Talleyrand
236 ARCHIVES DU COMTE Cil. DE NESSELRODE.
importante que je vous envoie ci-jointe. J'ose prendre la liberté, Monsieur, de vous prier de n'en faire usage qu'avec la plus grande circonspection ; car, si M. de Caulaincourt pouvait en avoir la moindre connaissance, il y aurait deux personnes de fusillées, et cette source précieuse tarirait pour toujours. J'ai déboursé pour cet objet 3000 francs; si, comme je n'en doute pas. Sa Majesté Impériale juge utile au bien de son service que j'entretienne les intelligences auxquelles je dois cette communication intéressante, il faudrait mettre à ma disposition une somme de 50 à 40 000 francs, indépendante de la caisse extraordinaire de l'ambassade ; il me serait agréable que ce crédit fût ouvert pour moi chez MM. Perregaux*, Laffitte* et Cie, avec lesquels j'ai les relations les plus suivies.
Lorsque j'écrivis ma première lettre, je n'avais pas connaissance encore de ce mémoire ; il vous présentera la confirmation la plus sûre des opinions que j'y énonçais sur la marche future du gouvernement français à notre égard. Déroulant à vos yeux toute la politique de Napoléon, il indique de lui-même celle qu'il faudra lui opposer. Je ne puis là-dessus que me référer à ce que
\. Perregaux (Alphonse-Claude-Charles-Bernardin, comte), banquier français, né à Neufchâtel (Suisse), en 1750, mort à Paris, en 1808. 11 fut nommé sénateur, puis régent de la Banque de France en 1800, C'est lui qui accueillit Laffite (dont il fit plus tard son associé), en lui voyant ramasser dans sa cour cette fameuse épingle, devenue un symbole d'ordre et d'économie. Sa fille épousa Marmont, duc de Raguse.
2. Laffittk (Jacques), financier, né en 1767, mort en 1844. Une de ses trois filles épousa le prince de la Moskowa,
j'ai eu l'honneur de vous mander d'après les conseils du cousin Henry. Il désire surtout que l'on ne montre pas d'inquiétude; que l'on mette beaucoup de fermeté et de franchise dans toutes les explications avec la France, et que l'on n'agisse que sous un calme apparent. Je crains presque qu'il ne soit plus temps de sauver la Prusse ; après elle, c'est la Suède dont il nous importe le plus d'être assurés, et il me semble que ce n'est point impossible en employant les moyens que j'ai osé indiquer. Tant que nous n'aurons qu'un seul côté à défendre, je ne croirai jamais notre position désespérée.
Agréez mes respects et mes sentiments invariables.
P.-S. — J'ai adressé ce paquet au comte Kolchoubei, afin que le porteur ne se doute point des relations que j'ai le bonheur d'entretenir avec Votre Excellence.
26 mars/7 avril 1810.
On me fait espérer encore la communication de deux autres Mémoires; on en demande 4000 francs. Je prendrai sur moi de les débourser, mais je vous supplie de vouloir bien me les faire restituer sans délai, car les moyens que me procure mon crédit particulier ne sauraient guère aller plus loin.
238 AUGIIIVES DU COMTE Cil. DE NESSELKODE.