‹ Lettres et papiers, 1760-1850, extraits de ses archives; (volume 2)Chapitre 39 sur 43 · EN DATE DE PARIS, DU 5/15 AODT · texte numérisé non relu

EN DATE DE PARIS, DU 5/15 AODT

L'Empereur commença à me parler du mécontentement que lui avaient causé les dernières dépêches que j'avais reçues, et me dit: « que le Comte Lauriston, à qui « Votre Excellence les avait communiquées, n'avait pas « manqué de lui faire observer qu'elles ne signifiaient « rien et qu'elles ne conduisaient nullement aux éclairce cissements et à la fin qu'on devait tant souhaiter de « part et d'autre ; qu'il avait fait dire par le duc de « Bassano que nous n'avions fait qu'un pas rétrograde; « que nous ne voulons absolument pas nous expliquer « et répondre aux avances qu'il nous a faites pendant « six mois; que depuis six mois il propose de s'arranger « sur l'affaire de l'Oldenbourg; qu'il a offert d'indem- « niser le duc d'Oldenbourg par tout ce qui était à sa « disposition, par Erfurt, par une population égale, « homme par homme, par un même revenu que celui

qu'il avait, mais que la Russie se taisait sur ses propositions; qu'on ne m'avait pas envoyé les pleins pouvoirs qu'il avait désirés, pour que je puisse négocier et conclure l'arrangement qui était devenu nécessaire entre nous, que je ne pouvais pas soutenir que ces pleins pouvoirs me fussent superflus, et que j'étais suffisamment accrédité auprès de lui; qu'il savait fort bien que je n'avais pas la latitude qu'il me fallait pour négocier et pour finir, s'il m'engageait à le faire; que le duché d'Oldenbourg n'appartenait < pas directement à la Russie, qu'il faisait partie des c États de la Confédération du Rhin, et que s'il était c poussé à bout, toute négociation deviendrait désor- X mais impossible; qu'il n'avait aucun compte à rendre c* de ses démarches envers les membres de cette confé- ( dération, en étant le protecteur, et qu'il pouvait fort bien mettre le duc d'Oldenbourg, comme on disait autrefois, au ban, puisqu'il ne voulait pas remplir ses obligations comme membre de cette confédération ; qu'il l'avait fait sommer trois fois pendant la guerre d'Autriche d'envoyer son contingent, et qu'il ne l'avait pas fait; qu'il me le disait à présent, quoiqu'il ne l'eût encore dit à personne, pas même à son ministre ; que le duc n'avait cessé de faire la contrebande avec les Anglais; qu'un grand intérêt politique l'avait forcé de réunir l'Oldenbourg; qu'en le faisant, il n'avait pas du tout songé à causer le moindre ennui à l'empereur de Russie, ni à le blesser; que ce petit duché, qui ne rapportait que 500000 francs par an,

ne pouvait êlro une pomme de discorde et une raison de rupture entre deux grands empires, intéressés k être unis, comme la France et la Russie; que, par égard pour l'intérêt que l'Empereur pouvait prendre au Duc, il lui avait fait proposer de l'indemniser complètement, et que le silence que votre auguste maître gardait sur ses propositions, malgré qu'il les eût souvent répétées, prouvait que n'étant pas content de ses offres en Allemagne, il avait une arrièrepensée, et que celle-là était sans doute qu'il voulait avoir Dantzig, mais qu'il ne pouvait pas céder cette ville pendant que la Russie était armée, ou bien quelque district du duché de Varsovie, mais que par les mêmes raisons il n'y consentirait jamais ; que son honneur était engagé à soutenir et à conserver dans son intégrité ce nouvel État formé par ses soins: qu'il l'avait promis et qu'il tiendrait sa parole ; qu'il n'en céderait pas un pouce de terrain, pas un village; qu'il l'avait remis au roi de Saxe, dont la sagesse était si connue, pour ôter toute inquiétude à la Russie ; qu'il avait agrandi le duché de Varsovie par la Galicie, parce que son honneur lui avait également prescrit de ne pas sacrifier à l'Autriche les Galiciens, qui pendant la guerre s'étaient révoltés en sa faveur; que malgré toutes mes assurances, il voyait fort bien et sans se tromper que la Russie en voulait au duché de Varsovie; qu'elle voulait l'engloutir, mais que son devoir lui prescrivait de s'y opposer; qu'il ne voulait certainement pas nous faire la guerre, mais que

408 ARCHIVES DU COMTE Cil. DE NESSELRODE.

« c'était nous qui l'y provoquions; que notre manifeste, « envoyé à toutes les cours de l'Europe, en était la plus « grande preuve ; qu'il savait fort bien que ce manifeste « n'avait pu produire sur la Prusse, et l'ÂutFiche l'effet « que nous attendions, parce que l'une et l'autre avaient « à se rapj)eler, la Prusse que nous avions pu prendre « sur elle Bialystok, et l'Autriche, que, pour arrondir H notre frontière près de la Galicie, nous avions pu fort « bien nous accommoder de quelques districts de cette c( province ; que cette protestation n'était pas une sim- " pie déclaration pour mettre en réserve les droits de « l'Empereur et de la maison, comme j'ai continué de « l'affirmer, que c'était un véritable manifeste, et que « cette manifestation des sentiments de l'Empereur « pour lui et pour son alliance, que je n'ai cessé de « citer aussi, n'y avait été placée que comme un « simple formulaire d'habitude; que la réunion de « Hambourg avait pu ne pas plaire à la Russie, qu'il le ce comprenait à cause de son commerce, mais que ce (( qu'il ne pouvait pas du tout comprendre, c'était le « système actuel de la Russie et des combinaisons « qu'elle pouvait avoir; qu'elle était en guerre avec ce l'Angleterre, en guerre avec les Turcs, et qu'elle se ce mettait mal avec la France; qu'il avait cru avoir payé ce tous les comptes envers la Russie à Tilsit, à Friedland ce et à Austerlitz, comme il l'avait fait envers l'Autriche, ce qu'il se le tenait pour dit et qu'il n'avait qu'à se ce louer d'elle depuis sa dernière paix ; qu'elle avait eu ce l'erreur de croire que pendant qu'il était occupé de

la guerre d'Espagne, elle pouvait regagner ce qu'elle avait autrefois perdu, mais qu'elle en était revenue; que quels que fussent mes arguments, il disait toujours que c'était nous qui avions armé les premiers; que l'Empereur avait dit lui-même au comte Lauriston qu'il était prêta faire la guerre, qu'il l'avait donc été avant lui, et tandis qu'il ne songeait pas à l'être ; qu'à présent la chose était différente, -([u'il ne cachait pas qu'il armait, qu'il avait dépensé iOO millions pour ses armements, qu'ils étaient déjà très considérables, qu'il ne les interromprait pas et les continuerait toujours pendant un an, pendant deux ans, pendant trois ans, tant que la Russie ne s'expliquerait pas franchement sur ce qu'elle veut et ne s'arrangerait pas avec lui sur ses griefs; que quoique je lui répétasse toujours qu'elle ne demandait rien, qu'elle ne désirait que la continuation de son amitié et de son alliance, il ne pouvait y croire ; que ses armements prouvaient autre chose; qu'elle s'était fait déjà le plus grand mal en se privant des moyens de faire sa paix avec les Turcs, telle qu'elle la voulait; qu'elle y serait facilement parvenue en continuant l'offensive et les succès sur la rive droite du Danube qu'elle avait eus l'année passée; que ce n'est qu'en avançant toujours qu'on peut forcer l'ennemi à la paix qu'on offre; qu'il ne concevait pas comment on avait pu fonder chez nous quelque espoir sur les négociations de Bucharest, et même comment on avait pu s'en occuper après avoir diminué dans le même temps nos

« armées sur le Danube, dont l'emploi et les nouvelles « victoires auraient dû seconder la négociation pour la « paix; qu'en retirant par une vaine crainte (et des « articles de gazetiers) 5 divisions de la Valachie, nous « nous y sommes si fort affaiblis que notre défensive a ne pourra être également suffisante sur tous les « points; que la bataille de Roustchouk fait l'éloge de « la valeur de nos troupes, mais que le général s'était « trop avancé de la ville;' que c'était une victoire, ce militairement parlant entre généraux, comme nous « le sommes, dit-il, en regardant le Prince de Schv^^arcc zenberg qui se tenait à côté de moi ; mais comme « je vous parle d'objets politiques, je dirai que vous « êtes politiquement battus, puisque vous avez aban- « donné Roustchouk que vous vouliez et que vous deviez « conserver comme une tête de pont, car c'est s'abuser « que de croire qu'on peut empêcher le passage d'un « grand fleuve quand on n'a pas de tête de pont sur ce l'autre rive de ce fleuve.

ce En ne cachant pas que je suis armé déjà, en ce avouant que je continuerai mes armements, c'est ce que j'ai pu les faire et qu'ils me seront plus faciles <c et moins pénibles qu'à la Russie, parce que j'ai plus « d'argent et plus de moyens qu'elle. J'ai dit que je ce ne veux point faire la guerre à la Russie et que je ce puis rester trois ans dans l'étal armé où je suis; ce mais si dans cet intervalle la Russie ne s'explique ce pas sur ce qu'elle veut, sur son mécontentement, et ce que nos différends ne s'apaisent pas, je ne. pourrai

pas continuer toujours les mêmes sacrifices. Les mesures que je prends et que je continuerai de prendre en restant armé m'enlèveront mon argent et quand je me verrai sur le point de n'en plus avoir, je serai obligé, malgré moi, de tirer l'épée. Je ne veux pas la guerre, je ne veux pas aller la chercher si loin dans lo Nord; je ne veux pas rétablir la Pologne, je l'ai déclaré positivement dans mesdiscours publics au Corps législatif et de toute manière, je l'ai dit au prince Poniatowski, les Polonais le savent. Si je suis forcé à la guerre, je puis être battu aussi, mais si je ne le suis pas, le rétablissement de la Pologne en sera le premier résultat. Je suis prêt encore à tranquilliser la Russie sur ce point par une convention, comme celle qui allait se conclure et qu'il ne m'a pas été possible de ratifier à cause d'un mot, d'une phrase que le comte Roumiantzof a voulu y insérer et que je n'ai pu admettre, parce qu'il est au-dessus des forces humaines d'y souscrire, de l'exécuter. Je suis prêt à cette convention pourvu que le comte Roumiantzof ne s'avise pas d'insister sur cette phrase, que la Pologne, ne sera jamais rétablie, car j'aurai à y répondre toujours ce que j'ai répondu. J'ai levé une nouvelle conscription; je me suis armé; j'ai augmenté la garnison et les fortifications de Dantzig, mais je ne l'ai fait que quand les avis les plus détaillés me parvenaient de toutes parts sur les grands armements de la Russie, quoique le duc de Vicence ne m'en eut rien dit et qu'à Péters-

bourg on s'efforçât toujours de les contredire. J'ai créé de nouveaux bataillons dans les régiments de mon armée; au mois de novembre, j'aurai 200 000 hommes, indépendamment des 80000 que j'ai envoyés cette année en Espagne. L'année prochaine je lèverai encore une conscription qui me donnera de nouveau 200000 hommes de plus contre vous, sans y compter les troupes de la Confédération du Rhin et celles du duché de Varsovie ; dans deux ans, je renouvellerai la même mesure, et j'aurai alors 600 000 hommes à ma disposition. En continuant ainsi à augmenter progressivement mes forces contre la Russie, je continuerai à envoyer 25 000 hommes chaque année en Espagne, et pour y finir la guerre je ne ferai pas ce que vous faites pour finir la vôtre avec les Turcs; des fantômes chimériques ne m'effrayeront pas, hors de propos. Comment pouvais-je ne pas croire aux informations qui me parvenaient sur vos armements et à la direction que vous leur donniez contre moi, puisque vous les augmentiez au détriment de vos propres intérêts, en y faisant servir les troupes que vous aviez en Finlande et en rappelant cinq divisions de votre armée contre les Turcs, ce qui a si efficacement changé l'état et la balance de votre guerre avec eux. L'empereur Alexandre ne veut pas faire la guerre, il le dit, vous ne cessez de le répéter, je veux y croire, mais les faits ne sont pas conformes aux paroles. Le duc de Vicence, revenu tout engoué de la Russie, a voulu

ARCHIVES DU COMTE Cil. DE NESSELRODE. 415

« me soutenir que ces cinq divisions n'avaient pas c( quitté la Valachie; mes nouvelles directes me le « confirmaient pourtant, et j'ai vu qu'il n'a pu qu'être « abusé par tout ce qu'on lui faisait accroire à Péters- « bourg. Le comte Lauriston est également comblé de « marques de faveur de l'Empereur depuis les cinq « mois qu'il y est. Un ambassadeur peut être fort « sensible à de pareilles distinctions, mais il ne doit « pas s'oublier en faisant sa cour au pays où il est « envoyé; il y a des occasions où il doit agir avec éner- « gie et développer la vérité tout entière. L'affaire de « l'Oldenbourg doit finir; elle a commencé et alimenté « seule nos différends ; on n'a pas voulu vous envoyer « les pleins pouvoirs que vous avez demandés, qu'on « envoie donc ici des plénipotentiaires pour en traiter u et la finir, je désire et ne demande que cela. En « attendant, on vous ôte un bon secrétaire auquel vous « êtes accoutumé et on vous laisse dans l'embarras u sans un bon aide pour vous soulager dans votre c< travail. »

J'ai répliqué que le comte de Nesselrode avait demandé un semestre pour retourner en Russie; qu'il y avait acheté des terres en commun avec le prince Gagarin, et que ses affaires domestiques l'y rappelaient pour quelque temps.

« L'empereur Alexandre et le comte Roumiantzof « vont être comptables des maux qu'ils feront éprouver « à l'Europe par la guerre; on peut savoir quand on « veut la commencer, mais on ne peut savoir comment

« et quand on veut la finir. La franchise doit être toucc jours le langage des grandes puissances, et on ne « l'observe pas chez vous. Je ressentis la plus grande « satisfaction quand le général Lauriston m'informa fc que l'Empereur lui avait dit qu'il aurait bien besoin ce de renvoyer sur le Danube les cinq divisions qu'il « en a retirées et qu'il le ferait dès que je diminue- « rais de moitié ma garnison de Dantzig. Je vis dans « cette franchise un commencement de rapprochement, ce et je m'étais flatté que tout allait finir entre nous, ce mais on a fait un objet de réticence envers vous ; on (c ne vous en a rien dit dans les dépêches que vous ce venez de recevoir, on n'a pas même voulu que vous ce me le confirmassiez officiellement; on ne vous « répond rien sur le compte que vous avez certainece ment rendu de ma conversation et sur celle que j'ai ce eue avec Schouvalof, où je lui ai répété ce que je lui ce ai dit; on se tait sur toutes les représentations que ce vous avez dû faire. Ce silence n'indique-t-il pas claice rement (ju'ils ont à Pétersbourg une arrière-pensée ce et une intention qu'ils marquent encore par des proce testations. Ils sont inconcevables dans leur aveuglece ment; on ne les comprend pas; ils agissent comme ce la Prusse l'a fait en courant d'elle-même à sa perte. ce Je ne suis pas comme le comte Roumianlzof qui ce s'amuse à rire et à faire des calembours de tout; ce moi je ne sais pas en faire autant, je prends tout au ce sérieux et j'agis d'après les conclusions que me préce sentent mon devoir envers mes peuples et le véritable

ARCHIVES nu COMTE CH. DE NESSELRODE. 415

ce étal des choses. Je sais que vous voulez expédier un « courrier; expédiez-le; informez l'empereur Alexandre « de tout ce que vous venez d'entendre de moi; je « connais son bon esprit et j'y compte beaucoup. C'est « depuis un an que j'ai commencé à remarquer du ce changement dans sa manière d'être vis-à-vis de moi; « ce n'est pas officiellement que je vous ai parlé, ce « n'est que sous forme de conversation. Enfin, je ce désire vivement que vos souhaits s'accomplissent et ce que vous puissiez voir bientôt, comme vous le ce croyez, toutes les difficultés aplanies entre nous et ce nos relations rétablies sur l'ancien pied. »

L'Empereur a dit encore :

ce Ne concevant rien à la marche qu'on suit chez ce vous, je suis comme l'homme dans l'état de nature, ce qui, lorsqu'il ne comprend pas, se méfie. 11 y a pource tant des talents en Russie, mais ce qui s'y fait ce prouve, ou ({u'on a perdu la tête, ou qu'on a des <e arrière-pensées. Dans le premier cas, vous ressemée blez à un lièvre qui a du plomb dans la tête, qui ce tourne et qui tourne sans savoir quelle direction il ce suivra, et où il arrivera. »

En parlant de la Pologne, et qu'il ne songeait pas à la rétablir, il a dit :

ce Voulez-vous des assurances, des conventions, la ce garantie de U Autriche? Vous les aurez. »

Page 1