Talleyrand
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présence des Anglais ne pourrait être dangereuse que pendant six mois. 11 est donc impossible de ne pas voir dans tout ce qui se passe sous ce rapport, et particulièrement dans l'envoi d'un corps de troupes aussi considérables sur les bords de la Yistule, les preuves les plus évidentes des vraies intentions de l'empereur Napoléon. Elles comblent la mesure de tout ce qu'il a fait pendant un an pour amener la guerre. Si, comme il n'est que trop à craindre, celle-ci doit avoir lieu, sa véritable cause est à rechercher dans la levée de la dernière conscription; ce qui est arrivé depuis n'est qu'une conséquence inévitable de cette résolution alarmante pour le repos de l'Europe. Comme toujours, l'Empereur Napoléon cherchera à rejeter sur nous le tort de l'agression, toute sa marche tend à pouvoir donner de la probabilité à ses récriminations; il ne manquera pas d'accuser notre cabinet de s'être laissé influencer par les suggestions, et les rapports de ceux qui ne cherchent qu'à brouiller les puissances du continent en faveur de l'Angleterre. Mais, je vous demande, quels seraient des raisonnements ou des instigations plus forts que les arguments que portent en eux les faits que je viens de retracer à votre souvenir et qui se sont passés au milieu de la paix. J'en ai un à ajouter qui me paraît de la plus haute importance, s'il se vérifie.
On m'a assuré qu'il était question de former dans les provinces Illyriennes un corps de troupes indigènes et de l'envoyer au secours des Turcs dans le cas
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OÙ la guerre éclaterait entre nous et la France. Je crois en être assez sûr, puisque je le tiens de quelqu'un à qui le maréchal Marmont en a fait confidence. C'est lui qui serait chargé d'organiser et de commander ce corps, et c'est là lé motif pour lequel il a été appelé à Paris. Cependant, je ne saurais prendre sur moi de vous répondre tout à fait de l'exactitude de cette informa tion ; il est très difficile ici de se procurer des lumières assez certaines pour pouvoir y fonder son opinion : le caractère de l'enapereur Napoléon présente des contradictions et des fluctuations continuelles ; sa conduite envers nous depuis le mois de novembre en offre un exemple frappant dans ses moindres détails. Yous sentez qu'il devient dès lors bien dangereux dans un moment comme celui-ci d'énoncer une opinion quelconque. On se trouve sans cesse dans la cruelle alternative ou d'alarmer prématurément par les nouvelles vagues et incertaines dont le public est constamment agité, ou bien d'inspirer une fausse sécurité, en ne rapportant pas tout ce qui peut jeter du jour sur les véritables dispositions du gouvernement français. Sous ce point de vue ma position devient tous les jours plus difficile; elle est fort au-dessus de mes moyens, et je dois plus que jamais réclamer votre amitié. J'ose espérer qu'elle saura disposer S. M. l'Empereur à l'indulgence dont j'ai besoin à tant d'égards.
Agréez, Monsieur, l'assurance de mon respectueux et invariable attachement.
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Paris, 19 51 mars 1811.
Je VOUS ai promis ([ue nous conserverions la paix pendant celte année, mais je commence à douter que je puisse tenir ma parole. La rentrée de nos troupes, détachées de l'armée de Turquie, a fait ici une sensation terrible, et ne pouvait que la produire. C'est encore une de ces malheureuses demi-mesures qui ont perdu les puissances, les unes après les autres. Il n'y a plus qu'un moyen de la réparer: c'est de faire, coûte que coûte, la paix avec la Turquie, et de sortir au plus vite de la fausse position où nous nous trouvons, à l'égard de cette puissance. Pensez donc que quarante mille hommes de plus sont immenses dans leurs résultats un jour de bataille contre Napoléon. Je sais que l'opinion générale à Bucharest est qu'on ne peut pas se fier aux Turcs, parce qu'il serait facile aux Français de les exciter de nouveau contre nous, si nous leur accordions la paix. Je ne suis pas du tout de cet avis. D'abord, ce sont des gens qui ne se lèvent pas si facilement, et auxquels on ne fait pas toujours faire ce que l'on veut; et la preuve en est que le gouvernement français depuis deux ans ne parvient pas à leur faire rompre leurs relations avec l'Angleterre. Et puis, quand même ce serait le cas, ce qui pourrait nous arriver de pire, c'est que nous retombions dans le même état de choses où nous sommes actuellement, tandis qu'en faisant la paix à des conditions moins dures pour eux, nous avons
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au moins la chance que cela ne soit pas. Elle me semble donc commandée par les considérations les plus impérieuses, parmi lesquelles la nécessité de nous rapprocher de la cour de Vienne n'est pas la moins importante. D'ailleurs, il me semble peu vraisemblable que nous ayons des moyens suffisants pour mener les deux guerres de front. A moins d'avoir exclusivement trois cent mille hommes à opposer à la France, nous ne pourrons guère nous flatter d'avoir des chances en notre faveur, et je ne serai tranquille que loi'sque je les saurai réunis dans nos provinces polonaises.
Quant à moi, j'ignore complètement ce que je ferai: partir à présent, serait quitter le champ de bataille au fort du combat. Si nous avons la guerre, il faut bien que j'enterre la synagogue avec honneur; sinon, je tâcherai de profiter de mon congé. Au milieu de tout cela, le prince Kourakin a demandé la permission d'aller à Barèges, et a proposé de me charger des afi'aires pendant son absence, ce qui ne m'amuse pas du tout, puisque je dois plus que jamais désirer pouvoir m'en retourner en Russie. Enfin, Dieu sait comment je me tirerai de tout cela; ce que j'ambitionne le plus, c'est de conserver votre amitié et de pouvoir vous convaincre, Monsieur, de celle que je vous ai vouée à jamais.
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Paris, 5/17 avril 1811.
Le dénoùmenl imprévu des alïaires du Portugal a produit le meilleur effet. Le général Lauriston, qui, dans le principe, ne devait quitter Paris qu'après l'arrivée des réponses de Saint-Pétersbourg, a reçu ordre de partir sans les attendre. Ce ton de l'empereur Napoléon est devenu moins tranchant, et il a montré à Tchernichef une disposition plus positive qu'il ne l'avait fait jusqu'à présent de s'entendre à l'amiable. Tout, en un mol, semble prouver qu'il ne veut plus nous faire la guerre en ce moment ; eL si, de notre côté, nous ne le jugeons pas propice, il sera possible, je pense, de gagner encore une année. Elle ne se passera sans doute pas sans de grands préparatifs de sa part, et la question est de savoir qui de nous ou de lui sera le plus fort dans un an. Cela dépendra beaucoup, sans doute, du parti qu'il prendra à l'égard du Portugal, et sur lequel j'ai lieu de croire que ses idées ne sont pas entièrement fixées encore. Il a ces jours-ci continuellement travaillé avec Berthier; il doit lui avoir fait faire plusieurs travaux sur des mouvements de troupes, tantôt dans un sens, tantôt dans l'aulre; de manière qu'on ne peut pas trop juger s'il compte entreprendre une nouvelle campagne en Portugal. Sans les mauvais succès de la dernière, il est plus que probable que la guerre avec nous aurait éclaté ce printemps. Maintenant nous sommes à peu près les maîtres de l'ajourner jusqu'à l'année prochaine
et comme dans le courant de celle-ci il faut espérer que nous finirons la guerre de Turquie, Henry * envisage ce délai comme un véritable bien, et conseille de s'en tenir pour le moment à un système purement défensif, en employant le temps gagné à se rendre plus fort encore, et à préparer l'exécution du plan que je vous ai dernièrement soumis de sa part. 11 voudrait aussi que l'on commençât, dès à présent, à s'entendre en secret avec l'Angleterre, afin qu'au 1" avril de l'année ISl^ (qu'il envisage comme l'époque la plus prochaine de la rupture), tout ce ({ui aurait rapport aux subsides et à la coopération de cette puissance se trouvât complètement réglé. Mais il me semble que cette démarche serait encore prématurée, et qu'à cet égard rien ne presse tant.
Voilà, Monsieur, tout ce que j'ai à vous dire pour le moment; j'espère pouvoir vous mander par le premier courrier ce qui aura été décidé par rapport au Portugal.
Les bonnes mesures de défense que nous avons prises m'ont causé la plus vive satisfaction. Ce n'est que derrière un rideau de 300 mille hommes que nous serons vraiment indépendants; c'est là la véritable garantie de notre existence. Il était trop malheureux qu'un empire tel que la Russie fût constamment à la merci des affaires d'Espagne.