‹ Lettres et papiers, 1760-1850, extraits de ses archives; (volume 2)Chapitre 36 sur 43 · Tallevrand · texte numérisé non relu

Tallevrand

580 AI5CI1IVES DU COMTE Cil. DE KESSELRODE.

nous Ja marche qu'il conseille. Il n'y a rien de nouveau à vous dire à cet égard. Se rendre fort et le plus fort qu'on peut en évitant toutefois de provoquer par des concentrations prématurées; faire la paix «ivec la Turquie à quelque prix que ce soit et envoyer à Paris un homme tout à fait supérieur, muni de pouvoirs illimités, afin de sortir par une négociation de cet état de tension qui n'est utile qu'à la France. Voilà toujours mon refrain et celui de tous les hommes qui jugent sainement la position delà Russie, et, par conséquent, celle de l'Europe. Je n'aurai que cela à vous répéter à mon arrivée à Pétersbourg ; et tant qu'on ne suivra pas ce système, il n'y a rien de bon à espérer, comme il est impossible que nos affaires puissent s'améliorer sous quelque rapport que ce soit.

Si vous vous décidiez à envoyer un négociateur, il serait bon de ne le faire partir qu'après mon arrivée, afin que je puisse lui donner une foule de notions locales qui lui sont indispensables, et qui ne sauraient se transmettre par écrit. D'ailleurs ce retard ne peut avoir d'inconvénient, du moment où par le choix et la nomination d'un plénipotentiaire, on aura prouvé à la France qu'on ne se refuse plus à s'arranger; il pourrait même présenter des avantages, si dans l'intervalle on réussissait à finir les affaires de Turquie, ce qui serait d'un poids immense dans la négociation. Au reste, ce relard ne serait que de quelques jours; je partirai à la fin de la semaine et sans précisément vous promettre la célérité d'un Tchernichef, je ferai cepen-

liant mon possible pour arriver dans treize ou quatorze jours. Ce qui m'arrête encore ici, c'est l'attente où est M. le comte de Metternich d'un courrier de Paris, et (jui me mettra à même de vous apporter des renseignements plus récents encore sur la grande question de la paix ou de la guerre. Je serais fâché de vous arriver les mains vides.

Adieu, Monsieur, au plaisir de vous revoir bientôt, vous ne sauriez croire combien je suis heureux d'être hors de ce maudit Paris; j'espère qu'on ne m'y fera jamais rentrer et compte à cet égard sur vos bontés pour moi, comme je vous prie de compter toujours sur mon sincère et inviolable attachement.

A S. E. M. le Chancelie)' de l'Empire.

Vienne, 10/22 septembre 1811.

Par une des dépêches de l'expédition confiée au courrier Kornatzki, Votre Excellence a été instruite de la démarche que je m'étais proposé de faire auprès du ministre des relations extérieures, à la suite de ce que l'Empereur Napoléon avait dit à mon sujet dans la conversation du 19 août. Je fus plusieurs jours sans réussir à trouver le duc de Bassano qui alors quittait peu Saint-Cloud et ne venait presque pas en ville. Je pris à la fin le parti d'aller le chercher à la campagne,

et lui dis qu'à côté de la satisfaction que me causait l'opinion flatteuse que l'Empereur avait exprimée sur mon compte, je n'avais pu voir qu'avec beaucoup de regi'et qu'il soupçonnait des arrière-pensées dans la circonstance fort insignifiante de mon départ, et que pour lui prouver qu'il y en avait là aussi peu que dans toute la marche de ma cour, je m'off'rais à prolonger mon séjour à Paris tant que l'Empereur jugerait qu'il pût le moins du monde être utile à la conservation de la paix; qu'il devait sentir que si je quittais Paris par ordre, et non par suite d'un congé, je n'oserais jamais prendre sur moi d'y désobéir aussi formellement que je le faisais en lui proposant de rester. Je le priai de rendre compte le plus tôt possible à l'Empereur de ma démarche, et lui témoignai l'espoir qu'elle parviendrait à détruire dans l'esprit de son maître les fausses inductions qu'il semblait tirer de mon départ. M. Maret me répondit par des choses obligeantes, et me dit huit jours après que Sa Majesté serait fâchée de mettre obstacle aux soins que je croyais nécessaires de donner à mes affaires, en conséquence je me décidai à partir. Le ministre eut à cette occasion avec moi une assez longue conversation, dont le but me paraît avoir été de m'engager à atténuer à mon arrivée, en Russie, l'effet que l'on craint que ne produise l'explication du 19 août, et à me la faire envisager comme une preuve des sentiments pacifiques de l'Empereur Napoléon. Les dispositions qu'il faisait paraître à cette époque doivent l'avoir été effectivement et c'est sur elles entr'autres que se

fondait l'opinion énoncée de Francfort; que la guerre n'éclaterait pas cet automne. Mais elle se trouve surtout étayée par les préparatifs qui se font pour une.nouvelle expédition contre le Portugal. Afin d'en concerter le plan, l'Empereur a fait venir à Paris le marquis d'Alonna, général portugais, de l'état-major du maréchal Marmont ; et le ministre de la guerre a dit à des Portugais, qu'il a consultés sur ce projet, qu'il doutait d'autant moins de sa réussite que S. M. avait mis à sa disposition des moyens immenses, et qu'il avait pu le faire parce que les affaires du Nord paraissaient arrangées. C'est au maréchal Soult qu'on destine le commandement de cette expédition.

Depuis la reprise de Figuières, aucun événement important n'avait eu lieu dans la Péninsule. Après s'être rendu maître de presque toutes les places de la Catalogne, l'Empereur a conçu l'idée de réunir immédiatement cette province à l'empire français, sans même y ajouter les autres, en deçà de l'Èbre. Dans le nord de l'Espagne, les Français doivent avoir dernièrement essuyé quelques échecs; du moins paraissait-il sûr que l'insurrection y avait fait de grands progrès, et que les armées de la Galice et des Asturies s'étaient considérablement renforcées. On disait aussi à Paris que de nouveaux convois avaient été enlevés par Mina* ; et on attribuait ces différents malheurs aux mauvaises

\. Mina (don François-Espoz y), illustre chef de guérillas espagnol, né à Idozin (Navarre) en 1781, mort en 1836. Il quitta la charrue en 1808 pour défendre contre Napoléon la liberté de son pays.

mesures prises par le maréchal Bessières, et qui sont cause de son rappel. Je ne sais jusqu'à quel point ces notions sont fondées, mais ce qui est positif, c'est que le ducd'Istria' a été fort mal reçu à son retour d'Espagne, et qu'il est depuis dans une espèce de disgrâce.

Je ne rapporte pas à Votre Excellence toute ma conversation avec le duc de Bassano, parce qu'elle n'est autre chose qu'une répétition de ce qui se dit depuis six mois. Le seul aveu intéressant qui soit échappé au ministre des relations extérieures est celui relatif à l'Autriche; dont j'ai rendu compte de Francfort. A en juger, la politique de la cour de Vienne serait de chercher par le tableau exagéré qu'elle fiiit constamment à la France de son dénûment extrême en fait de ressources, tant financières que militaires, comme de ses embarras intérieurs en général, à éluder une demande de coopération, en cas de guerre, avec nous. Cette marche, si elle n'a d'autre résultat jusqu'à présent, a au moins renforcé l'opinion peu favorable que l'Empereur Napoléon a des moyens et du caractère de l'Empereur François; opinion qu'il exprime assez publiquement et sans trop se gêner. Le lendemain de sa conversation avec M, le prince de Kourakin, il dit, à son lever, devant plusieurs personnes de sa cour, auxquelles il aurait raconté l'entretien de la veille; « Conçoit-on que mon beau-père ne puisse venir à bout de ses finances; je vois que je serai encore obligé de m'en

Page 1