‹ Lettres et papiers, 1760-1850, extraits de ses archives; (volume 2)Chapitre 38 sur 43 · RAPPORT · texte numérisé non relu

RAPPORT

1)1 GÉNÉRAL TCHERxMGHEF A S. M. L'EMPEREUR ALEXANDRE l

A SO>i RETOir. DE PARIS

Voici quelques aperçus des discours que tint l'Empereur Napoléon au Ministre de Prusse sur la position des affaires entre la Russie et la France, et particulièrement sur sa manière d'envisager la mission du comte de Nesselrode.

Après une longue énumération de tous les efforts que fit l'Empereur des Français pour forcer notre gouvernement à rompre le silence qu'il a gardé depuis environ un an, et la répétition de tout ce qu'il avait avancé à ce sujet dans les audiences accordées au prince Kourakin, au comte Schouvalof et à moi. Sa Majesté dit au général Krusemark qu'elle voyait avec infiniment de regret que la rupture entre la Russie et la France était inévitable, qu'il était de toute impossibilité que l'état actuel des choses pût durer plus longtemps; que tout décelait dans l'empereur Alexandre des arrière-pensées que Sa Majesté continuait à ne point

vouloir faire connaître; qu'il était fermement persuadé qu'elles ne pouvaient concerner que, la ville de Dantzig et quelques districts du duché de Varsovie, dont la possession lui tenait à cœur; que cela étant, son honneur ne lui permettrait jamais de se prêter à une pareille cession, ni de condescendre à aucun arrangement de ce genre; qu'au surplus, les choses avaient été poussées de part et d'autre trop loin pour que l'on pût aisément en revenir, et qu'il était sûr que sous peu la bombe ne pouvait manquer d'éclater; que, quanta lui, jamais la guerre avec la lîussie, surtout dans le moment présent, n'était entrée dans ses plans; qu'on ne devait donc s'en prendre, si malheureusement elle avait lieu, qu'à la force des circonstances et à la conduite inexplicable du cabinet de Saint-Pétersbourg, qui ne pouvait amener d'autre résultat que de le mettre mal avec tout le monde; qu'il paraissait cependant que l'on était enfin parvenu à expliquer au gouvernement russe tout le danger qu'il courait, en ne se prononçant point, et que l'empereur Alexandre s'était décidé, d'après ce que lui mandait M. de Lauriston, à expédier à Paris le comte de Nesselrode pour entamer une négociation sur les différends survenus entre les deux empires; qu'il avait été, lui, fort charmé de l'apprendre, dans l'espoir de savoir enfin à quoi s'en tenir, mais que son opinion était que l'on avait encore grandement tort de ne pas renvoyer M. de Nesselrode occuper comme précédemment sa place de conseiller d'ambassade^ quoique muni de pleins pouvoirs, au lieu qu'en donnant

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trop d'apparat à sa mission et le faisant arriver ici comme secrétaire d'État de l'Empereur avec le caiaclère de plénipotentiaire, une négociation aussi authentique ne réussissant point, devait nécessairement accélérer le moment de la rupture. « Non, continua Sa xMajesté, je suis sûr que l'empereur Alexandre ne se fait aucune idée de toutes les forces que je puis employer contre lui; l'ayant connu personnellement et ne pouvant m'empêcher de l'aimer, ni de rendre justice à toutes ses bonnes qualités, j'en suis réellement très fâché pour lui; l'erreur dans laquelle l'induisent ses employés pourra lui coûter cher. Le comte de Nesselrode, par exemple, a-l-il pu lui taire, en revenant d'ici, la grandeur de mes préparatifs de guerre, le nombre immense de mes troupes disponibles, ainsi que tous les moyens qui se trouvent en ma puissance pour faire la guerre à la Russie? Général! connaissez-vous beaucoup ce jeune homme? IN'est-il point du nombre des partisans de la guerre? Êtes-vous de ses intimes? »

M. de Krusemark, très surpris de ces questions, répondit que le père de M. de Nesselrode, ayant été fort longtemps ministre de Russie à Berlin, il avait eu occasion de voir beaucoup celui-ci et qu'il connaissait assez sa façon de penser, ainsi que son excellent esprit, pour oser répondre à Sa Majesté que, loin de désirer la guerre, tous ses vœux au contraire étaient pour le maintien de la bonne intelligence entre les deux empires, et qu'assurément il ne manquerait pas d'employer tout ce qui dépendrait de lui pour y parvenir.

. L'empereur Napoléon répliqua alors : « Ce que vous « me dites sur son caractère, Monsieur, me donne ce encore une lueur d'espoir. » Puis, après un moment de silence, il ajouta : v Et Tchernichef, qui est milice taire, ne désire-t-il pas la guerre? Que leur écrit-il ce de son côté? Il ne peut cependant pas leur marquer ce que nous sommes faibles, que nous n'avons rien. Les ce préparatifs qui se font ici ne sont pas de nature à être ce cachés et, lui, ne saurait les ignorer. »

Le ministre de Prusse répondit là-dessus qu'il ne savait point ce que j'écrivais à ma cour, mais que d'après tout ce qu'il m'avait entendu dire, il croyait pouvoir assurer Sa Majesté que je ne m'abusais nullement sur les forces et les ressources qui se trouvaient en son pouvoir et que je ne souhaitais la guerre pas plus que le comte de Nesselrode.

ce Eh bien, reprit l'Empereur, si réellement ces ce messieurs n'ont point déguisé la vérité, comment se ce fait-il que l'on s'obstine à persévérer dans un ce système aussi louche et aussi peu propre à faire ce durer une alliance dont dépend le repos et la trance quillité de toute l'Europe? A Pétersbourg on s'est ce complètement abusé sur le danger qui peut les ce menacer; on a été sourd jusqu'à présenta toutes nos ce demandes; on a même poussé l'oubli de ses propres ce intérêts jusqu'au point de refuser Vojfre faite par ce rMre gouvernement d'intervenir dans les différends ec existant entre la Russie et la France, et loin de ce reconnaître les bonnes intentions du Roi, la lettre

« ({ii'il a écrite à ce sujet à l'empereur Alexandre a été <c montrée arec dérision à mon ambassadeur. On a de « môme rejeté la médiation de l'Autriche, en disant a que l'on était avec moi sur un pied trop amical pour ce avoir besoin d'intervention étrangère. // paraît en « général que, dans ce moment-ci, il règne beaucoup de « froideur dans les relations de la Russie avec l'Auc' tricife. On dirait que dans le siècle oii nous vivons les «: amis les plus naturels et les plus directs ne sauraient « s^inspirer d'autres sentiments que ceux de la mé- « fiance. Cependant, malgré la réponse faite par le « cabinet de Saint-Pétersbourg aux deux gouvernece ments, il s'est constamment refusé de s'expliquer, et, c< tout en continuant de très grands préparatifs de ce guerre, il a cru que je me contenterais de belles ce phrases. Il me faut des faits et non des paroles. A ce cet égard-là, je ne partage point du tout l'opinion ce de messieurs mes ambassadeurs, qui ne jugent les ce choses que sur la mesure des attentions et préveee nances que l'on a pour eux. Toutes leurs dépêches ce ne renferment que les bulletins des procédés dont ils ce sont l'objet, et ils croient, en me les adressant, ce m'envoyer de fortes preuves sur les dispositions de ce la cour de Russie. L'empereur Alexandre est fort ce aimable. Il les traite avec beaucoup de bonté, les ce prie souvent à dîner, leur fait des cadeaux, leur ce donne des chevaux, enfin n'épargne rien pour les ce séduire. Il est parfaitement secondé dans ce soin ce par M. le comte de Roumiantzof qui, de son côté,

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« leur fait mille politesses, de sorte que je tiens à la te cour de Saint-Pétersbourg non des ambassadeurs de <c France, mais des courtisans de l'empereur Alexandre « qui ne voient que par ses yeux. Ç avait été le cas de « M. de Caulaincourt; maintenant il en est encore de (c même avec M. de Lauriston ; aussi ce que je sais de « positif sur ce qui se passe en Russie, je le tiens de <c sources différentes des leurs. »

Une pareille sortie contre ses ambassadeurs et tout ce que l'empei'eur Napoléon a dit à ce sujet, prouveraient, ce me semble, que les rapports des Polonais et des émissaires du ministre de la police sur notre pays se trouvent en contradiction avec ceux de l'ambassadeur de France.

L'empereur Napoléon parla beaucoup à M. de Krusemark de nos armements ; lui dit qu'il n'ignorait pas qu'ils étaient très considérables, que nous les augmentions tous les jours et que nos troupes étaient braves et bien disciplinées. Sa Majesté ajouta encore à cet égard : <c L'ukase de l'empereur Alexandre, concernant le « nouveau recrutement a provoqué mon décret pour la « conscription de 1812. Les Russes croient que quatre « recrues prises sur 500 hommes, peuvent leur donner « 120000 hommes. Ils se trompent; je sais positivevc ment qu'ils ne retireront pas plus de 70000. Ma « conscrpition de l'empire français et celle du « royaume d'Italie me fourniront au moins « 140000 hommes, ce qui fait que mes armées seront « toujouis renforcées de moitié j)lus ({ue ne le seront « celles de l'empereur de Russie. »

Dans le courant de Taudience, qui a duré sept quarts d'heure, l'empereur Napoléon ne parla que fort peii de nos affaires de Turquie, se contentant de dire que la position des armées était telle que nous aurions indubitablement la paix, si nous le voulions sérieusement.

Ce que je viens de transcrire littéralement à Votre Excellence est tout ce qu'il m'a été possible de tirer de M. de Krusemark sur cet intéressant entretien, ce ministre s'étant entièrement refusé à me communiquer les discours de l'Empereur qui pourtant n'avaient aucun rapport à la Prusse ; il finit même par me supplier de mettre la plus grande discrétion dans l'usage que je ferais de tout ce qu'il m'avait dit; alors j'ai dû me contenter de lui parler des bruits publics concernant un arrangement éventuel des gouvernements français et prussien au sujet de la prochaine occupation du territoire prussien par les troupes françaises, et surtout relatifs à une opération combinée sur Kœnigsberg et Memel, pour nous y prévenir. Le général Krusemarck me répondit qu'il pouvait me donner sa parole d'honneur que l'empereur Napoléon ne lui avait rien dit de semblable, mais que nous ne devions pas ignorer en même temps que le passage des troupes françaises par la Prusse avait journellement lieu, à la vérité par petits détachements, mais qui cependant n'en pouvait pas moins remplir l'objet qui entrait dans les vues de l'empereur Napoléon.

Le ministre de Prusse se rejeta ensuite sur l'espoir que lui donnait l'arrivée du comte de Nesselrode et sur

l'inlérêt et le vif désir qu'avait son cabinet de voir s'ajourner encore les terribles événements qui se préparent.

Le duc de Bassano me parla aussi à différentes reprises du prochain retour de M. de Nesselrode et me dit les choses du monde les plus flatteuses sur ses moyens et son caractère. Le ministre des relations extérieures m'assura en même temps que lui, de son coté, mettrait toute son ambition à prévenir une rupture, etc., etc.

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