Roumiantzof (comte Nicolas Pétrovitch) Voir tome I
lui. Il avait beaucoup de bon sens, de loyauté et de fermeté de caractère, mais peu habitué au monde, les devoirs de société le gênaient, et il arriva à Paris, beaucoup plus préoccupé de l'idée de se retirer le plus tôt possible d'une position qui contrariait, ses habitudes et ses goûts, que du désir d'y prendre racine. Il eut néanmoins du succès auprès de Napoléon. Ses allures franches ne déplurent pas, et dans les entretiens qu'il eut avec celui-ci, entretiens qui furent fréquents et parfois assez animés, il sut toujours conserver sa dignité. Le soin m'était réservé de mettre par écrit leurs entretiens, et de rédiger toute la correspondance de l'ambassade. Nos dépêches n'étaient pas toujours très favorables à l'alliance française; aussi devaient-elles déplaire au Comte Roumiantsoff, l'âme damnée de Napoléon.
C'est à cette époque que se préparait l'affaire d'Espagne. Au printemps de l'année 1808, eut lieu la tragédie de Bayonne, suivie de près par un embrasement presque général de ce pays. L'Empereur Napoléon résolut d'y envoyer des armées considérables pour établir sur le trône de Charles-Quint son frère Joseph, mais il sentit en même temps la nécessité de s'assurer de la tranquillité des autres puissances du continent, de celles surtout auxquelles il avait fait trop de mal pour ne pas se méfier de leurs desseins. A cet effet, il proposa une nouvelle entrevue à l'Empereur de Russie. Elle eut lieu à Erfurth. L'Empereur Alexandre engagea le Comte Tolstoy à y assister, et celui-ci m'emmena avec lui. Je fus donc témoin de cette célèbre entrevue,
où, sans prendre aucune part directe aux affaires, je
lus à même de recueillir de précieuses informations et de tout voir. L'Empereur m'avait traité assez froidement; il m'en voulait à cause des dépêches du Comte Tolstoy. Celui-ci n'eut rien de plus pressé que de demander son rappel et l'obtint.
Le Comte Roumiantsof avait accompagné l'Empereur Alexandre et traitait les affaires avec M. de Champagny1, que Napoléon, mécontent de Talleyrand, avait nommé Ministre des Affaires étrangères à sa place. M. de Champagny était un séide de son maître, exécuteur aveugle de ses volontés, de formes très différentes de celles de son prédécesseur et passablement maussade avec le corps diplomatique. Aussi quand on témoignait à M. de Talleyrand le regret de ne plus avoir affaire à lui, il répondait : « Vous avez tort, Messieurs; pour le fond, c'est toujours la même chose, la seule différence qu'il y
1. Champagny (Jean-Baptislc Nompère de, duc de Cadore), homme d'Etat français, né en 1756, mort en 1854. Major de la marine en 1789, il fut nommé, par la noblesse de Monlbrison, député aux états généraux. L'un des premiers, il se réunit au tiers état; mais au mois d'août 1791, il protesta contre l'abolition définitive des titres de noblesse. Incarcéré comme noble en 1795, rendu à la liberté après le 9 Thermidor, il devint conseiller d'État à la suite du 18 Brumaire. De 1801 à 1804, il remplit les fonctions d'ambassadeur à Vienne. Napoléon le rappela pour lui confier le portefeuille de l'intérieur. Le 10 août 1807, il remplaça Talleyrand aux relations extérieures. Il accompagna l'empereur à Bayonne, puis à Erfurth (1808), à Vienne (1809), et négocia le mariage avec Marie-Louise. Il échangea en 1811 son portefeuille contre le titre d'intendant de la couronne. Déjà duc de Cadore, il devint secrétaire d'État de la régence et sénateur en 1815.
ait entre Champagny et moi, est que, si l'Empereur lui ordonne de couper la tête à quelqu'un, il le fait dans une heure, et moi, dans ces cas, je mettrai un mois pour exécuter son ordre. » Ce changement n'avait pas très bien disposé M. de Talleyrand en faveur de son auguste maître. Une certaine opposition commençait à se manifester en lui ; il s'était déjà montré peu favorable aux projets de Napoléon sur l'Espagne. L'Empereur Alexandre avait protégé le mariage de son neveu avec la Princesse Dorothée de Courlande, ce qui le rapprocha de lui. A Erfurth, ils eurent plusieurs entretiens dans lesquels M. de Talleyrand appela l'attention de l'Empereur sur les vues ambitieuses de Napoléon, aussi fatales à la France qu'à l'Europe. De même que plusieurs de ceux qui entouraient l'Empereur, il pensa qu'avec la paix de Tilsitt, il avait atteint l'apogée de la gloire et de la puissance, et que l'intérêt bien entendu de la France exigeait qu'il s'arrêtât. Une sorte d'entente s'établit dès lors entre l'Empereur Alexandre et M. de Talleyrand. A mon retour à Paris, j'en devins l'intermédiaire.
Les résultats de l'entrevue d' Erfurth furent l'engagement pris par la Russie de prêter assistance à la France, si, pendant la guerre d'Espagne, l'Autriche venait à l'attaquer ; par contre Napoléon promettait de ne pas s'opposer à l'annexion des provinces du Danube, si nous parvenions à forcer la Porte à nous les céder. En outre, les deux souverains concertèrent une démarche à faire auprès de l'Angleterre pour lui pro-
poser la paix. Le Comte Roumiantsof et M. de Champagny adressèrent dans ee but des notes officielles au cabinet britannique. Le Comte Roumiantsof se rendit à Paris pour y attendre le résultat de cette démarche. Le Prince Kourakin remplaça le comte ïolstoy. Mais comme il ne pouvait arriver avant plusieurs mois, je restai chargé des affaires courantes de l'ambassade. Ce fut un choix malheureux. Homme borné, cousu de ridicules, personne n'était moins fait pour représenter au milieu d'une nation si prompte à la raillerie. Aussi mon rôle auprès de lui devint-il très pénible et je ne trouvai de compensations que dans la confiance que me témoignèrent quelques-uns des hommes marquants de la France. Les relations que j'entretins avec eux me mirent à même d'être bien informé et de pouvoir donner de l'intérêt aux dépêches que me faisait rédiger le Prince Kourakin. La négociation avec l'Angleterre échoua complètement. Pendant qu'elle se poursuivait, Napoléon était allé en Espagne, avait fait une brillante campagne, réoccupé Madrid et forcé un corps d'armée anglais sous les ordres du général Moore1 de se rembarquer à la Corogne. Pendant cette campagne, il avait en connaissance des armements de l'Autriche, ce qui hâta son retour à Paris.
I. Moore (John), général anglais, né en 1761, tué à la bataille de la Corogne en 1809. Il prit le commandement en chef des troupes anglaises en Espagne. Poursuivi par le maréchal Soult, il opéra une admirable retraite, dérobant son armée au général français jusqu'au pont de la Corogne où des vaisseaux l'attendaient. Là, il livra bataille et fut tué d'un boulet.
68 ARCHIVES DU COMTE Cil. DE NESSELRODE.
C'était au commencement de l'année 1809. Le Comte Roumiantsof prit congé de lui et repartit pour Pétersbourg. Peu avant son départ, le Prince Kourakin arriva et prit possession de l'Ambassade. À peine Napoléon avait-il quitté l'Espagne que les armées françaises essuyaient sur plusieurs points des échecs partiels. L'Autriche, de son côté, encouragée par la résistance qu'offrait la Péninsule, poursuivit ses armements. Au printemps ils étaient arrivés au point que la guerre devint imminente. L'Empereur Napoléon adressa à ce sujet de vives interpellations à l'Ambassadeur d'Autriche, Comte deMetternich, au milieu d'un cercle diplomatique tenu à Saint-Cloud. C'était chez lui le prélude de l'action. Lors de la rupture de la paix d'Amiens, il avait fait une scène semblable à l'Ambassadeur d'Angleterre Whitworth1. Deux ans plus tard, ce fut le tour de l'Ambassadeur de Russie. A la suite de cet entretien les armées autrichiennes, sous le commandement de l'Archiduc Charles, entrèrent en Bavière. Les troupes françaises eurent ordre de traverser le Rhin; le maréchal Berthier2, arrivé en présence des Autrichiens, engagea un comhat dont le désavantage fut pour lui. Napoléon ne tarda pas à rejoindre l'armée; il attaqua l'ennemi et gagna la célèbre bataille de Ratisbonne qui lui ouvrit le chemin de Yienne et obligea l'Archiduc Charles à se retirer en Bohême.
\ . Whitworth. Voir tome I.
2. Bertiiikii (Alexandre), 4755-1815, maréchal de l'Empire, prince de Neufchâtel et Wagram
ARCHIVES DU COMTE Cil. DE NESSEI.ROPE. G9
Pendant que ces événements s'accomplissaient en Allemagne, notre Ambassade restait inactive; elle n'eut d'autre tâche à remplir que de transmettre à Pétersbourg les bulletins impériaux et lés nouvelles d'Espagne qui continuaient à être peu favorables. Quelques affaires particulières me firent souhaiter mon retour en Russie; j'avais formé le dessein de quitter tout à fait l'Ambassade. Ma situation auprès du Prince Kourakin ne répondait pas à mes vues, quoiqu'il n'eût jamais cessé de me témoigner sa bienveillance. J'obtins un congé et quand je fus à Pétersbourg, le Comte Roumiantsof me permit d'y rester en disponibilité. La guerre d'Aul riche se termina par la paix de Vienne. La Russie, comme on le sait, avait rempli avec tiédeur les engagements d'Erfurth, ce qui laissa un germe de mécontentement dans l'âme de Napoléon.
Ainsi qu'on aurait dû le prévoir, la manière dont le Prince Kourakin s'acquittait de ses fonctions laissait beaucoup à désirer; on lui reprochait surtout le manque d'informations et l'aridité de ses dépêches. Au mois de janvier on me proposa de retourner à Paris sous prétexte d'y négocier un emprunt, mais en réalité dans le but d'établir une correspondance directe avec l'Empereur Alexandre par l'entremise de M. Speranski1, qui jouissait alors de toute sa confiance. Je
1. Speranski (Michel, comte), homme d'État russe, né en 1771, mort en 1859. En 1801, Alexandre le nomma secrétaire d'État au conseil de l'Empire où il montra de telles capacités qu'il fut bientôt après chargé de l'organisation du ministère de l'intérieur. En 1808, il fut adjoint au ministère de la justice et, l'année suivante, reçut le
partis pour Paris au mois de février 1810. En roule, j'appris d'une manière fort inattendue la mort de mon père ; j'étais arrivé le soir à Gotha et dans l'auberge j'appris que le baron de Bmekhausen, ministre de Prusse, rappelé de Paris, venait d'arriver. Je montai chez lui pour avoir des nouvelles de France; je lui dis que j'étais envoyé a Paris et que je m'y rendrais après avoir passé un ou deux jours à Francfort près de mon père. Il en venait et m'annonça alors le malheur qui me frappait. Sous cette triste impression, je poursuivis ma route et commençai mes nouvelles fonctions. L'emprunt échoua, mais la correspondance s'établit et se poursuivit pendant huit mois, sans que le Prince Kourakin, ni le Ministre des Affaires étrangères s'en doutassent. C'étaient mes entretiens avec M. de Talleyrand et quelques autres personnes opposées à la croissante ambition de Napoléon qui en firent les frais. À cette opposition s'était rallié M. de Caulaincourt1,
titre de conseiller intime. Exilé en 1814, il fut en 181G remis on activité de service, devint gouverneur de la province de Pensa, puis, en 1819, gouverneur général de la Sibérie, où pendant deux années il s'occupa surtout d'améliorer la situation des malheureux exilés. En 1821, Alexandre le rappela à la cour et le nomma membre du Sénat. On a de lui un Précis des notions historiques sur la réformation du corps des lois russes, qui a été traduit en français.
1. Caulaincourt (Armand-Augustin-Louis, Marquis de), duc de Vicence, 1773-1827. Servit pendant les guerres de la révolution, envoyé comme ambassadeur en Russie en 1801, aide de camp de Ronaparte à son retour, général de division en 1805, grand écuyer de l'Empereur en 1808. De nouveau ambassadeur en Russie en 1807, gagne la faveur de l'Empereur Alexandre et l'accompagne au congrès d'Erfurth. Sénateur en 1815, puis ministre des relations extérieures.
alors ambassadeur de France en Russie. Dans des conversations secrètes, il avait rendu l'Empereur Alexandre attentif aux dangers dont l'ambition de son maître menaçait la Russie.
Au printemps de l'année 1810, l'Empereur Napoléon, mécontent de sa correspondance, l'avait rappelé et remplacé par le général Lauriston''. L'Empereur Alexandre, ne voulant pas perdre une source d'informations si précieuse, l'engagea à se servir, à son retour, de mon entremise pour les lui faire parvenir. Tous ces hommes ne croyaient pas trahir leur maître, mais le préserver de la fougue de ses passions en l'empêchant de poursuivre ces guerres perpétuelles qui dépeuplaient la France, l'appauvrissaient et pouvaient finir par d'épouvantables catastrophes.
A mon arrivée «à Paris, je trouvai tout le monde préoccupé du mariage de Napoléon. Le divorce était prononcé; sur le choix de la fiancée régnait encore une certaine incertitude. Une Archiduchesse d'Autriche accepta l'union qu'avait repoussée une Grande-Duchesse de Russie. Les noces furent célébrées avec toute la pompe qui plaisait tant à l'orgueil de Napoléon, mais
1. Lauriston (Jacques-Alexandre-Bernard Law, Marquis de), 1768- 1828. Aide de camp de Bonaparte en 1800, puis directeur de l'École de La Fère. En 1801 en mission diplomatique à Copenhague; général de division en 1805, comte en 1808 et gouverneur de Venise. Ambassadeur en Russie de 1811 à 1812. Sous Louis XVIII, capitaine des mousquetaires gris, pair de France (1815), marquis (1817), ministre de la maison du roi (1820-1824), maréchal de France (1825), et ministre d'état et grand-veneur (1824).
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l'épouvantable catastrophe du bal Schwarzenberg1 assombrit les fêtes comme un présage funeste. Au nombre des victimes se trouva le Prince Kourakin. Sa longue maladie le mit hors d'état de s'occuper des affaires et leur fardeau retomba entièrement sur moi. Quelques nuages commençaient à paraître dans nos relations avec la France. Napoléon se livra sans retenue au système des annexions qui a reparu aujourd'hui sur l'horizon politique. Rien n'est nouveau sous le soleil. •Après avoir annexé la Hollande et les villes hanséaliques à l'Empire français, il eut la malheureuse idée d'y ajouter le Grand-Duché d'Oldenburg. Le Duc régnant était proche parent de notre Empereur, qui fut 1res blessé de cette usurpation et publia une protestation. Le système continental ajouta bientôt une nouvelle cause de mésintelligence. Ce système odieux pesait de tout son poids sur la Russie; il avait détruit toute exportation, tandis que l'importation considérable des produits français rendait la balance du commerce 1res défavorable et amenait une baisse sensible sur le change. Pour obvier à ce mal, il ne restait qu'à tâcher de diminuer l'importation au moyen d'un tarif prohibitif pour plusieurs articles et de forts droits imposés sur les
1. Schwarzenberg (Charles-Philippe, Prince de), duc de Krumau, 1771-1820, feld-maréchal et diplomate autrichien. Commande une division à la bataille de Hohenlinden. Après la paix de Vienne, négocie le mariage de Napoléon et de Marie-Louise et est nommé ambassadeur à Paris. En 1813 généralissime de toutes les troupes de la coalition. Depuis 1815 jusqu'à sa mort président du conseil aulique de guerre.
autres. Ce nouveau tarif produisit en France une impression défavorable. 11 provoqua des discussions souvent fort animées, que j'eus à soutenir avec M. de Champagny, et contribua à fournir à Napoléon un prétexte de montrer des dispositions malveillantes à notre égard.
C'est au milieu de négociations peu agréables que nous entrâmes dans l'année 1811. Elles se prolongèrent jusqu'au mois d'août et furent accompagnées d'armements sur une échelle colossale qui ne pouvaient plus laisser aucun doute, même aux moins clairvoyants, sur l'intention de Napoléon d'envahir la Russie. Le Prince Kourakin, après avoir été abandonné par le grand Corvisart1 qui le regardait déjà comme un homme mort, fut guéri par le traitement que lui fit subir un médecin prussien, le docteur Koreff2. 11 reprit les affaires et fut en état de paraître au cercle diplomatique du 15 août. C'est là que la bombe éclata, et nous y vîmes se renouveler ces scènes fameuses qui précédaient les ruptures telles que Napoléon les avait faites à lord Whilworth avant la rupture du traité d'Amiens, et au Prince de
1. Corvisaut (Jean-Nicolas, baron), 1755-1821, célèbre médecin français. Chargé en 1795, lors de la première création de l'École de médecine de Paris, delà chaire dé clinique interne; en 1797, professeur au Collège de France ; nommé, dès les premiers jours du Consulat, médecin du Gouvernement, et, plus tard, premier médecin de l'Empereur; baron en 1805 et, en 1811, membre de l'Institut.
2. Koreff (David-Frédéric), 1785-1851. Célèbre médecin allemand. Fut, à Berlin, secrétaire du ministre Hardenberg, puis se fixa à Paris, où il se fit connaître par son esprit et son inépuisable bonté. On parle de lui dans beaucoup des mémoires du temps.
Metternich avant la guerre de 1809. Pour moi, tout était dit, et la prolongation d'un séjour à Paris, sous de pareils auspices, devenait impossible. Je partis à la fin du mois et retournai à Pétersbourg, en passant, par Vienne. J'avais cru utile de faire ce détour pour pouvoir apporter à Pétersbourg quelques informations sur l'attitude que prendrait la Cour de Vienne pendant la guerre qui allait éclater. Je m'étais lié avec le Prince Metternich, devenu chef du cabinet pendant son ambassade à Paris. J'eus occasion de m'entretenir avec lui, mais je n'obtins, à mon regret, aucune donnée positive ni aucune promesse rassurante. On aurait aimé, à Vienne, que nous eussions renoué nos négociations avec la France, comme dernière tentative d'éviter la guerre. Pour donner suite à celte idée, si elle était goûtée à Pétersbourg, je rédigeai un Mémoire dans lequel j'indiquais, d'après les données recueillies à Vienne, les bases sur lesquelles devrait porter une négociation avec la France.
J'arrivai à Pétersbourg dans le courant d'octobre, L'Empereur me reçut avec beaucoup de bienveillance, et me nomma Secrétaire d'Etat. Quand j'allai le remercier, il me dit, après avoir lu mon mémoire: « Une nouvelle démarche conciliante près de Napoléon, si je me décidais à la faire, ne saurait aboutir à un dénouement pacifique; je crois, comme vous, que la guerre est inévitable. Je compte, en ce cas, me mettre à la tête des armées. J'aurai alors besoin d'avoir auprès de moi un homme jeune, capable de me suivre partout
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à cheval, et de se charger de ma correspondance politique. Le chancelier, comte Roumiantzof, est vieux, maladif, et ne saurait remplir cette tâche. C'est donc sur vous que j'ai jeté les yeux, et j'espère que vous remplirez avec fidélité et discrétion une place toute de confiance. »
Jusqu'à la rupture avec la France, je n'eus guère d'occupation sérieuse. Les affaires diplomatiques continuaient à être faites par le chancelier, et, de temps en temps seulement, l'Empereur me fit rédiger quelques pièces, lorsque celles que lui soumettait le comte Roumiantzof n'étaient pas selon ses vues. Des pourparlers avec la France se poursuivirent, et il fut même un moment question de me renvoyer à Paris avec une mission spéciale. C'est ainsi que finit l'année 1811.
Au mois de janvier 1812, j'épousai Mlle deGourief, à laquelle je dus trente-sept ans de bonheur. Peu de temps après mon mariage, survint un événement qui aurait pu causer une fâcheuse influence sur ma destinée. Je veux parler de la disgrâce de M. Speranski, mon intime ami, qui, pendant sa longue faveur, avait été mon principal appui près de l'Empereur Alexandre. Son renvoi eut lieu dans la nuit du dimanche au lundi. Le mardi, l'Empereur me fit venir, et, avec sa bonté angélique, me rassura sur les conséquences que j'avais redoutées un moment, c'est-à-dire sur le sort de ma correspondance, que Speranski avait envoyée cachetée à l'Empereur, et qui se trouvait dans son cabinet. Je trouvai l'Empereur encore très ému de la nécessité dans
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laquelle, à tort ou à raison, il s'était cru placé de se séparer d'un homme dont il aimait le caractère et estimait les talents. Il a été, évidemment, la victime d'une intrigue, et les Balachof1 et les Armfeldt2 s'étaient servis d'une opinion publique contraire aux réformes que l'Empereur voulait introduire en confiant leur exécution à Speranski. Ils représentaient, à Sa Majesté qu'à la veille d'une guerre dans laquelle le patriotisme russe pouvait seul sauver le pays, il serait imprudent de froisser le sentiment national, en conservant auprès de lui un homme qu'on allait jusqu'à accuser d'entretenir des relations secrètes avec la France, et de faire œuvre de trahison. Ces relations n'étaient au 1res qu'une correspondance avec le duc de Bassano3, pour se procurer, par lui, des détails sur les institutions napoléoniennes qu'on voulait imiter en Russie. En effet, c'est sur le modèle du Conseil d'Etat que fut organisé notre conseil de l'Empire. Les réformes de Speranski embrassaient un plan plus vaste.
Il fut d'abord exilé à Nijni-Novgorod, plus tard, à
1. Balachof (général), homme d'État russe. Général aide de camp de l'Empereur Alexandre Ier et ministre de la police.
2. Armfeldt (Gustave-Maurice, Comte d'), 1757-1814, général suédois et ami de Gustave III. Devint, comme Finlandais, sujet russe, lorsque la Finlande eut passé sous la domination de la Russie, fut comblé de dignités par l'empereur Alexandre Ier; fit la guerre de 181 2 et mourut président des affaires de Finlande.
3. Maret (Hugues-Bernard), Duc de Bassano, 1765-1859. Secrétaire d'État et chef du cabinet de l'empereur Napoléon, avec le titre de ministre, depuis 1804. En 1811, ministre des relations extérieures, et, en 1815, ministre de la guerre. Élu membre de l'Académie française, en 1805, en remplacement de Saint-Lambert.
Perm. C'est de là qu'il adressa à l'Empereur, au cours de l'année 1815, une lettre pleine de dignité, exprimant les plus nobles sentiments. Elle produisit sur l'Empereur la meilleure impression : il fut rappelé de l'exil et nommé gouverneur à Penza, où j'eus la bonne fortune de le revoir, en 1818, lors d'un voyage que je fis dans mes terres de Saratof. Il ne demeura pas longtemps dans cette place, si inférieure à celle précédemment occupée. L'Empereur le chargea de la réorganisation de la Sibérie, en le nommant gouverneur général de ce vaste royaume. 11 y passa plusieurs années, après lesquelles il revint à Pélersbourg, pour soumettre à l'Empereur son plan de réorganisation. Dans la suite, il reprit, à quelques nuances près, sa position antérieure auprès de l'Empereur, et sévit plus spécialement chargé de la commission des lois. Ce n'est que sous le règne de l'Empereur Nicolas qu'il termina l'immense travail de la codification des lois. Dans la séance du Conseil de l'Empire, où son rapport fut soumis, l'Empereur, qui le présidait en personne, détacha de sa poitrine la plaque de Saint- André, et la mit sur celle de Speranski. Il ne survécut que peu d'années à cette réhabilitation. Speranski était un homme très instruit, un travailleur infatigable ; son caractère était doux et bienveillant, mais son manque d'énergie fut cause des adversités qu'il essuya. Revenons à l'année 1812. Pendant les premiers mois, les pourparlers avec la France continuèrent entre le comte Roumiantzof et le nouvel ambassadeur, le général Lauriston, qui avait remplacé le duc de Yicence. Ils
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roulaient principalement sur la conclusion d'un traité qui devait garantir à la Russie la conservation de ses provinces polonaises. Nous demandions qu'il y fût stipulé que le Royaume de Pologne ne fût jamais rétabli. Napoléon ne voulut prendre d'autre engagement que celui de ne pas contribuer au rétablissement de ce royaume. Ces négociations n'aboutirent point. Napoléon, évidemment, ne les avait entretenues que pour gagner le temps d'achever ses immenses armements. Au printemps, l'orage s'avança toujours grossissant. De grandes armées se rapprochèrent de nos frontières, en occupant les Etats du roi de Prusse. Des traités d'alliance avaient été conclus avec la Prusse, avec l'Autriche; la guerre devenait inévitable. Toute l'Europe continentale se précipita sur la Russie, car, même des Espagnols, desPortugais et des Italiens combattaient dans les rangs ennemis. Au mois de mars, l'Empereur se rendit a l'armée et établit son quartier général à Yilna. Je l'y rejoignis. Il avait amené beaucoup de monde : d'abord le Chancelier Roumiantzof, le Prince Kotchoubei1, le Comte Armfeldl, le Marquis de Paulucci2, le Comte AraktcheieF et M. Chichkof4 qui avait remplacé M. Speranski au secré-