si horrible qu'il ne s'agit presque plus de savoir ce qu'elle fera, mais ce qu'elle pourra faire. L'assertion avancée par le cabinet des Tuileries, qu'il était nécessaire de garantir Dantzig contre un coup de main, auquel l'exposait l'apparition de la flotte anglaise dans la Baltique, est trop dénué de vraisemblance pour mériter même la moindre réfutation. D'ailleurs, on l'approvisionne pour deux ans, et la