I. Talleyrand
ne serions forts nulle part, tandis que nous ne pourrions l'être assez sur le point principal qu'il nous importe d'emporter. D'ailleurs, le moment favorable à une opération offensive est passé : les forteresses de l'Oder et Dantzig sont à l'abri d'un coup de main, l'armée polonaise a ordre de se replier, et les avantages d'un pareil projet seraient loin de compenser les risques périlleux auxquels il nous exposerait.
Politiquement, parce qu'en n'attaquant pas, l'odieux de la guerre retomberait entièrement sur la France, l'opinion nous deviendrait plus favorable, nous gagnerions le temps de faire la paix avec la Porte, de nous entendre avec la cour de Vienne, et de nous ménager les moyens de nous rapprocher de l'Angleterre, au cas d'une guerre avec la France.
Telle est l'opinion de Henry*. Je vous la donne comme je l'ai reçue, sans vous exprimer la mienne; je n'oserai jamais prendre sur moi de résoudre une question aussi importante : question dont dépend le sort de la Russie et, par conséquent, celui de l'Europe.
L'Autriche ne me paraît pas aveuglée sur les conséquences qu'aurait pour elle une lutte aussi immense dans ses résultats, s'ils devaient tourner contre nous. J'ai là-dessus les données les plus positives ; mais malgré cela, je vois malheureusement par ces mêmes renseignements, qui me viennent de la meilleure source, qu'elle n'aura pas l'énergie qu'il faudrait pour travailler
i. Talleyrand.
AUCllIVES DU COMTE GH. DE NESSELUODE. 347
officieusement au maintien de la paix. Avant que l'empereur Napoléon ne se soit assuré de pouvoir la conserver dans le Nord, toutes mesures relatives au Portugal restent suspendues. On assure même que la division des gardes, demeurée en Espagne depuis la campagne que l'Empereur y a faite, a reçu ordre de rentrer en France.
Le roi Joseph arrive demain à Paris, il avait souvent demandé à y venir, par cette raison que depuis longtemps il ne juge plus la place tenable. Beaucoup de personnes veulent en inférer que l'Empereur aurait le projet d'abandonner entièrement l'Espagne; d'après d'autres suppositions, il aurait formé celui de la réunir à son empire. Cette dernière version me paraît la plus vraisemblable; je ne crois pas qu'il soit dans son caractère de revenir jamais sur cette entreprise. Henry est tout à fait de cet avis.
Les bruits d'une prochaine guerre avec nous ont fait renaître ceux du rétablissement de la Pologne : tantôt c'est au roi de Naples, tantôt au vice-roi d'Italie que l'on réserve cette couronne. Cependant j'ai quelques raisons de croire que sur un refus du premier, l'Empereur l'a offerte au second, et que celui-ci aurait été moins difficile. 11 va sans dire que ce ne peuvent être que des propositions éventuelles, car il est difficile de supposer que l'empereur Napoléon veuille nous faire la guerre pour satisfaire les désirs des Polonais; c'est plutôt pour nous la faire avec plus de succès qu'il songe à rétablir la Pologne.
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Paris, 4 16 mai 18H.
Un courrier français est arrivé ici dimanche de Sainl- Pétersbourg. Le même jour, le duc de Bassano' fil inviter le prince Joseph Poniatovvski * à une conférence, et deux jours après, le ministre de Saxe a fait partir un courrier. Le prince Joseph a donné connaissance au ministre français d'un prétendu plan formé par notre Cour, et d'après lequel elle aurait eu le projet de pénétrer, ce printemps, dans le duché de Yarsovie, avec des forces très considérables, de se porter en avant jusqu'à la 'Vistule, et d'élablir derrière ce fleuve une défensive formidable. Ses dernières lettres de Varsovie doivent avoir contenu des informations rassurantes sur le nombre et les mouvements de nos troupes rassemblées dans les provinces ci-devant polonaises, et on m'assure qu'il s'est empressé de les communiquer ici. Mais quels que soient ses efforts pour calmer l'Empereur, si ce qu'on m'a dit est vrai et quelque tranquillisantes que puissent être les nouvelles dernièrement mandées par M. de Caulaincourt, il paraît cependant que les préparatifs ne se ralentisssent en rien, et je crains bien que lorsqu'ils seront une fois achevés de ce côté-ci, il ne soit très difficile d'éviter la guerre. Cependant, dans l'entourage de l'Empereur, on pense