Fhitscii (baron de, comte de Seerhausen
sation avec lui sur l'objet de son livre. Le juif vint, et à la suite de l'entretien M. de Fritsch me dit: Le Juif n'en sait pas plus qu'il n'en a mis dans son livre et ce livre ne nous donne aucune solution sur le sujet qu'il traite. En voilà assez, je pense, mon cher fils, pour ne pas trop vous ennuyer par une plus longue dissertation sur le peuple jadis élu de Dieu; mon dernier mot sera, que Mlle Arnsteiner étant fort aimable, sa mère ayant beaucoup d'esprit et à coup sûr un plus grand savoirvivre que les trois quarts et demi des dames de Berlin, vous ferez bien de voir et la mère et la fille, le plus souvent que vous pourrez. Je vous aurais déjà dépêché cette missive par le précédent courrier de mardi dernier, si je n'en avais été empêché par une course que je fis dimanche à Mayence pour assister à la célébration de la fête qu'on y donna le lendemain, à l'occasion de la publication de la paix générale, et je n'en fus de retour ici que le surlendemain mardi, après le départ du courrier de ce jour. Ce que j'y ai entendu de plus saillant est la proclamation que vous trouverez ci-jointe, qui a été envoyée de Paris par un courrier qui a franchi la distance entre cette capitale et Mayence en moins de 70 heures. Au reste, cette journée a été très fatiguante pour moi. Figurez-vous que je suis resté sur mes jambes depuis 9 heures du matin à la queue ; on est allé en procession pour se rendre de la grande place de parade, où on a lu la proclamation en français et en allemand, en présence de toute la garnison sous les armes, qui, forte de 5000 hommes, a défilé deux fois devant nous
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et dont la tenue tant à pied qu'à cheval était superbe pour le coup d'œil militaire; ceci a duré jusqu'à une heure de l'après-midi où tout le monde est allé se reposer chez soi. J'eus l'honneur de marcher pendant la procession à la droite du conseiller d'État, commissaire général du gouvernement, et durant cette marche mon imagination m'a transporté vingt fois à Gatschina où, comme vous savez, je fus obligé, il y a trois ans, dans la soixante-dixième année de mon âge, de me rendre aux manœuvres, à sept heures du matin, en compagnie du citoyen Saint-Priest. A trois heures et demie, on se rendit pour dîner dans une salle immense où il y avait trois cents couverts. La salle était tapissée des pavillons de toutes les nations. Le pavillon de la Grande-Bretagne llottait au milieu, à côté de celui de la France, et aux deux bouts opposés de la salle étaient suspendus le pavillon turc et celui de Malte. Au sortir du dîner, on se rendit au spectacle qui se termina par des couplets qui furent chantés par les acteurs et les actrices, tous à genoux, les bras étendus vers le ciel pour obtenir de lui les bénédictions de la paix. Je vous en enverrai la copie aussitôt que je pourrai me la procurer. De là, on se rendit, de nouveau, à la grande place pour voir le feu d'artifice, puis à la salle pour terminer la fête par un bal de six cents personnes. Ce qu'il y eut de plus merveilleux pour moi, en ce jour, est que j'en ai parfaitement soutenu la fatigue; mais je vous entends d'ici, vous écriant : « Pourquoi s'y exposer à l'âge de soixantetreize ans? » Et je vous répondrai, qu'ayant refusé de
me rendre aux fêtes qu'on donna à Mayence, lors du premier passage de Kalitschef, à cause de ma mauvaise sauté, je ne pus me refuser à l'invitation solennelle, que me fit M. Hirsinger1, résident de France ici, de participer aux fêtes d'une paix si intéressante pour toute l'Allemagne. C'eût été à mon avis faire gratuitement un acte de mauvaise volonté qu'il faut, je pense, éviter à tout âge.
Y aie et ama patrem fidelem et addictum.
Le comte Charles de Nesselrode à son père.
Berlin, le 10 novembre 1801.
Jamais lettres de votre part, mon cher père, ne m'ont fait un plus grand plaisir que celles du 50 octobre et 5 novembre, que j'ai reçues presque en même temps. Mes deux précédentes doivent vous avoir prouvé combien d'inquiétudes votre long silence m'avait données, vous pouvez en juger combien les bonnes nouvelles que je viens de recevoir de votre santé m'ont agréablement surpris. M. le baron de Krudener a été fort sensible à votre attention, je lui ai remis votre lettre, en lui présentant l'hommage de votre reconnaissance, ainsi que
1 . IlmsiNGER, consul de la République française à Francfort-sur-le- Mein
vos félicitations sur le cadeau que Sa Majesté impériale vient de lui faire, à l'occasion du couronnement, et je ne doute pas qu'il vous réponde par le courrier d'aujourd'hui.
Je n'ai pu' être qu'infiniment sensible aux offres amicales que le comte Markof vous a faites à mon sujet, en passant par Francfort; et, bien loin de les rejeter, je compte en profiter avec le temps. Votre idée à cet égard se concilie parfaitement avec le plan que je me suis proposé de suivre dans la carrière diplomatique, et que je vais mettre sous vos yeux, en vous priant d'y faire toutes les modifications que votre expérience vous suggérera ou bien de m'en prescrire un autre, si celuici ne peut pas vous convenir.
Personne ne sait mieux que vous, mon cher père, combien je suis peu versé dans la langue française, et comme j'y manie mal la plume; j'ai assez d'occasions ici pour m'y perfectionner et pour prendre l'habitude des affaires, surtout M. le baron de Krudener, qui, sans contredit, est une de nos meilleures plumes, ayant bien voulu se charger de corriger lui-même mes travaux. Après avoir passé deux ans comme cela, je serai plus à même de profiter des lumières de M. de Markof et je crois qu'il me sera plus facile à ce moment d'obtenir de l'Empereur d'être attaché à la mission de Paris, pendant quelque temps. Pour l'agrément je ne vous dispute pas que le séjour de Paris soit infiniment supérieur à celui de Berlin, dont je ne suis pas du tout si entiché que vous le croyez, car je le trouve assez insipide;
mais, d'un autre côté, je ne suis pas fâché de passer quelques années dans un endroit peu amusant pour pouvoir poursuivre mes études avec plus d'assiduité. Voilà les vues que j'ai eues, en me plaçant à la mission de Berlin; vous voyez donc que ce n'est pas à un engouement pour cette ville et pour le grand Gedike, mais uniquement au désir de travailler sous le baron de Krudener, qu'il faut attribuer mon choix.
Vous savez sans doute déjà que le comte Panin a demandé et obtenu un congé de trois ans; Kotchoubei a reçu le portefeuille, et le Vice-chancelier, prince Kourakin, assistera au rapport que le comte Kotchoubei fera à l'Empereur, ce qui ne lui est guère arrivé au temps où le comte Panin en était chargé. On dit ici que le comte Pahlen a été repris au service, nous n'en savons rien d'officiel encore, mais j'espère que la poste de dimanche qui, à cause des mauvais chemins, tarde d'arriver, nous apportera l'affirmation d'une nouvelle dont j'ai tout lieu d'attendre les effets les plus heureux.
Pour aujourd'hui, il ne me reste que le temps de vous offrir les assurances respectueuses de la plus sincère reconnaissance et du plus inviolable attachement, avec lequel je suis pour la vie votre très dévoué
Charles.
Lettre du comte Charles de Nesselrode à son père.
Berlin, le 12 novembre 1801.
Mon cher père, je vois très souvent Gentz, mais je ne puis, malheureusement pas, tirer le parti que j'aurais désiré de son commerce, car son caractère est tout aussi léger que ses écrits sont profonds; il est dominé par une passion indomptable pour le jeu; elle ne dérange pas seulement ses finances, mais l'empêche aussi de mettre toute la suite nécessaire à ses travaux littéraires. Si cet homme voulait s'attacher à quelque grand sujet de l'histoire, il serait sûr dépasser à la postérité, tandis que tout ce qu'il écrit à présent, s'oubliera dès que le fait commencera à perdre son intérêt et que la curiosité du public sera satisfaite. Il vient de partir pour Leipzig et Weimar, je suppose que c'est afin de trouver un libraire qui veuille se charger de la traduction française de son dernier ouvrage, sur la situation de l'Europe avant et après la Révolution.
Le comte Guillaume de Nesselrode au comte Charles de Nesselrode.
Francfort, ce 12/24 novembre 1801.
Je n'ai pas, mon cher fils, un compte si avantageux à vous rendre de ma course à Friedberg, que l'était celui que je vous adressai sur ma course à Mayence. Dans la dernière, j'ai pensé rester embourbé plusieurs fois avec chevaux et voitures, ce qui est incontestablement le résultat de la merveilleuse organisation postale du Saint-Empire, par les lois duquel aucun de ces petits despotes qui possèdent un lambeau de terrain ne peut être astreint à faire des chemins à travers son territoire. Enfin je m'en suis tiré, sans perte d'hommes ni de chevaux, grâce à la Providence qui veille sur mes jours, (pour l'amour de vous je pense, car pour moi, je crois, il y a longtemps, leur prolongation dans ce monde fort inutile), j'en suis revenu hier sain et sauf à deux heures après midi. Le Burgrave m'a chargé de mille choses tendres pour vous; il est toujours dans l'admiration de la dextérité avec laquelle vous avez monté ses chevaux de manège devant lui. La cousine vous embrasse, si toutefois vous attachez quelque prix aux embrassements d'une femme qui ne marque plus.
Informez-vous auprès du docteur Richard des progrès qu'a faits à Berlin son collègue, le conseiller intime
Hufeland1, par son savant livre sur la prolongation de la vie de tous les citoyens du monde, ouvrage de 2 vol, grand in-8°, que je me repens d'avoir lu, il y a plus d'un an, sans doute faute d'entendement de ma part, et encore plus de l'avoir acheté au prix de sept thalers saxons.
Lettre du comte Charles de Nesselrode à son père.
Berlin, le 15 novembre 1801.
A présent, mon cher père, que je me suis un peu arrangé ici et que j'ai fait une répartition des heures de la journée, je commence à me réjouir de ma situation, qui devient de jour en jour plus agréable par les bontés de mon chef; il me semble que je vous ai déjà dit, qu'il m'a logé chez lui; outre les agréments et les plaisirs qu'il tâche de me procurer, il paraît vouloir me rendre mon séjour près de lui aussi utile que possible, il me fait travailler et je ne puis que tirer les plus grands avantages des conseils qu'il me donne à cette occasion. Ma matinée est entièrement vouée au
1. Hufeland (Christophe-Guillaume), célèbre médecin allemand, né à Langensalze (Thuringe), en 1762, mort en 1856. Professeur de pathologie à l'université de Berlin, médecin particulier du roi de Prusse et membre de l'Académie des sciences. Ses travaux, surtout ceux qui concernent l'hygiène, lui ont valu une juste réputation.
travail, l'après-dîner à la lecture et les soirées à la société. S'il n'y a pas de grandes invitations particulières, je passe ma soirée ordinairement chez le comte Stadion, ministre de l'Empereur, ou chez la comtesse Nathalie Golovkin ou chez les Brown, qui conservent avec reconnaissance le souvenir de votre amitié. Voilà selon moi les maisons les plus agréables de Berlin ; le nombre des personnes qu'on y reçoit est très petit, presque pas de femmes; on y joue fort peu et l'on y cause d'autant plus. Les maisons du ministre de Suède et d'Espagne sont plutôt brillantes qu'agréables, tout le monde y est reçu et l'on y trouve presque tous les jours une société fort nombreuse. Du côté des gens du pays, il n'y a, comme autrefois, que fort peu de ressources; si j'excepte les dîners du comte Tauentzien, qui sait réunir un fort agréable choix de société avec une chère des plus exquises ; il n'y a pas une seule autre distraction qui vaille la peine d'être citée. L'amabilité de Mme et de Mlle Arnsteiner a fait naître chez moi le désir de fréquenter les juifs; s'il y en a beaucoup qui leur ressemblent, leur société vaut bien la peine d'être cultivée.
Le cas que vous paraissiez faire de Gentz m'engage à vous recommander un de ses derniers ouvrages que vous ne connaissez peut-être pas encore, c'est l'état de l'Europe avant et après la Révolution française, critique de celui de Hauterive sur l'état de la France à la fin de l'an huit. C'est réellement un chef-d'œuvre qui ne peut que passer à la postérité et être mis à côté des
ouvrages de Montesquieu, Blackstone1 etBurke : j'ai tout lieu de croire que vous en serez satisfait.
Adieu, mon cher père, de grâce tirez-moi bientôt des inquiétudes dans lesquelles le manque de vos nouvelles m'a jeté.
Charles Nesselrode.
Le comte Charles de Nesselrode à son père.
Berlin, le 21 novembre 1801.
Vous me parlez, mon cher père, dans votre lettre du 1er novembre, d'un Comte Fritsch, jadis ministre de l'électeur de Saxe, comme d'un homme de beaucoup d'esprit; ne serait-ce pas le même qui a quitté sa place pour aller en Russie poursuivre une affaire avec la Couronne qui, depuis huit ans qu'il y est, n'a pu se déci-
1. Blackstone (Guillaume), savant jurisconsulte anglais, né à Londres en 1723, mort en 1780. Il se retira à Oxford et y ouvrit le premier un cours très suivi sur le droit civil et politique anglais; cette innovation obtint le plus grand succès. En 1758, une chaire de droit civil ayant été fondée à [l'université, par suite d'une dotation faite dans ce but par le jurisconsulte Virier, Blackstone fut élu professeur à l'université. Son enseignement eut un grand retentissement. Le roi d'Angleterre lui fit demander ses leçons écrites, qui servirent à l'instruction du prince de Galles, depuis Georges III. Il en publia le résumé sous le titre de Commentaires sur les lois d'Angleterre. En 1764, il fut nommé membre de la Chambre des Communes, puis juge au tribunal des plaids communs.
der et qui a fini par déranger et sa fortune et sa tête?
Le dernier courrier de Russie m'a apporté une nouvelle bien fâcheuse. Imaginez-vous que le Grand Chambellan, Comte Chérémétef1, fait des difficultés pour me continuer mes appointements de Chambellan sans ordre exprès de l'Empereur. Je ne vois point d'autre parti à prendre que de m'adresser directement à Sa Majesté et j'ose me flatter qu'Elle accueillera favorablement ma demande d'autant plus que je prierai M. le Comte de Tolstoï de l'appuyer de sa puissante protection.
L'empereur est arrivé le 19 octobre (vieux style) à Pétersbourg; c'est la seule nouvelle que je puis vous communiquer pour l'instant.
Adieu, mon cher père, conservez vos jours pour un fils qui ne cessera de vous aimer qu'avec sa vie.
Charles.
Le comte Guillaume de Nesselrode au comte Charles de Nesselrode.
Francfort-sur-le-Mein, ce 19 novembre/1" décembre 1801.
M. de Fritsch, dont je vous ai parlé à propos de Mendelssohn, était un homme de soixante ans passés;
1. Chérémétef (Nicolas, comte de), né en 1 751, mort à Moscou en 1809, fonda dans cette ville un hospice destiné à recevoir les indigents et les étrangers sans ressource. Il dota richement ce bel établissement, qui prit son nom.
quand je l'ai connu, il était ministre d'État en Saxe, et c'est lui qui fit, en 1763, la paix de Hubertsbourg avec le Roi de Prusse Frédéric II, aussi n'auriez-vous pas dû supposer, d'après ce que je vous en avais dit, que c'était celui de ce nom qui s'était fait entrepreneur de vivres pendant notre précédente guerre avec les Turcs, et que j'ai connu comme vous en Russie. Celui-ci qui traînant sa triste existence, comme vous le dites fort bien, a fini par perdre sa tête et sa fortune, peut avoir été le neveu ou le fils de l'autre, je n'en sais rien; mais je sais qu'entre eux deux il n'y avait certainement aucun point de contact et que leur caractère et leur conduite différaient absolument; il était, je crois, en allant en Russie, président d'un tribunal à Zeitz ou à Naumbourg en Saxe.
Je m'attends à ce que vous me grondiez plus encore que vous ne l'avez fait déjà, lorsque vous apprendrez ma course de quatre jours à Friedberg, qui a été bien autrement pénible que celle de vingt-quatre heures que j'avais faite à Mayence. Dans cette dernière ville, il n'a cessé un instant de pleuvoir et de neiger, et il a fallu traverser une mer de boue pour arriver au gîte. Vous voyez, mon cher fils, qu'à l'âge de 75 ans, que j'ai bien sonnés, je vous ouvre encore un vaste champ pour vous exercer sur le compte de mes sottises; mais pour vous parler plus sérieusement, il faut que je vous dise encore avant de terminer cette épître, qu'en relisant l'autre jour la réponse de M. de Krudener que vous m'avez adressée, j'y ai trouvé, que vous vous appli-
quioz au chiffre; cependant je crois devoir vous prévenir, mon cher ami, que ceci n'est que la mécanique de la diplomatie, que vous ne serez jamais trop dans le cas d'exercer par vous-même ; et cette application vous prendra beaucoup de temps avant de vous rendre l'usage du chiffre familier.
Je ne connais point personnellement M. Ancillon, mais d'après tous les témoignages, je ne puis douter, que ce ne soit un homme de mérite et d'une grande instruction. Cependant, s'il vous arrivait de ne passer vos heures chez lui qu'en les employant à l'étude du droit public, je dois vous prévenir encore que vous perdriez votre temps à la poursuite d'un fantôme qui. malheureusement de nos jours, s'est définitivement évanoui et qu'aucun effort ne peut ramener, ni faire revivre. Si j'insiste tant auprès de vous, mon cher fils, pour vous faire éviter la perte de temps, c'est que je me rappelle toujours avec reconnaissance la leçon très utile que me donnait mon gouverneur à Paris, qui en valait bien un autre (et j'avais 52 ans alors); il me répétait souvent que de toutes les pertes inévitables qu'on pouvait faire dans ce malheureux monde, celle du temps restait irréparable, le passé ne se récupérant jamais. Lorsque vous suivrez vos plaisirs avec modération ou que vous aurez le temps, sans déroger à vos occupations prescrites, de vous occuper de la lecture du beau et du bon, vous ne perdrez point votre temps; mais vous le perdrez en suivant l'étude de tout objet inutile et hors d'usa«>e.
J'ai vu, avec une vraie douleur, dans une de vos précédentes lettres, ce que vous me dites relativement à la dissolution des mœurs du sieur Gentz, dont je viens d'achever avec admiration et enthousiasme le premier cahier sur l'état politique de l'Europe, avant et pendant la Révolution française. Aucun Allemand n'a écrit sur ce sujet avec autant de connaissance et de philosophie (et j'en demande pardon à ces savants critiques de la société de Berlin). Si, comme vous le dites, la passion du jeu s'est emparée de lui, c'est un homme perdu et d'autant plus que celle-ci est de toutes les passions celle qui, indubitablement, rapetisse le plus l'âme, en nous rendant avare et stupide, ce qui nuit toujours aux progrès d'un génie quelconque; mais je ne verserai pas moins une larme de regrets bien amers sur sa tombe, puisque aucun auteur allemand de mes jours ne m'a fait plus de plaisir et mieux instruit que lui, pas même le célèbre Wieland1 dans toutes ses œuvres, ni le grand Nicolay dans sa Bibliothèque générale allemande.
J'ai reçu tout à l'heure une lettre de Mme la duchesse deWeimar m'annonçant que le grand Kalitschefa passé chez elle; sans doute, que le baron de Grimm2 qui
1. Wieland (Christophe-Martin), poète et littérateur allemand, né en 1733, mort à Weimar, où il passa la plus grande partie de sa vie, en 1813.
2. Grimm (Frédéric-Melchior, baron de), un des plus célèbres critiques du xvme siècle, né à Ratisbonne en 1725, mort en 1807. Au sortir de l'école, il accompagna en France les enfants du comte de Schomberg, en qualité de précepteur. Vers 1749, il fit la connaissance de J.-J. Rousseau, qui le produisit dans le monde littéraire. Ses sentiments philosophiques l'entraînèrent vers les d'Holbach et
habite Gotha lui en avait donné l'instruction. La duchesse m'invite à me rendre à Weimar l'été prochain et vous invite aussi.
Le comte Guillaume de Nesselrode au comte Charles de Nesselrode.
Francfort-sur-le-Mein, ce 8 décembre 1801.
Votre lettre dernière, du 28 novembre, n° 15, m'est parvenue, mon cher fils, vendredi passé, trop tard pour que je puisse y répondre par le courrier du même jour. Sans doute, la fête donnée par le citoyen Jolivet1 ne
les Diderot ; une liaison très intime s'établit entre lui et Mme d'Épinay. 11 fut successivement lecteur du duc de Saxe-Gotha, secrétaire du comte de Frièse, puis du duc d'Orléans. En 1755, il succéda à l'abbé Raynal, qui faisait depuis quelque temps une correspondance littéraire pour plusieurs princes étrangers. Il correspondit tour à tour avec la duchesse de Saxe-Gotha, l'impératrice Catherine, la reine de Suède, le roi de Pologne, eic, et ainsi jusqu'en 1790. La diète de Francfort le choisit pour ministre plénipotentiaire à la cour de Versailles (1776), et il fut créé baron du Saint-Empire. Obligé, à regret, de quitter la France en 1790, il séjourna quelque temps à Bruxelles, se rendit à Pétersbourg, et reçut de Catherine les fonctions de ministre de Russie près le cercle de Basse-Saxe.
1. Jolivet (Jean-Raptiste-Moïse, comte), économiste et administrateur français (1754-1818). Député à l'Assemblée législative, se rangea dans le parti des constitutionnels, dénonça, la veille du 10 août, le club des Jacobins comme menaçant l'existence de plusieurs membres de l'Assemblée, fut arrêté pendant la Terreur, recouvra la liberté après la chute de Robespierre, et devint conser-
pouvait guère rivaliser avec le banquet impérial donné par le comte Chérémetef, au couronnement de Moscou, et présentait un tableau complètement différent.
Je parierais cependant, avec vous, que celui-ci était moins gai que celle-là, et, ce qui m'autorise à le croire, c'est qu'au dîner, je me trouvais placé entre deux très jolies femmes, et comme il ne pouvait m'être permis d'en prendre aucune pour mon compte, toute ma pensée n'a été occupée que par le vœu que je faisais sans cesse pour que vous puissiez être en mon lieu et place, et ce souvenir a rendu la fête parfaite pour moi.
Je désire que vous ne portiez jamais mes lettres sous d'autres yeux que ceux de Mme de F...., afin qu'elle juge de nous deux qui a tort ou raison, lorsque nous ne serons pas d'accord. Il y a, dans cette proposition, un grand intérêt de famille pour nous deux, car lorsqu'elle jugera en votre faveur, votre corps s'en réjouira sans doute; si elle est de mon avis, j'en deviendrai plus fort, et ma tête y gagnera ; en un mot, je voudrais qu'elle vous traitât comme un enfant qui sort des mains de la nature, et elle vous donnera plus d'esprit que vous n'en prendrez chez Ancillon, alors même que vous sauriez
vateur général des hypothèques en 1795. Après le coup d'État du 18 brumaire, Bonaparte, qui appréciait ses capacités en matière de finances et d'administration, le nomma conseiller d'État. Il organisa quatre nouveaux départements de la rive gauche du Rhin, puis fut nommé successivement liquidateur général de la dette des départements de la rive gauche du Rhin (1805), ministre des finances du royaume de Westphalie (1807), comte de l'Empire (1807), et il prit sa retraite en 1815.
par cœur tous les chiffres, inclusivement celui du baron de Thugut1, le plus célèbre diplomate de nos jours.
Sur ce, marchez droit, mon cher fils, allez en avant, et aimez-moi toujours.
1. Thugut (François-Marie, baron de), homme d'État et diplomate autrichien (1734-1818). Son père, un pauvre batelier, parvint à le faire entrer, en 1752, dans l'école des langues orientales de Vienne, où il se signala par ses rapides progrès. Attaché en 1754 à l'ambassade de Gonstantinople, il devint trois ans plus tard interprète de l'internonce autrichien, puis fut nommé chargé d'affaires auprès de la Porte (1709), ministre plénipotentiaire (1771) et fit preuve d'une grande habileté au congrès de Fokehani (1772). En récompense de ses services, l'impératrice Marie-Thérèse, dont il s'était acquis la protection, lui donna le titre de baron en 1774. Thugut remplit ensuite des missions diplomatiques importantes à Versailles (1777), à Berlin (1778), à Varsovie (1780), à Naples (1787), et administra la Valachie et la Moldavie de 1788 à 1790, pendant la guerre contre la Turquie. Après avoir assisté au congrès de Jassy, le baron de Thugut se rendit à Paris avec le titre de ministre plénipotentiaire, entra en relations avec plusieurs des chefs du parti révolutionnaire et contribua beaucoup, par l'intermédiaire du comte de Mercy, à opérer un rapprochement entre Mirabeau et la cour (1790). Rappelé à Vienne cette même année, après la mort de Léopold, il détermina l'irrésolu François 11 à entrer activement dans la coalition contre la France et se signala à partir de ce moment comme un des adversaires les plus acharnés de la Révolution française. François 11 lui donna la direction générale de la chancellerie d'État (1795) et l'appela, l'année suivante, à succéder au prince de Kaunitz comme premier ministre chargé des affaires étrangères. A partir de 1808, il vécut dans la retraite.
ir. — M
102 ARCHIVES DU COMTE Cil. DE NESSELRODE.
au comte Charles de Nessekode.
Francfort-sur-le-Mein, ce 6/18 décembre 1801.
La grande quantité de neige qui est tombée depuis deux jours a tellement dérangé le cours des postes, mon cher fils, que votre lettre du 8, n° 16, m'est parvenue mardi dernier, le soir, au moment où j'allais sortir, et où le courrier de la poste du Nord de ce jour était parti déjà. Que je vous plains, mon cher fils, pour la dernière ligne de votre lettre qui m'annonce que vous devez aller passer la soirée à la cour du prince Ferdinand, où la bêtise et la sottise se promènent en chausses et en pourpoint. Un baiser donné ou rendu par Mme de F...., pour votre compte ou pour le mien, vaut mieux que tout cela. Je pars de là pour vous exhorter très sérieusement à éviter tant que vous pourrez toute perte de temps, car tout se récupère, dans ce monde, lorsqu'on a bon pied, bon œil ; la perte de temps seule est irréparable, ne cessait de me dire mon gouverneur, à Paris, et je vous le répète. J'avais alors 32 ans, et il était lieutenant général des armées du roi, et par-dessus ça, cocu de la façon de Louis XV; aussi, connaissait-il bien la Cour.
Ce général Hatzfeld est un drôle de corps, il a passé sa vie à faire des enfants (des filles), et lorsqu'il devient essentiel pour lui de se donner un fils, il rate ses coups;
lorsque vous le rencontrerez, tirez-le à l'écart et diteslui au tuyau de l'oreille, de ma part, qu'à la mort de sa belle-mère, il fasse attention au moins que son beaupère, pour se relever de son veuvage, ne se réengage pas de nouveau dans les filets fallacieux de Mme de Krusemark. Je plains sincèrement la comtesse de Hatzfeld de devoir être le témoin des souffrances d'une mère mourante.
Vous avez très bien fait de vous lier avec Oubril, qui est avec votre Principal. Je le connais peu, mais j'en ai toujours ouï dire du bien par de braves gens, qui lui donnaient même la préférence sur celui qui est employé à Paris, quoique ce dernier ait plus de dehors. S'il peut échapper aux écueils que lui présentera la capitale de la grande nation, il ira loin par le talent. J'ai beaucoup connu en Russie le père de ces deux enfants (originairement avocat de l'ancienne province de Normandie), lors de mon expédition pour le Portugal. C'était un homme excellent qui laissait bien en arrière ses collègues russes.
En relisant votre lettre précédente, je me suis rappelé avoir omis de répondre dans ma lettre dernière à un article très plaisant contenu dans celle-là. Vous me dites avoir fait la connaissance du comte de Gœrlz1, et que
I . Gœktz (Jean-Eustache, comte de), diplomate prussien, né en 1737, mort en 1821. It fut précepteur du duc Charles-Auguste, l'ami de Gœthe et le protecteur des lettres, réussit, en 1778, comme envoyé à Munich, à faire échouer le projet de démembrement de la Bavière au profit de l'Autriche, s'acquit, par ce service, la haute estime de Frédéric II, et remplit ensuite avec le même succès les fonctions
celui-ci vous a assuré me connaître beaucoup et être très lié avec Mme de Lerchenfeldt. Je vais rétablir ce fait dans toute sa pureté, car il est très important pour vous, mon cher fils, surtout aujourd'hui dans le monde où nous vivons, que vous connaissiez la vérité sur tous les objets, d'une manière claire, distincte et précise. J'ai connu, il y a plus de quarante ans, celui qu'on nommait dans le monde le comte régnant, de Schlitz, frère aînéde celui dont vous me parlez. 11 avait, pendant la guerre de Sept ans, été ministre de France au cercle de France, et avait beaucoup d'esprit, malgré un peu d'inconduite dans la gestion de ses affaires personnelles; il m'a toujours dit que son frère cadet, nommé Eustache1 (car il y avait, un troisième frère entre eux deux qui avait passé du service de Danemark à celui de Prusse, et qui était tout simplement bête), n'était qu'un homme très médiocre dans toute l'étendue du terme ; ça n'a pas empêché qu'Eustache ne fût ministre de Prusse en Russie, du temps de Catherine H, qui demanda son rappel peu après, puis ministre en Hollande, où il conféra avec le grand Gérard, (célèbre commis de ce temps en France), pour pacifier les troubles de 1788, qui ne furent point calmés, et ce héros termina sa carrière en se faisant nommer grand-maître de la garde-robe prussienne et représentant, avec exer-
d'ambassadeur à Pétersbourg, à la Haye, à la diète de Ratisbonnc, poste qu'il conserva de 1788 à 1806. Après la paix de Tilsilt, Gœrtz rentra dans la vie privée.
1. Schlitz (Euslache, comte de Schlitz, baron de Wrisberg, dit de Gœrtz), 1714-1803.
ARCHIVES DU COMTE Cil. DE NESSELRODE. 165
cice de la voix électorale, de Brandebourg, ou pour mieux dire de celle de Magdebourg, voté à la dicte générale de l'Empire, rassemblée à Ratisbonne, ce qu'il est encore.
S'il vous restait après ce récit, mon cher fils, encore quelque doute sur la vérité du prononcé du comte de Schlitz à l'égard de son frère Eustache, je vous renverrais, pour vous éclairer davantage, à Mme la duchesse Weimar, que vous verrez dans le courant de l'été prochain, qui connaît Eustache pour avoir été l'instituteur de la première jeunesse de son illustre mari.
Quant à sa liaison intime avec Mme deLerchenfeldt, j'ai écrit ce matin à ma nièce pour qu'elle vous mande directement ce qui en est; c'est à elle à vous en donner la juste mesure, et non pas à moi.
Le comte Guillaume de Nesselrode au comte Charles de Nesselrode.
Francfort- sur-le-Mein, ce 17/29 décembre 1801.
Évitez tant que vous pourrez, mon fils, les soupers au palais Ferdinand, je vous l'ai déjà dit, mais surtout les dîners chez le duc d'Oels, car indépendamment du danger que vous courez de vous gâter l'estomac, ce qui est un grand mal pour votre âge, l'atteinte que pourraient en essuyer vos mœurs, pures jusqu'à présent,
serait irréparable. Je n'ose vous en dire davantage, et si vous ne m'en croyez pas, demandez à Mme de F... si je n'ai pas raison.
Ce que je vous recommande le plus pour la société de Berlin, c'est de voir fréquemment M. et Mme de Tauentzien, qui sont indubitablement les têtes les mieux organisées de tout le Brandebourg, quant à l'esprit, surtout pour ce qui regarde celui de Madame, et la plus grande preuve en est qu'ils ne sont point employés.
Adieu, mon cher fils, comptez invariablement sur l'affection la plus tendre d'un père, dont toutes les pensées dans les derniers instants de sa vie ne sont occupées que de remplir le désir que j'ai de vous savoir aussi heureux et content que vous pouvez l'être dans ;otre position actuelle, et lorsque mes pensées ne sont pas toujours conformes aux vôtres, accordez au moins -à l'expérience ce que la jeunesse de votre âge ne saurait vous suggérer encore.
Le courrier Oubril qui a passé ici le 17 octobre n. st., au matin, portant en Russie notre traité de paix fait avec la France, a dit à Bethmann que M. de Kalitscjief devait quitter Paris, le 15 courant; comme jusqu'à ce moment il n'en a plus aucune nouvelle, que dimanche dernier même il n'était point encore arrivé à Carlsruhe, où il comptait séjourner quelques jours, Bethmann craint fort qu'il ne lui soit arrivé quelque accident funeste en route.
ARCHIVES DU COMTE Cil. DE NESSELRODE. 107
Le comte Charles de Nesselrode à son père.
Berlin, le 19 décembre 1801.
Je vous annonce, mon cher père, une voyageuse, une femme 1res aimable et de beaucoup de talent, dont il est intéressant de faire la connaissance, Mme Lebrun1, partie d'ici, hier au soir, pour se rendre à Paris; vous devez l'avoir connue en Russie. Pendant son séjour ici, elle a peint la Reine et la famille du Prince Ferdinand, mais pas avec tout le succès auquel on s'attendait.
Mercredi dernier, le Général Hatzfeld nous a donné un charmant petit souper auquel il a été beaucoup question de vous. M. de Rheede, ancien ministre de Hollande, m'a surtout beaucoup questionné sur votre compte et m'a chargé de vous dire mille choses de sa part. Veuillez me dire ce que vous pensez de ce seigneur; cela me paraît un aimable homme; Caraman* et lui ont certainement le plus contribué à rendre notre souper si gai. Le maître de la maison n'y était que
1 . Lebrun (Marie-Anne-Élisabeth Vigée, femme), remarquable portraitiste, épouse de Lebrun, critique d'art et marchand de tableaux, née à Paris le 16 avril 1755, morte le 50 mars 1842. Elle a laissé, sous le litre de Souvenirs (1855, 5 vol. in-8°), des mémoires fort intéressants.
2. Caraman (Victor-Louis-Charles de Hiquet, duc de), né en 1762, mort lieutenant général en 1859, fut chargé de nombreuses missions diplomatiques, entra à la chambre des pairs et remplit plusieurs ambassades.
pour l'excellente chère qu'il nous a fait faire. Mais je ne vous en dirai pas autant d'un maudit dîner, chez le duc d'Oels qui dépeuplera la monarchie prussienne s'il continue à en donner; il a duré quatre heures et m'a ravi le temps que j'aurais employé hien plus agréablement à m'entretenir avec vous, mon cher père. Oubril est parti, il y a huit jours, pourPétersbourg; son départ a considérablement augmenté mes occupations, mais je n'en suis pas fâché, car j'ai grand besoin, la routine me manquant, de me rompre au travail.
Le domestique du Baron vient me demander ma lettre pour la porter à la poste et je n'ai que le temps de vous baiser les mains.
Charles.
Le comte Guillaume de Nesselrode au comte Charles de Nesselrode.
Francfort-sur-le-Meiii, ce 24 décembre 1801/4 janvier 1802.
L'arrivée de l'illustre famille Diwof ici a précédé de quatre heures, mon cher fils, celle de votre lettre n° 18 du 26 décembre destinée à me l'annoncer par les quatre passeports y joints, c'est-à-dire que votre lettre m'est parvenue le jour du nouvel an. Je dînais ce jourlà chez le vieux Schweitzer, et dès la soupe on vint me prévenir de l'arrivée de Leurs Excellences Sénatoriales à la Maison Rouge. Je leurs fis répondre que je m'y rendrais aussitôt après mon dîner. A quatre heures, on vint
me porter voire énorme paquet, et je m'y rendis incontinent, les passeports à la main. Là, après avoir essuyé les plus tendres embrassades nationales, la première parole que me dit l'excellente Mme Diwof fut pour vous tirer les oreilles (doucement cependant, je suppose, car vous savez qu'elle est douce), parce que vous avez oublié de faire viser ces passeports par le général Beurnonville et pour reprocher à votre ministre de ne vous l'avoir point rappelé en les signant, ce qui prouve, à mon avis, que la dame aime le service exact. Après avoir été honoré de ce message de sa part pour notre mission à Berlin, je m'inclinai profondément et pris sur moi de lui faire faire la réflexion, que si elle le jugeait à propos, je me voyais à même de faire suppléer à cet oubli par le citoyen Hirsinger, résident de France près de cette ville, et je m'y rendis sur-le-champ; non seulement je lui rapportais peu après ses passeports dûment paraphés, mais j'amenai avec moi leparapheur en personne. Dès qu'il entra dans l'appartement, un élan de reconnaissance, sans doute lui fit tendre les bras vers le citoyen, qui est un Alsacien solidement constitué, en lui déclarant que depuis le citoyen Bonne-Carrère1, elle
1. Bonne-Carrère (Guillaume do), homme politique, né à Muret (Languedoc) en 1754, mort en 1825. Il fut chargé d'une mission aux Indes (1785-1786), se lia avec Mirabeau, Dumouriez et les Jacobins, au commencement de la Révolution, fut nommé en 1792 directeur du département politique, emprisonné pendant la Terreur pour des intrigues contre-révolutionnaires et chargé sous le Directoire de différentes missions secrètes à l'étranger. Il remplit encore sous l'Empire la place de directeur de la police en Catalogne et s'occupa ensuite d'entreprises industrielles.
n'avait encore rencontré aucun Français du nouveau régime dont les formes fussent plus heureuses, plus élégantes, ce qui prouve encore que Mme la Sénatrice porte une grande attention aux formes. Je ne vous conte ceci, mon cher fils, que pour qu'à l'avenir vous soyez moins négligent dans les formes, surtout lorsque vous aurez affaire aux dames. Le lendemain, samedi, on se reposa des fatigues de la route, et j'eus l'honneur d'être admis par Leurs Excellences au repas que je payai, en y apportant mon vin ; dans la soirée il fut longuement discuté sur la route à prendre pour arriver le plus commodément et le plus promptement dans la capitale de la France. Celle de Mayence et de Metz fut choisie et l'on commanda la poste et les chevaux, pour partir le lendemain matin dimanche, à quatre heures. On me remit les deux incluses ci-jointes pour vous les faire passer par le courrier de ce jour ; elles contiennent sans doute l'avis de ces rigoureuses résolutions, l'une pour votre Principal, et l'autre pour la faire passer sous son couvert à son adresse de Pélersbourg ; celle pour son cher général Beurnonville a été confiée à Hirsinger, car c'est ainsi que notre sénatrice s'exprime, et il est remarquable à cet égard qu'à mesure que la denrée baisse de prix, tout devient plus cher pour elle. A neuf heures du soir, ayant reçu ses plus précieux dépôts, je lui tirai ma révérence, et me congédiai comme disent les Allemands parlant français; mais quelle ne fut pas ma surprise en rentrant chez moi, le dimanche à neuf heures du soir, au sortir de
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l'assemblée chez Alexandre Gontard, d'apprendre que Leurs Excellences étaient revenues ici, dès les huit heures, faute d'avoir pu entrer à Maycnce, parce que, au lieu de partir à quatre heures, comme il avait été décidé, elles ne partirent qu'à six. A leur arrivée devant Mayence, sur les bords du Rhin, elles avaient trouvé le pont de bateaux démoulé peu auparavant par le charriage des glaces, et n'avaient point jugé à propos de se confier à de grosses barques, d'ailleurs très sûres, pour le passage. La journée d'hier se passa en nouvelles délibérations où le départ fut encore arrêté pour demain, et la route parDarmsladt, Manhcim et Strasbourg, et moi chargé de vous le transmettre avec injonction de faire part à tous les chers amis de ces illustres personnages à Berlin et des circonstances de cette mésaventure, et des changements de route qui en ont été la suite.
En voilà assez, mon cher fils, pour vous prier instamment de ne jamais plus m'adresser personne de pareille race, quelque illustre qu'elle puisse être. Je me réserve de vous entretenir par le prochain courrier des confidences diplomatiques que la dame m'a faites, pour que votre Principal puisse rectifier vos idées là-dessus. Je n'ai plus que le temps de vous dire que je baise les mains à Mme de V. et que je vous embrasse de tout mon cœur.
172 ARCHIVES DU COMTE Cil. DE NESSELRODE.
Le comte Guillaume de Nesselrode au comte Charles de Nesselrode.
Francfort, le 7/19 janvier 1802.
Vous me demandez, mon cher fils, des renseignements sur M. le duc del Parque1, et je vais vous donner tous ceux que j'ai été à même de connaître. Ce duc a fait ici successivement deux séjours assez longs, et comme il aime beaucoup le jeu, il a perdu beaucoup d'argent. François Gontard était son banquier et lui avait été recommandé par une maison d'Anvers. Pendant son premier séjour, il vint me voir plusieurs fois et me dit qu'il était désigné par sa cour pour l'ambassade en Russie, me demanda différents renseignements sur ce pays; toujours enclin à penser du bien de mon prochain jusqu'à ce que je sois convaincu du contraire, je le crus bon garçon et me mis en devoir de lui donner les renseignements qui pouvaient avoir rapport à l'aisance de la vie ; mais je ne tardai point à être désabusé sur son compte, car peu après il se rendit à Wilhemsbad près de cette ville, où il continua de jouer et ce qui pis est de s'amouracher d'une fameuse catin anglaise qui avait couru toute l'Italie pendant la guerre sous le nom de Milady Neunham, la même qui fit manquer à l'amiral Hotham sa campagne dans la Méditerranée en 95 ou 90
1. Parque (Castrillo, le duc del), général espagnol (1735-1802), grand d'Espagne de 1" classe, lieutenant général.
pour être resté à Livourne à s'amuser des charmes de Milady au lieu d'être en mer; mais ce ne furent pas encore les charmes de la sirène anglaise qui portèrent le plus grand préjudice à la réputation du duc. Un nommé comte de R..., Piémontais de naissance, chevalier de notre ordre militaire de Saint-Georges, pour avoir servi dans notre précédente guerre contre les Turcs, en qualité de major sous les ordres du maréchal de Roumiantzof, le même qui tua le comte de B..., capitaine de vaisseau au service de Russie, dans un combat particulier, lorsque j'étais à Pétershourg ; en 1787, et celui auquel Paul fit ôter la croix qu'Alexandre vient de lui faire rendre, se trouva à ce bain et demanda au duc à emprunter cent louis. Celui-ci les lui donna, et R... lui proposa de lui donner une reconnaissance que la Grandeur Espagnole crutdevoir refuser. Ces deux champions de délicatesse eurent finalement une querelle, qui se termina par un combat au pistolet, auquel assistèrent plusieurs témoins ; mais heureusement l'issue de ce combat, si terrible en apparence, laissa la vie intacte aux deux champions, et le duc peu après partit d'ici pour se rendre aux Pays-Bas, disant que de Bruxelles il allait à Paris pour s'en retourner ; mais si les renseignements de François Gontard sur son compte sont exacts, il doit être encore à l'heure qu'il est à Louvain, où il est amoureux de nouveau. D'après cette manière d'être, très singulière à coup sûr, je pense qu'il est permis de supposer que ce duc, grand d'Espagne, si voisin de la folie, ne sera vraisemblablement plus employé dans les affaires
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de sa Cour ; mais par le temps où nous vivons, mon cher fils, vous vous serez aperçu déjà que le vraisemblable le plus souvent est peu vrai, aussi n'y a-t-il que la Providence qui sache au juste la haute destinée de ce duc. Au reste, comme avant de venir ici pour la première fois, il a séjourné pendant quelque temps à Dresde, où il était chargé de négocier pour sa Cour le mariage de la Princesse, fille de l'Électeur de Saxe, avec l'Infant Prince des Asturies, je ne dois point douter qu'il n'ait pas échappé à la vigilance de votre Principal, qui par conséquent en saura davantage sur son compte que moi. Ce général Pusch dont vous me parlez est bien le plus ridicule personnage qu'on ait jamais imaginé d'envoyer en mission. Je vous en parle pour être resté six ans avec lui à Berlin, où il n'était qu'un scribe masqué portant l'uniforme. Certainement, comme vous le dites fort bien, le chevalier de Bray1 aurait mieux convenu au séjour de Péfersbourg; il m'a paru aimable et gai pour ne l'avoir vu que pendant quelques heures en passant ici, l'été dernier, chez Mme Lerchenfeld; mais je ne connais pas le fond de son sac, connaissance qui me paraît
1. Bray (François-Gabriel, comte de), diplomate français, né à Rouen en 1765, mort en 1852. Dans sa jeunesse, il fit partie d'une expédition militaire contre Alger, en qualité de chevalier de Malte. 11 entra ensuite dans la carrière diplomatique et lut attaché à la légation française près la diète de Ratisbonne. La Révolution lui lit perdre cet emploi, mais en 1797 il revint à Ratisbonne comme chargé d'ail'aires de l'ordre de Malte. Plus tard, il entra au service de la Ravière, et la représenta successivement près des cours de Rerlin, de Saint-Pétersbourg, de Paris et de Vienne.
ARCHIVES DU COMTE Cil. DE NESSELRORE.
toujours essentielle pour juger un individu quelconque, surtout un Français.
Gustave Stackelberg, jadis notre ministre à Turin, m'a fait notifier par un de ses amis d'ici sa nomination à la mission en Hollande. Je crois qu'il passera aussi par ici pour s'y rendre. Voilà toutes mes nouvelles pour le moment, et je vous embrasse de toute mon Ame.
Le comte Charles de Nesselrode à son père.
Berlin, le 10 juillet 1802.
J'ai reçu par le dernier courrier votre lettre du 2 juillet, mon cher père, et je m'empresse de vous adresser mes remerciments pour la promptitude avec laquelle vous avez acquitté mon énorme dette envers le marquis de Saint-Marsan1 auquel je vous prie de témoigner combien je suis sensible à son aimable souvenir. Je crains bien pour vous que vous ne le gardiez plus longtemps chez vous à Francfort, car d'après les données que j'ai, il me paraît qu'on veut enfin s'occuper à Paris sérieusement des affaires de son malheureux roi,
1. Salnt-Maksan (Antoine*Marie-Philippe Asinari, marquis de), ambassadeur de Napoléon Ier à Berlin, puis premier ministre du roi de Sardaigne, né à Turin (1701), mort en 1842.
qui, vous le sentez bien, ne pourront guère s'arranger sans lui, quoique le comte Markof qui a été chargé de faire presser la Cour des Tuileries sur cet objet ait auprès de lui un secrétaire de légation du roi de Sardaigne, qui à Paris est censé être à notre service.
Vous aurez probablement entendu parler de l'histoire du Chevalier de Saxe, mais comme ici, où nous sommes si près du champ de bataille, on l'a racontée de tant de manières différentes, je crois qu'un récit véridique tiré d'une lettre que je viens de recevoir de Dresde vous sera peut-être agréable. Le prince Stcherbatof apprenant à Pétersbourg que le Chevalier de Saxe persécutait le prince Zoubof1 pour l'offense qu'il lui avait faite directement, demanda à l'Empereur la permission d'aller donner une satisfaction au Chevalier. On ne la lui accorda pas seulement, mais on lui remit aussi un passeport de courrier pour hâter son voyage. Arrivé à Tœplitz deux jours après le duel que le Chevalier a eu avec Zoubof et dans lequel ce dernier a été blessé à l'épaule d'un coup de sabre, il proposa au Chevalier le combat au pistolet et à quatre pas. On trouva ceci un peu trop fort et le second du Chevalier fit l'arrangement suivant qui fut accepté : On plaça deux barrières à la distance de dix pas l'une de l'autre, qu'aucun des champions ne
1. Zoubof (Platow, prince), le dernier des favoris de Catherine II, né en 1765, mort en 1817. Grand maître de l'artillerie à l'avènement de Paul Ier (1796), il perdit tous ses emplois, reçut l'ordre de quitter la cour, puis la Russie, voyagea en Pologne, parcourut ensuite l'Allemagne et obtint, grâce à l'intervention de Pahlen, l'autorisation de revenir en Russie.
ARCHIVES DU COMTE Cil. DE NESSELRODE. 177
devait franchir ; de ces barrières chacun d'eux a dû faire d'abord vingt pas en arrière, puis, s'avançant sur l'autre, tirer quand bon lui semblerait. Stcherbatof était encore à six pas de la sienne, lorsque le Chevalier l'attendait et faisait mine de tirer; il s'arrête, lâche son coup et perce le Chevalier; le voyant chanceler, il accourt pour le secourir, mais ayant fait quelques pas en avant, il s'aperçoit que le Chevalier ne tombe pas, mais qu'il le, vise; alors il se tient ferme et le Chevalier en mourant a tiré si bien que la balle a frisé la tête du Prince. On dit généralement que le prince Stcherbatof s'est conduit avec noblesse et honneur; on n'en dit pas autant de la conduite du prince Zoubof.
11 me semble que dans ma dernière lettre je vous ai mandé, mon cher père, que le comte Panin n'a pu poursuivre son voyage en Suède, à cause des mauvais chemins. On prétend ici que le roi de Suède, mécontent de la convention de Saint-Pétersbourg que le comte a conclue, comme vous le savez, lui a défendu de passer par ses États. J'ai de la peine à croire à une vengeance aussi puérile et aussi peu digne d'un monarque, quoique cela ressemblerait assez au caractère du roi. J'imagine que la comtesse Panin aura tout bonnement eu peur de passer la mer, car elle est très poltronne, et que ceci n'est qu'un conte fait à loisir.
A l'entrevue de Memel, l'Empereur a offert au Roi de faire remonter les gardes du corps avec des chevaux de l'Ukraine ; le Roi en profite et envoie le major Prittwitz et le lieutenant Raaven pour, les chercher.
ii. — 12
178 ARCHIVES DU COMTE Cil. DE NESSELRODE.
Adieu, mon cher père, je vous baise les mains et vous salue de tout mon cœur.
Charles.
Le comte Charles de Nesselrode à son père.
Berlin, le 20 juillet 1802.
Le courrier de Russie que nous avons attendu, mon cher père, est arrivé hier, sans nous porter, ni la décision de notre sort, ni la nouvelle de l'arrivée de l'Empereur à Pétersbourg, qui a dû avoir lieu le quatre, et qui, probablement, a été retardée. Il faut espérer que le courrier prochain sera moins pauvre.
Nous avons enfin reçu des éclaircissements sur l'histoire du retour du comte Panin, et l'aventure avec le roi de Suède n'est que trop vraie. En arrivant à Helsingfors, le général Klingsporr se rendit chez le comte Panin pour l'engager à ne pas passer par la Suède, lui disant que les chemins étaient mauvais et que le pays n'offrait rien d'intéressant pour le moment. Le comte Panin persistant à poursuivre sa route, comme de raison, le général se retira et lui écrivit que le Roi désirait qu'il ne passât point par ses États. Il répondit que les désirs des souverains étant des ordres, il s'empresserait de s'y conformer, mais qu'il ne savait pas en quoi et comment il avait mérité un pareil traitement, attendu
que pendant son ministère, il avait toujours agi d'après les ordres de l'Empereur, son maître, et croyait n'avoir rien à se reprocher vis-à-vis du Roi. Il expédia sur-lechamp un courrier à l'Empereur qui lui a répondu en lui renouvelant les témoignages de son contentement pour la manière dont il a dirigé les affaires en général el même particulièrement pour la conduite qu'il a tenue vis-à-vis du roi de Suède, lors de la conclusion de la Convention de Saint-Pétersbourg. Après avoir reçu une satisfaction aussi éclatante, il attendra l'arrivée de l'Empereur à Pétersbourg, pour l'en remercier, et continuera ensuite son voyage de Tœplitz par la route ordinaire.
Adieu, mon cher père, je vous baise les mains de tout mon cœur.
Charles.
Lettre du comte Guillaume de Nesselrode au comte Charles de Nesselrode.
Francfort-sur-le-Mein, le 20 juillet 1802.
11 y a plus de huit jours que noire ami Hirsinger a reçu une dépêche de la Cour des Tuileries, datée du lu2 messidor (en style chrétien, 1er juillet). Cette dépêche enjoignait au citoyen Hirsinger, son résident à Francfort, de se rendre auprès du marquis de Saint-Marsan, pour que dans l'état des affaires de sa Cour, ledit mar-
quis eût à se déclarer sur l'alternative, savoir que s'il avait l'intention de rester Sarde, il eût à se rendre à Cagiiari, mais que s'il voulait rester Piémontais, il devait se rendre tout de suite à Turin. En aucun des deux cas, le résident ne devait permettre au marquis de séjourner plus longtemps à Francfort, et avait l'ordre de requérir à cet effet, s'il était nécessaire, le magistrat de cette ville. La singularité de ce message me prouve bien, comme vous le dites, que le sort de ce malheureux roi est bien près d'être sanctionné, mais non de la manière que vous prévoyez et qu'on pouvait tout naturellement supposer, que le marquis serait employé dans cette transaction, comme étant le mieux au fait des intentions de sa cour; mais l'alternative de ce message, si bizarre par son principe et par sa teneur, me semble prouver bien clairement, et le marquis en est convaincu, que le Premier Consul ne se soucie pas du tout de traiter ce sujet avec lui ; d'autant plus que nous avons des indices presque certains, que même avant l'arrivée de celte fameuse dépêche, M. le comte de Markof avait déjà transigé à cet égard, sauf la ratification avec le gouvernement français, et que le contenu de cette convention ne laissait au roi de Sardaigne qu'une bien petite partie de ses États, qui, réunie aux duchés de Parme et de Plaisance, ne fait pas le tiers de ses anciennes possessions. Observez encore que, dans tout ce district, il n'a point un terrain de côte sur la mer, grand comme la main, pour pouvoir communiquer avec son royaume de Sardaigne, à moins de faire passer ses