‹ Lettres et papiers, 1760-1850, extraits de ses archives; (volume 2)Chapitre 5 sur 43 · Rombeck (M"" de), sœur du comte Louis de Cobentzel · texte numérisé non relu

Rombeck (M"" de), sœur du comte Louis de Cobentzel

renaisse un jour à son ancienne prospérité? Devait-elle ne pas aimer les émigrés parce que vous les haïssez, ni voir ses anciens amis parce que ce ne sont pas les vôtres? Devait-elle ne pas partager l'enthousiasme général qu'inspirait alors la noble conduite de l'empereur de Russie? Devait-elle ne pas aimer un prince qu'elle regardait comme le sauveur de l'Autriche? Et qui aurait jamais songé à lui faire un crime d'une lettre innocente, dans laquelle elle pouvait avoir dit qu'elle porterait volontiers sur son dos (non pas en Russie comme vous l'expliquez bètetement ou méchamment, l'Empereur était alors en Moravie) quelques bouteilles de vin de Madère que le Prince, comme tout le monde sait, préfère à tous les autres vins? Où est donc dans tout cela la perfidie ou l'intrigue que vous lui rereprochez?

0 sagesse de Dieu ! vous êtes sans seconde.

Mais à quel plat tyran vous livrâtes le

[monde !

C'est tout cela qui me fait peur et m'oblige à exiger des garanties pour être sûr de ne pas recommencer encore malgré moi. Si vous aviez une constitution, une espèce de

pouvoir intermédiaire entre le peuple et le souverain, Propos lâchement perfide

dans un moment où la décomposition de la monarchie ne

pouvait que disposer les Autrichiens à en saisir le sens et le

but; propos audacicusement

impudent de la bouche d'un

homme qui a mis sa volonté

féroce à la place de toutes les

lois et de toutes les formes,

qui a établi le despotisme le

plus pur, le plus consommé, le

plus outrageant, dont l'Europe

ait jamais conçu l'idée, et qui

peut-être, ce jour même, avait

détruit d'un trait de plume

l'ancienne constitution du pays

de Wurtemberg, en abolissant

les États, en déclarant l'électeur souverain, sans pouvoir

intermédiaire quelconque entre

lui et le peuple.

je n'en demanderais pas; mais je ne veux pas qu'une intrigue de femme de chambre, gagnée par un Rasumovski, un Paget*, vous fasse faire la guerre quand cela vous plaît, ou à cette Cobentzel leur amie.

Ce mauvais entourage, et

1. Paget (lord Arthur), né eu 1771, ambassadeur en Autriche, on 1801, contribua beaucoup à la coaUlion de l'Europe contre la France, en 1805, retourna à Londres en 1806, et passa l'année suivante à Constantinople en qualité d'envoyé extraordinaire, alin de détacher la Turquie de son alliance avec la France.

Vous parlez ici comme il convient à un usurpateur révolutionnaire. Vous oubliez un peu, il est vrai, votre nMe de fondateur de dynastie, car les descendants dont vous aimez tant à parler sei'aient donc aussi souverains nés, si Dieu pouvait avoir résolu de laisser subsister votre horrible création. Mais nous passerons sur cette inconséquence, le décousu et \es contradictions sont 'encore une fois les éléments de votre esprit. Ce qui nous étonne davantage, c'est qu'en donnant dans ce style révolutionnaire, vous avez précisément choisi ce qu'il y a de plus plat et de plus absurde en fait de raisonnement démocratique.

La nature, qui produit des millions d'êtres subalternes contre un individu supérieur, a traité la classe des princes comme les autres. Les grands hommes sont rares partout; mais comme il n'existait en Europe qu'à peu près une douzaine de souverains (avant que vous en eussiez moissonné la moitié) sur environ cent vingt millions d'honimes, la chance de voir sortir de ce pljtit

l'ignorance sur les choses et les gens, tiennent toujours à ceux qui sont nés souverains.

Quoique je ne sache pas toujours tout non plus, au moins la connaissance des hommes, que j'ai un peu, vient de ce que j'ai été un particulier, et que du rang de simple soldat je me suis élevé au trône où je me suis établi.

J'aime à lui donner de l'éclat et à m'entourer de ce qu'il y a de mieux dans toutes les classes.

AUCHIVES DU GOMÏi; CH. DE NESSELRODE.

nombre quelque chose de bien fort et de bien distingué était nécessairement très circonscrite si cet ordre de choses vous déplaît, pourquoi donc ne pas employer votre crédit pour élabUr partout le système des élections populaires 1 Pourquoi donc ces éloges pompeux de chai'mes d'un gouvernement hévéditaire dont vos oncles, et vos enfants adoptifs et les arrière-cousins de vos cousins, entretiennent aujourd'hui l'Europe?

Et quant à la connaissance des hommes, vous faites bien de dire que vous l'avez un peu ; un peu plus serait vraiment trop pour la crédulité même de vos bons et innocents auditeurs. Vous ne vous entourez pas, il faut être juste, de gens comme CoUoredo ou Collenbach, ou Lamberti ; vous avez trop d'esprit vous-même pour tomber aussi bas. Mais Frédéric II, et Catherine II, et Marie-Thérèse, et Joseph II, et Gustave III, et jusqu'au malheureux Louis XVI, pour ne citer que des souverains de notre temps, tous nés et élevés pour le trône, les auraient-ils donc choisis par hasard ! Le mérite que vous réclamez ici n'est que celui de n'être pas

une hête. Personne ne vous a soupçonné de l'être ; mais per- • mettez que nous observions en même temps que dans tout ce qui s'appelle connaissance des hommes, dans le sens le plus restreint de ce terme, vous nous paraissez extrêmement arriéré. Chaque fois que votre Moniteur nous présente quelque article de votre composition, où vous vous prononcez sur un homme quelconque, on peut parier dix contre un que le contre-pied de tout ce que vous en dites sera l'exacte vérité. Et comment aussi en serait-il autrement? vous n'avez jamais été placé de manière à pouvoir observer et choisir les hommes, vous étiez toujours ou trop bas ou trop haut pour les atteindre ; votre naissance et vos premières relations vous enfermaient dans une sphère étroite qui cachait le monde à vos yeux; votre étoile (qu'on la définisse comme on veut) vous en a fait sortir tout à coup et vous a emporté en moins de six mois à une élévation démesurée d'où vous n'étiez plus capable de distinguer que les génuflexions de vos vils contemporains. Vous seriez bien bon, au reste, si vous vous donniez la peine

d'acquérir ce qui vous manque dans ce genre d'instruction.

Le seul rapport dans lequel vous vous trouviez avec les hommes de votre siècle, c'est celui de les dépouiller, de les tyranniser et puis de les insulter. Or, pour vous acquitter de cette tâche honorable vous les connaissez plus qu'il ne faut ; ce que vous en savez vous dispense d'en apprendre davantage : ils souffrent tous ; vous voilà suffisamment instruit.

Non certes, tout cela ne seraitpas arrivé, mais pas comme t'ows l'expliquez et comme vous voudriez le faire entendre, que Marie-Thérèse, pour épargner une guerre à ses sujets, vous aurait laissé en possession de tout ce qu'il vous a plu d'envahir ; elle vous aurait empêché de le prendre ; il est assez plaisant que vous vous livriez à des réflexions semblables.

Vous seriez encore capitaine

Cette grande Marie-Thérèse dont le portrait et l'habitation que j'occupe me font souvent penser à son glorieux régne, elle aimait à consulter les grands de son empire et à les approcher d'elle. Tout ceci l'étonnerait bien, si elle le savait et ne serait pas arrivé.

AKCHIVES DU CUMTE GH. DE iNESSELKODE.

d'artillerie, si les grands Princes du siècle n'étaient pas morts avant que vous eussiez commencé votre carrière. De tous les hommes qui existent aujourd'hui, vous êtes celui auquel il convient le moins de nous reprocher notre faiblesse.

C'est elle qui a fait votre grandeur; profitez-en sans nous mortifier et n'ajoutez [pas au poids de nos malheurs réels l'outrage de votre commisération humiliante et de vos très inutiles leçons.

Vous êtes arrivé à Vienne dans six semaines; le danger contre lequel vous cherchez des garanties géographiques n'était donc pas bien grand à ce qu'il paraît. Pourquoi ne nous détruisez-vous pas ? Cette garantie serait la plus sûre de toutes.

J'ai trouvé votre Empereur mieux que je ne pensais et je lui crois de bonnes qualités.

Mais elles ne me rassurent pas; ce qui fait, comme j'ai dit, qu'il me faut une garantie géographique et militaire.

Vous êtes tous intéressés à me la procurer. Allez à Hollitscli; dites que je partirai tout de suite. Je croyais que la signature me suivrait ici.

Comme vous êtes pressé de jouir! Il y a, à peine, six ou sept jours que vos plénipotentiaires se sont rendus à Presbourg et vous vous plaignez que le traité définitif, traité qui nous enlève le Tyrol, la Souabe, le pays de Venise, qui vous rend maître de l'Italie, qui accorde la dignité royale à deux ennemis de leur patrie, qui a anéanti l'Autriche, qui met l'Allemagne et l'Europe à vos pieds, ne soit pas déjà signé aujourd'hui !

Vous vous ennuyez à Schœnbrunn ! Homme insatiable et ingrat! pas même huit jours de repos, après des succès sans exemple, après une suite de

où je m'ennuie. Je ne sais que faire. Tout mon monde a envie de retourner à Paris, où nous sommes mieux, où nous avons de jolies femmes. Qu'on en finisse donc! et qu'on se souvienne qu'après avoir, la veille de la bataille d'Austerlitz, proposé de ne pas répandre le sang de quarante mille hommes à l'empereur de Russie, j'étais le lendemain maître de sa personne, de celle de l'empereur d'Allemagne et de leurs restes d'armées., si j'avais marché à eux. Enfin tout est à moi dans ce moment-ci.

212 ARCHIVES DU COMTE Cil. DE NESSELRODE.

victoires et de conquêtes dont un autre aurait rempli un demi-siècle ! Vous ne manquiez pas non plus d'amusements : aujourd'hui vous créez un roi, demain vous écrirez un décret qui en précipitera un autre de son trône. Seriez-vous plus heureux à Paris? Ce propos si leste et si joyeux et si peu d'accord avec tout ce que nous savons de vous pourrait-il nous rassurer un instant? Ni vous, ni ceux que vous appelez votre monde ne jouiront de ces jolies femmes de Paris, au moins cette fois-ci. L'Europe ne sera pas votre dupe. Celui que huit jours de retard impatientent et désolent si fort lorsqu'il s'agit de consommer la ruine de notre monarchie, doit avoir pour les années qui nous attendent des projets dont l'idée seule fait glacer le sang dans nos veines. Ces mots terribles Qu'on en finisse donc! nous ne serons pas les derniers qui les entendrons ; ils retentiront jusqu'à ce que tout soit fini.

Préparez-vous, Puissances voisines ! vous n'avez pas voulu vivre avec nous, en vain vous flattez-vous de nous survivre.

Et en cas de malheur ou d'une coalition mieux organisée.

Avec une coalition mieux organisée, nous ne vous aurions jamais vu à Vienne et vos conscrits et vos armées de réserves auraient été assez occupés pour défendre la Hollande et les Pays-Bas, contre les 250 000 hommes, prussiens, suédois, saxons, anglais, et russes, à qui nous aurions fait passer le Rhin.

iN'avais-jepas encore la garde nationale, les conscrits des armées de réserves? Tout aurait passé le Rhin, et c'était encore 250 000 hommes, mais je n'en ai pas besoin. Je n'en reviens pas de me trouver ici.

Quel fut mon étonnement lorsqu'à Linz on vint me proposer la capitale d'un grand empire! La livrer à l'ennemi! l'y appeler! cela ne s'est jamais vu. C'est le doigt de Dieu, me suis-je dit. Je me dirige à Vienne et j'y suis venu ; mais mon étonnement a redoublé quand j'ai vu cette immense artillerie dont on ne se servait pas pour se défendre et qui m'aurait empêché d'entrer dans cette capitale qu'on me livrait tout entière. Je l'ai dit à votre Empereur; il m'a répondu : « J'ai cru qu'on l'avait sauvée. » Son intérêt à lui est de me faire partir d'ici, car son

ARCHIVES DU COMTE Cil. DE NESSELRODE.

Quant à cela ne craignez rien et ne vous mettez pas en peine pour nous. Le peuple ne voit en vous qu'un enfant de la fortune, un conquérant, un héros ou un fléau de la terre; et tous ceux qui sont en état de vous juger connaissent plus ou moins la situation de ce que vous appelez votre peuple.

Ils savent que vous n'en faites pas plus de cas que de l'eau avec laquelle vous vous lavez les pieds et qu'au milieu de vos lugubres victoires, ce peuple, victime de votre ambition, fatigué par vos guerres interminables, tourmenté par vos conscriptions, appauvri par vos folles dépenses et par la stagnation de son commerce et de son industrie, ne soupirant qu'après le repos qu'il n'est plus en votre pouvoir de lui donner, serait déjà réduit au dernier désespoir, si la fertilité de son sol et la légèreté de son caractère ne le soutenaient pas contre votre tyran-

peuple saura ce que je fais pour le mien auquel je pense sans cesse, tantôt pour l'agriculture, tantôt pour le commerce, tantôt pour l'industrie, enfin pour tout vivifier et tirer parti de ma population que j'ai tant augmentée.

nie. Le bonheur d'être gouverné par Vous n'est plus ambitionné aujourd'hui que par quelques grands mécontents de leur pays et par quelques sots à demi éclairés. Ce sont là vos admirateurs. Mais ce qui constitue la vraie opinion publique, les lumières des hommes instruits et le bon sens de la masse du peuple, vous a jugé sans appel, la postérité se chargera du reste.

Oh ! quelques bagatelles à la vérité ; quelques provinces de plus ou de moins à sauver ou à perdre; quelques nouveaux royaumes à reconnaître, celui de Naples à sacrifier. Il est inconcevable que nos ministres puissent s'arrêter une minute à de pareilles niaiseries, sachant que le maître de la terre

Quels peuvent être les accrocs à cette paix? Que peuvent les petites armées du prince Ferdinand? du prince Jean? et celles du prince Charles, si fatiguées et si diminuées? Il ne vous manque plus que de compter sur les Prussiens. On devait bien se douter que si je n'avais pas été sûr d'eux, je n'aurais pas fait une pointe, non seulement jusqu'à Vienne, mais encore jusqu'à Olmûtz.

s'ennuie au palais de Schœnbrunn.

Il vous sera pourtant bien difficile de le prouver. Ce que vous avez dans votre poche n'est que le traité qu'un ministre infâme vient de signer avec vous, sans y être autorisé par personne. Qui vous dit qu'au lieu de le ratifier, on n'aimera pas mieux prendre celui qui vous a si bien servi?

Nous n'aimons pas les Prussiens ; peut-être les avons-nous trop haïs. Mais nous savons que si tout s'était fait, comme les gens sages parmi nous l'avaient voulu, quelques fautes àjamais déplorables n'auraient pas ruiné cette coalition, dont la Prusse, malgré tout ce que vous nous direz, s'était effectivement déclarée partie, vous auriez pu vous repentir de votre pointe. Au reste il n'est que trop vrai que la Prusse et

J'ai là (mettant la main sur sa poche) de quoi vous prouver qu'ils n'ont jamais songé à vous aider. Ils ont toujours fait leurs affaires et ne pensent qu'à eux. En tout cas, ils ne sont plus ce qu'ils ont été.

L'infanterie n'est plus la même, et l'artillerie est devenue mauvaise ; voilà ce que c'est qu'une longue paix*

Le PniNCE TCUERNICHKF

d après un dessin original de l'album de caricalun du Comte Ch. de Nesselrodé,

son armée ne sont plus ce qu'elles étaient autrefois. Le ciel a voulu que vous ne rencontriez sur votre route que des souverains impuissants, des empires caducs et des institutions expirantes de vieillesse. C'est là votre titre, c'est là l'origine de votre grandeur.

Vous avez l'air d'être fort sur la terre, parce que vous ne marchez que sur des cadavres; votre gloire est une de ces plantes parasites qui ne germent, qui ne se nourrissent qu'aux dépens de la bonne végétation; la pourriture générale est votre élément, c'est elle qui vous a créé et qui vous soutient.

Voilà donc un de vos secrets que vous nous confiez avec une franchise unique : il vous faut absolument la guerre pour que votre armée ne soit pas défanatisée. Tantôt vous déclarez que ceux qui conseillent la guerre méritent d'être pendus ; maintenant vous vous moquez de ceux qui ont long-

Mon armée, si fanatisée à présent, au bout de dix ans, perdra cet esprit militaire qui la rend victorieuse. Aussi, si l'on me force à faire la guerre, j'aime mieux que ce soit à présent que je suis jeune encore*

temps vécu dans la paix.

Quelle triste et effrayante perspective ! Vous nous faites la guerre pour nous humilier ; vous nous faites la guerre pour nous piller ; vous nous faites la guerre pour nous dominer ; et quoi que nous fassions pour vous contenter, vous la ferez encore pour que vos soldats ne se rouillent pas à force de repos. Sont-ce là les principes philanthropiques que vous vouliez faire triompher dans votre siècle ? Est-ce là ce règne des idées libérales que vous vouliez établir en Europe?

Quelle plaisanterie fine et délicate! Dans six mois vos misérables contemporains vous ont rendu maître de la France, de l'Europe, de la Suisse, delà Hollande, de l'Italie et de la moitié de l'Allemagne. En partant de l'âge de trente-six ans, il vous en faudra encore quatre tout au moins pour consommer l'asservissement de l'Europe.

C'est un bon âge que trentesix ans et je ne me soucie pas d'attendre soixante ans, ou que je devienne podagre pour ne plus être aussi actif.

Pourquoi vous êtes -vous pressé? Il fallait attendre ma mort. Mais je suis obligé de vous dire que si je recommence

ARCHIVES DU COMTE Cil. DE NESSELRODE.

Vous nous renvoyez à votre mort. Sans doute, nous aurions mieux fait de ne pas vous provoquer aujourd'hui où, grâce à nos fausses mesures, à notre bêtise et à notre polpoltronnerie, nous n'avons fait qu'accélérer vos progrès. Mais peut-on être en paix avec vous? Et ce que vous nommez paix n'est autre chose qu'une guerre perpétuelle, ne différant de celle à laquelle vous accordez le titre, que par cela seul que vous frappez, sans que personne vous réponde.

et, si par hasard, j'étais aussi heureux, je ne laisserais pas un pouce de terre à la maison d'Autriche; je diviserais, je partagerais, organiserais et n'aurais plus besoin de demander, en grâce, une garantie.

D'après les principes de no-

Mais voilà ce qui m'arrive :

on me force à tout, comme par exemple à détrôner le roi de Naples, pour son manquement à la neutralité. Pourrait-il l'empêcher avec si peu de moyens? dit le commandeur Zinzendorf.

Il était à la chasse quand il apprit le débarquement, mais j'ai su comment tout, cela a été préparé et conduit.

ARCHIVES DU COMTE GlI. DE NESSELRODE.

tre ancien droit public (vous en aurez entendu parler), l'infraction d'un traité, comme toute autre lésion politique, autorisait la partie lésée à demander une satisfaction ou tout au plus réparation, s'il en était résulté une perte réelle.

Au cas où l'infracteur s'y refusait, on avait le droit de l'y forcer par la guerre ; mais détrôner un souverain et même toute une famille régnante, pour avoir rompu un traité!

On le déclare déchu de sa couronne, sans aucune négociation préalable et avant qu'un seul de vos soldats ait mis le pied sur son territoire ; le casser comme un subalterne par un décret et quelques lettres de cachet, voilà un de ces attentats inouïs qu'il vous était réservé de produire.

Et celte reine si peu digne d'être fdle de Marie-Thérèse, a été se jeter presque au coudes généraux russes à leur arrivée et des remerciements, des transports, des espérances, enfin tout ce qu'il faut pour perdre une couronne, àmoins que les troupes que j'y envoie ne soient battues et je ne le crois pas. Je serai ou je serais (ce qui est bien différent) désolé de vous reprendre Venise que

AncHiVEs 1)1 LUMTi; en. m nesselrode.

Il est vrai que les crimes de la reine de Naples sont :

1° De ne pas aimer beaucoup les assassins de son illustre famille ;

2° De leur préférer les protecteurs et les soutiens de son pays;

3° De ne pas chanter des Te Dewm lorsque vous remportez des victoires.

je vous ai donnée. J'estime l'Electeur de Salzbourg, qui pense et qui gouverne bien.

Je voudrais que les raisons d'État ne gênassent pas les sentiments des souverains obligés à se sacrifier eux-mêmes leur repos, leur vie, leur personne et quelquefois leurs conquêtes, tout enfin pour lui.

A propos de conquêtes et de pertes de provinces, qui empêcherait l'Autriche de se refaire un peu aux dépens de quelques-unes de l'Empire Ottoman? Je ne m'y opposerais pas, car il nous faut à tous des barrières contre la Russie.... C'est impardonnable d'avoir partagé avec elle, et la Prusse, la Pologne ; c'est immoral et impolitique.

222 ARCHIVES DU COMTE Cli. DE NESSELUODE.

Cette conversation rapide ne laissa qu'à deux députés le moyen de dire un mot. Celui de Zinzendorf se trouve à cette marque*.

Lorsque Bonaparte dit que les souverains n'étaient pas instruits de tout, le landgrave de Furstenberg dit : « Le prince Trautmannsdorf, qui avait le portefeuille pendant la paix de Lunéville a trouvé bien des affaires inconnues à Sa Majesté l'Empereur ». « Pourquoi avezvous été mis décote? » lui dit Napoléon, vous aviez la confiance générale, je le sais. »

Quelques jours après, il fit appeler le comte de Zinzendorf, seul, à une audience, où il lui dit entre autres : « Qu'est-ce que vos Teu toniques et cbevaliers qui ne sont ni religieux ni militaires? Ce n'est pas parce que je ne suis qu'un gentillâtre, mais je n'aime pas la noblesse, je ne fais cas que de celle que je fais. Si je voulais m'allier avec les Russes, que deviendriez-vous, AutricMens et Prussiens! Heureusement je ne veux pas attirer des barbares, hors de chez eux. Prenez sur les Turcs pour les empêcher de prendre.... On fait bien des contes sur moi : tantôt on dit : cet homme est fou; tantôt : il est maigre, malingre, il se tue, il ne vivra pas longtemps.... Je n'aurais pas souflert que mes ministres et généraux logeassent dans les appartements de l'Empereur et de l'Impératrice ; mais qui pourrait croire qu'ils logent dans des galetas?

Je pourrais vous jouer un mauvais tour; j'ai entre les mains cent millions de vos papiers si bien contrefaits que je défie de s'en apercevoir; mais je les brûlerai ou vous les enverrai, je ne veux pas les mettre en circulation.

Le comté Charles de Nesselrode à son père.

Moscou, 10/22 janvier 1810.

Depuis hier, de retour de notre nouvelle possession, je me propose, mon cher père, de repartir sous peu de jours pour Saint-Pétersbourg, où je viens d'apprendre qu'il s'est passé de grandes choses pendant le temps que j'en ai été absent. Nous avons reçu ici par la dernière poste la nouvelle importante de l'établissement d'un conseil suprême composé de trente-sept membres et où se discuteront dorénavant toutes les affaire^administratives. Je joins ici la liste des membres de ce conseil, parmi lesquels vous trouverez nombre de vos connaissances. C'est le jour de l'an que ce nouvel ordre de choses a été promulgué et l'on s'en promet les effets les plus heureux par la promptitude avec laquelle les affaires s'expédieront de cette manière. Nous avons appris, presque en même temps, une nouvelle affligeante pour la société de Pétersbourg, celle de la mort du

prince Beloselski*, enlevé par un coup d'apoplexie; le pauvre homme a été, à la vérité, privé de sens commun pendant toute sa vie, mais cela n'a pas empêché que sa maison ne fût une des plus agréables ; il était au reste fort bon, n'a jamais fait de mal à personne et sera assez généralement regretté. Ce ne sera peut-être pas tout à fait le cas d'un autre personnage mort ici la semaine passée et qui est la très célèbre princesse Dachkof^ Au milieu de toutes ces calamités, le Comte Michel Roumiantzof, l'aîné des trois frères, est devenu fou, au grand étonnement de tout le monde, car il n'avait certes pas ce qu'il fallait pour ça.

Voilà, mon cher père, ce qu'il y a de plus intéressant dans nos froides régions.

1. Beloselski-Belozerski (prince André Micheleiovitch), 1752-1809, fut, sous Catherine, ministre de Russie à Dresde et plus tard à Turin. Grand échanson sous le règne d'Alexandre I". Écrivain et prolecteur des Arts.

2. Dachkof (princesse Catherine Romanovna, née princesse Vorontzof), 1745-1810, était la nièce du chancelier Vorontzof. Adepte de la philosophie française, elle conspira contre Pierre III, en faveur de Catherine II, Elle dut cependant quitter la cour, et conduisit son fils à l'université d'Edimbourg. Rentrée en Russie, elle fut nommée directrice de l'Académie des sciences, puis présidente de l'Académie russe. Elle écrivit beaucoup pour les journaux dirigés par Catherine II, et rédigea elle-même l'Interlocuteur des amateurs de la parole russe, Revue de l'Académie. Elle laissa de célèbres Mémoires, publiés à Londres en 1859.

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