I . CoBEMZEL. Voir tome I
Le comte Guillaume de Nesselrode à son fils.
Francfort-sur-lc-Mein, le 28 septembre 1 802 .
J'ai oublié, mon très cher fils, d'ajouter à ma lettre les remerciements que je vous dois pour la copie du rapport fait à l'Empereur par le comte Panin sur son aventure en Suède. Pourquoi M. le comte Panin, dans la position où il est, voulant voyager dans les pays étrangers, commence-t-il par visiter la Suède, dont la chétive importance, avant qu'il y soit allé, ne pouvait lui être inconnue, ne fût-ce que par les actes sur la Suède qui n'ont pu manquer de passer sous ses yeux, au temps de son Ministère? Cette idée me paraît aussi fausse que celle d'un voyageur qui, en sortant pour la première fois de chez lui, et se disposant à parcourir toute l'Europe, commencerait par la connaissance des plus mauvais villages, qui ne peut être utile qu'à un quartier-maître général, lorsqu'il veut y prendre des positions pour les opérations de son armée. Car la vie est courte, et toutes occupations inutiles sont indignes d'un homme qui pense; mais la réflexion que vous ajoutez à ce sujet, mon cher fils, et relativement au roi de Suède, est sublime, car rien n'est plus vrai, ce dernier ressemble parfaitement à un échappé de l'école de Paul. Cette Majesté suédoise est, sans le moindre
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doute, victime de cette épidémie générale qui s'attaque au cerveau, et fait malheureusement, à l'époque où nous vivons, de si prodigieux ravages. Quand s'arrètera-t-elle?
J'avais été surpris de ce que vous ne me disiez rien de la nomination du comte de Stadion qui devait, à en croire les informations les plus sûres de Vienne, remplacer à Paris le comte Cobentzel; mais les nouvelles «pie je reçois aujourd'hui démentent ce changement ainsi que le rappel de Saurau de Pétersbourg. La cour de Vienne semble vouloir continuer à soutenir les folies et la stupidité de ses ministres; j'ignore si elle se trouvera bien de celte persistance et si ses affaires en iront mieux, mais ce que je sais bien, c'est qu'il est impossible de faire plus de sottises et d'inepties que n'en a faites le représentant impérial et royal, comte de Saurau dans le très court espace de sa résidence à Saint-Pétersbourg, ce comte de Saurau tant vanté à Vienne pour son esprit, et qui y a occupé, môme pendant les temps difficiles de la guerre, le Ministère des Finances. Les possesseurs des actions de la Banque se ressentent de cela encore bien douloureusement, puisqu'à l'heure qu'il est, en pleine paix, ses papiers perdent toujours 27 pour 100, sans qu'il soit possible d'y remédier, tant le bouleversement des finances dans les dernières années a été grand, en raison de l'ignorance où l'on est des principes indispensables en cette partie de l'administration publique, qui exigent pour le maintien du crédit de ne jamais faire d'em-
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prunt sans le discuter au préalable avec les principaux négociants de tous les pays.
Je vous souhaite santé et prospérité in longos annos.
Le comte Guillaume de Nesselrode à son fils.
Francfort-sur-le-Mein, le 1" octobre 1802.
J'ai reçu hier au soir, mon cher fils, votre lettre du 25 du mois dernier. Je savais tout le bien que vous me dites de M. le comte de Stadion, quoique je n'aie pas l'honneur de connaître personnellement ce ministre; mais de ce qu'il a pu se réengager une seconde fois au service d'une Cour aussi perfide que la sienne, et malgré ce qui lui est arrivé pendant sa mission à Londres sous le ministère de M. deThugut, voilà ce qui me passe et m'ennuie, surtout avec le bien qu'il a.
M. Le Maire rédacteur du journal de cette ville, est un aventurier français, natif de Metz, vrai cuistre de la tête aux pieds, et qui n'a d'autre mérite que de payer 6000 florins par an à un autre cuistre comme lui, nommé le baron de Yrintz, mais qui est premier ministre du puissant prince de la Tour et Taxis1 et possesseur
1. Tour-et-Taxis (prince de la) d'une ancienne famille princière allemande qui, lors de l'établissement de la Confédération du Rhin par Napoléon Ier perdit sa souveraineté, mais n'en continua pas moins à faire le service des postes dans presque toute l'Allemagne.
du privilège de cette feuille ; l'abbé Henekart n'a d'autre pari à sa rédaction, que celle d'être le traducteur des papiers anglais. Au demeurant, vous pouvez assurer M. le eomle de Stadion, que ce que les gazettes de cette ville ont mandé sur les changements prochains qui devaient arriver dans les deux missions de sa Cour à Pétersbourg et à Paris, n'y a été inséré que d'après les lettres très authentiques de Vienne qui sont fréquentes ici, et que le Résident de l'Empereur près de cette ville y a lui-même rendues publiques. Ça n'empêche, que l'extrême versatilité en affaires qui est dans la tête de M. le comte Louis de Cobentzel, n'ait pu fort bien faire déroger au plan premièrement conçu; mais il me sera toujours difficile d'entendre, malgré la souplesse que ce ministre a dans l'esprit, comment il pourra soutenir dans leurs places ces deux ambassadeurs, malgré tant d'inepties? Celui qui est à Paris avait déjà donné des preuves avant d'y aller, qu'il ne s'entendait à rien, si ce n'est aux jardins anglais, aux peintures et aux pierres gravées, connaissances très éloignées de celles qu'il fallait avoir pour démêler la complication des maux que la Révolution française avait laissés après elle. M. de Saura u avait donné la mesure de son esprit à la tête du Ministère de la police et de celui des finances qu'il occupait avant d'aller à Pétersbourg.
Recevez, mon cher fils, l'assurance de mes sentiments inviolables pour vous. G. N.
196 ARCHIVES OU COMTE Cil. DE NESSELRODE.
Berlin, le 2 octobre 1802.
Le dernier courrier de Russie est arrivé trop tard mardi passé pour me permettre de vous communiquer ce jour-là les bonnes nouvelles qu'il m'a apportées. Mon sort est enfin décidé, l'Empereur a agréé ma demande et j'appartiens maintenant à la mission de la Haye. Je compte rester ici encore une quinzaine de jours, le temps d'arranger mes affaires. Je vous prie donc, mon cher père, de vouloir bien écrire à présent au comte Gustave de Stackelberg pour me recommander à ses bontés et de joindre à votre lettre celle que je vous envoie ici et sur laquelle je vous prie d'apposer votre cachet. Vous verrez que je lui demande la permission de le rejoindre à Paris, s'il compte y rester encore quelque temps et je le prie de vous adresser sa réponse, car je passerai en tout cas par Francfort, où je me rendrai par Weimar pour faire ma cour à la duchesse et par Cassel pour voir cette belle ville. De cette manière je vous prie de ne m'adresser qu'une seule lettre, après la réception de celle-ci, car les autres pourraient me manquer.
Un courrier bavarois qui est arrivé hier de Pétersbourg a porté de grandes nouvelles. Il y a eu une débâcle générale, le prince Kourakin a donné sa démission et le
comte Kotchoubei a été nommé procureur général; le jeune comte Slrogonof lui a été adjoint; le premier est remplacé par le comte Alexandre Worontzof et le dernier par le prince Adam Czartoriski, qui gouverneront dorénavant nos Affaires étrangères. Le comte Zavadovski est chargé de l'Instruction publique. La lettre à Stackelbcrg n'était pas encore faite, je dois vous quitter pour aujourd'hui, mon cher père, je n'ai que le temps de vous annoncer encore que M. d'Alopéus est de retour de son excursion à Cassel.
Charles.
Le comte Charles de Nesselrode à son père.
Berlin, le 12 octobre 1802.
Les nouvelles qu'un courrier anglais nous a apportées, avant-hier, de Saint-Pétersbourg sont trop importantes pour que je ne m'empresse pas de vous en rendre compte, mon cher père. Il ne s'agit guère (peu de chose, comme vous voyez) que d'une nouvelle constitution. Je n'ai pas pu parvenir à la copier encore, mais en attendant que je vous l'apporte moi-même, in extenso, à mon arrivée à Francfort, je tâcherai de vous donner ici un petit aperçu des principaux changements qui ont eu lieu.
Le gouvernement a été divisé en huit départements,
dirigé chacun par un ministre savoir: i° Le ministère des Affaires étrangères, 2° de la Guerre, 5° de la Marine, 4° de l'Intérieur, 5° de la Justice, 6° des Finances. 7° du Commerce, 8° de l'Instruction publique. Ces huit ministres composent le Conseil d'État qui doit se rassembler une fois par semaine; il est présidé par l'Empereur; chaque affaire qui s'y discute demande la présence de cinq membres pour le moins, excepté les affaires extérieures à la discussion desquelles n'assistent que trois, savoir le Grand-Chancelier de l'Empire, qui est à la tête de ce département, le ministre de la Guerre et celui de la Marine. Chaque ukase de l'Empereur esl contresigné par le ministre du ressort auquel il se rapporte ; ce ministre en est responsable devant le Sénat, comme en général de la gestion de toutes les affaires qui lui ont été confiées et desquelles il doit lui faire le rapport une fois pas semaine. Le Sénat a obtenu le droit de faire des représentations contre les ordres de l'Empereur; au cas où l'Empereur ne s'y arrêterait pas, les ordres devraient être exécutés. Les ordres du Sénat doivent être observés comme ceux de l'Empereur même, qui peut s'opposera leur exécution, s'il ne les approuve pas. Yoilà, mon cher père, les points les plus saillants de cette nouvelle constitution.
Adieu mon cher père, c'est la dernière lettre que je vous enverrai de Berlin. Adieu donc jusqu'à mon arrivée à Weimar d'où je vous rendrai compte de la réception que m'aura faite la Duchesse.
ARCHIVES DU COMTE Cil. DE NESSELRODE. 199
Le comte Charles de Nesselrode à son père.
La Uaye, le 21 décembre 1802.
Je continue aujourd'hui à vous rendre compte, mon cher père, de la réception qu'on m'a faite en ce pays-ci. Le comte de Stackelberg me comble d'honnêtetés, mais ne cesse de me plaindre d'avoir quitté Berlin, je ne sais, si c'est par intérêt, ou si ma nomination lui a été désagréable ; ceci joint à son premier accueil, qui m'a paru un peu froid, fait que je ne suis pas encore à mon aise avec lui, mais j'espère que cela s'arrangera de soi-même, dès que j'aurai fait plus ample connaissance avec lui.
Le corps diplomatique me paraît assez bien composé, mais je n'ai pas encore trouvé à remplacer la maison du comte Stadion, ni celle du général O'Farrill. J'ai passé deux soirées chez M. de Bezera, ministre de Portugal, assez agréablement; c'est un aimable homme, il est fort lié avec le comte Gustave; sa femme est une vieille Anglaise qui a une tournure de l'autre monde, mais est bonne femme à ce qu'on dit. Hier soir, l'Ambassadeur de France nous a donné un grand banquet; il était assez joli, et Mme l'Ambassadrice n'a rien négligé pour le rendre agréable, elle y a réussi, car elle est fort aimable; cependant un meilleur choix de société n'aurait point fait de mal. Samedi passé, le Ministre d'Espagne
donna un grand bal, auquel j'ai été étonné de trouver autant de jolies femmes, mais aucune ne pouvait être comparée à Mme de Harel, qui a été superbe ce jourlà. Il est dommage qu'elle ne nous reste pas, car son mari compte voyager tout l'été prochain, il vient de louer sa maison au comte Stackelberg pour 4000 fl., ce qui, en ce pays, représente un loyer exorbitant; mais c'est une fort belle maison. Pour moi, j'ai pris un quartier, garni de meubles, dans le voisinage de mon ministre pour 55 fl. par mois, et je m'y trouve assez bien ; il n'y a que la manière de le chauffer à laquelle je ne puis pas encore me faire; de ce côté-là on n'est heureux qu'en Russie. Jusqu'à présent, le climat est encore extrêmement doux; en arrivant j'ai trouvé les vaches encore dans les prés ce qui, d'après ce qu'on prétend ici, vaut à la province de Hollande 100 mille florins par jour, mais ce calcul me paraît un peu exagéré. En tout cas, le pays doit être superbe dans la belle saison et je compte bien le parcourir, l'été prochain. Quant à l'hiver, je le passerai très paisiblement ici et peut-être même gaîment, car il paraît que le goût des sociétés commence à revenir.
Une perte sensible que nous allons faire de ce côté-là c'est celle du ministre d'Espagne, qui a eu la place de Londres; on ne connaît pas encore son successeur, ni celui de M. de Bielfeld qui très décidément ne sera pas ministre ici, en vertu du principe que la Cour de Berlin a adopté de ne jamais nommer à une place de ministre celui qui dans le même endroit réside comme chargé
ARCHIVES DU COMTE Cil. DE NESSELRODE. 201
d'affaires. On croit que ce sera peut-être le comte Relier1 qui, à ce que le sieur Hultmann m'assure, désire cette place, parce que ses finances sont très dérangées et que, s'il l'obtenait, en conservant les appointements dont il jouissait à Vienne, il parviendrait à remettre ses affaires en bon ordre. Mais cet arrangement est coûteux, aussi je doute que la Cour de Berlin y consente; elle préférera envoyer un ministre des quatre ordres mendiants, comme elle est accoutumée défaire. Le nouveau ministre de la République Batave près notre Cour, le citoyen Hogendorp', paraît avoir une jolie tournure et l'on dit assez généralement que c'est un homme de mérite; il a une jolie femme et cela n'est pas un mince mérite en diplomatie.
1. Keller (comte de), ministre de Prusse à Vienne. Voir tome I.
2. HouENDoitp (Thierry, comte de), général hollandais (1761-1830). Il emhrassa fort jeune la carrière des armes, devint officier général, puis fut successivement amhassadeur à Saint-Pétershourg et gouverneur de la colonie hollandaise de Java. Lorsque Louis Bonaparte devint roi de Hollande, il prit pour ministre de la guerre Thierry de Hogendorp (1806), qu'il nomma ensuite successivement ministre plénipotentiaire à Vienne (1807), à Berlin (1809), et à Madrid (1810). En 1811, Napoléon, qui venait de réunir la Hollande à l'empire français donna à Hogendorp le grade de général de division, le prit pour aide de camp, le nomma gouverneur de la Prusse orientale et de la Silésie, et, après la campagne de Russie, gouverneur de Hambourg (1815).
Le comte Guillaume de Nesselrode à son fils.
Francfort-sur-le-Mein, le 22 décembre 1802.
N'oubliez pas de me rappeler, mon cher fils, au souvenir de votre minisire, et de gagner sa bienveillance autant que vous pourrez. Je connais M. Bezerra de nom, mais pas de figure, quoique à Lisbonne il demeurai bien près de ma maison. Il ne fréquentait point encore, à cette époque, la société diplomatique; mais mes deux valets de chambre le connaissaient, et je me souviens de leur avoir ouï dire qu'ils avaient parfois l'honneur d'entretenir l'épouse de ce gentilhomme, lorsqu'elle se tenait à sa fenêtre, où les dames portugaises se tiennent souvent; que celle-ci était monstrueusement grasse, ce qui me fait espérer que son mari ne l'aura point amenée avec lui pour diplomatiser dans votre société, car, d'ordinaire, les femmes grasses ont les mouvements difficiles, ce qui est un grandirai dans le commerce du monde.
Je n'ai aujourd'hui à vous mander aucune nouvelle d'Allemagne qui vous puisse intéresser, vous ou votre Principal, car les représentants de nos seigneurs et maîtres qui disposent de son sort, accablés sans doute par les longs travaux qu'ils ont entrepris jusqu'ici, se sont mis en vacance pour jusque après les Rois.
En attendant, l'Electeur de Mayence se dispose à
partir pour Ratisbonne le 27 de ce mois, pour voir par lui-même ce qu'il pourra retirer du tripot, où tant d'intérêts divers se croisent. Pour moi, je pense que cette besogne du partage de l'Allemagne ne s'achèvera que lorsqu'il plaira au Premier Consul de se prononcer définitivement sur la suffisance des indemnités à accorder au grand-duc de Toscane. Mandez-moi si cette manière de voir est conforme à celle de vos grands spéculateurs hollandais en politique. En attendant, aimez-moi toujours, car ceci est encore plus intéressant pour moi.
Le comte Charles de Nesselrode à son père.
La Haye, le 28 décembre 1802.
Jusqu'à présent, je ne saurais encore me plaindre du manque de sociétés ; celles que j'ai fréquentées me paraissent agréables, et je crois que quand j'y serai un peu plus connu et plus fait aux habitudes du pays, je m'y plairai. J'ai passé une soirée dans une maison orangiste et j'ai dîné dans une patriote; j'ai trouvé dans toutes les deux des gens d'esprit et de mérite, mais peu disposés à se rapprocher, de façon que les divisions politiques mettront encore longtemps des entraves à l'agrément des sociétés nationales, malgré toutes les peines que se donnent le corps diplomatique et nommément l'ambas-
sadeur de France à les réunir. Jusqu'à présent, les orangistes avaient refusé les invitations de M. de Sémonville, mais, hier, ils ont commencé à fréquenter sa maison, et j'y ai passé la soirée avec la famille Harrel et plusieurs autres personnes distinguées de ce parti. La maison que cet ambassadeur tient ici est, sans contredit, la plus agréable de la Haye ; il n'y règne pas cette raideur et celte étiquette qu'on trouve dans les sociétés nationales. L'ambassadeur est fort honnête, sa femme très aimable, et sa fille, qui est mariée à M. de Sparrc, extrêmement jolie; avec de pareilles gens, on ne s'ennuie jamais. Sa maison est, dans ce moment, remplie de personnes qui font partie de la grande expédition pour la Louisiane; ils sont venus s'amuser ici, en attendant que les marins aient achevé, dans les ports, les préparatifs du voyage ; il est venu, hier, un courrier de Paris pour les accélérer; mais, malgré cela, l'expédition ne pourra guère partir avant quinze jours. Je ne vous cite, de ces personnes, que le général Victor, commandant en chef, le général Berthier, chef de l'étal-major, et puis le sieur Job Aymé1, grand-juge de la Louisiane, connu par le rôle qu'il a joué à l'Assemblée constituante, par sa déportation à Cayenne le 18 fructidor,
1. Aï.mé (Jean -Jacques) nommé le plus souvent Job Aymé dans les journaux du temps (1752-1818), homme politique français, réactionnaire, nommé, l'an III, membre du Conseil des Cinq-Cents, prit part à toutes les intrigues contre la République et fut déporté à Cayenne après le 18 Fructidor, parvint à s'évader, rentra en France après le 18 Brumaire et obtint une place de directeur des droits réunis. A publié en 1800, une relation de son évasion.
et par la manière miraculeuse dont il s'est sauvé. Cela paraît un homme d'esprit, il parle fort bien et a toujours été dans les bons principes.
Le comte Guillaume de Nesselrods à so)i fils.
Francfort-sur-le-Mein, le 9 janvier 1805.
L'aventure de Staremberg à l'occasion de son passage par Paris ne ressemble pas mal, mon cher fils, à une facétie du temps de Paul. Il me semble cependant, sauf meilleur avis, qu'il eût été convenable à la prudence de la cour de Vienne de faire éviter cet esclandre à son Ministre, en lui interdisant très expressément de passer par la capitale de la France, d'autant que la Cour ne pouvait ignorer, que peu après l'élévation de Bonaparte au Consulat, M. de Staremberg écrivit une diatribe très violente contre le Premier Consul, qu'il fit imprimer à Londres et distribua luimême à tous ses collègues diplomatiques.
Étant donnée l'irritabilité des nerfs que nous connaissons à Bonaparte, en ce qui touche surtout la politique, je pense, que l'interdiction de ce passage par Paris pour M. de Staremberg devenait indispensable, conformément à toutes les règles de la sagesse, et pour pouvoir raisonner différemment à cet égard avec succès,
je crois, qu'il faudrait commencer par battre l'usurpateur et le détrôner ensuite ; mais nous n'en sommes pas là encore.
Le comte Charles de Nesselrode à son père.
La Haye, le 20 janvier 1805.
Comme je n'ai, touchant la grande affaire qui agite l'Europe, absolument rien de nouveau à vous mander, mon cher père, je vais aujourd'hui droit au fait, en réponse à plusieurs articles de votre lettre du 10 de ce mois, sur lesquels je regrette seulement de ne pouvoir m'étendre autant que l'exigerait un pareil sujet.
Volontiers je tombe d'accord avec vous, que pour luimême le Chancelier a bien fait de se retirer, lorsqu'il s'est senti trop faible de santé pour bien diriger les affaires, mais je doute que pour nous ce soit un grand bien, à moins que son successeur n'ait autant de fermeté dans le caractère que lui et assez de véritable attachement aux intérêts de la Russie pour repousser toute influence étrangère et faire enfin jouer à cette puissance le rôle auquel elle est destinée par l'étendue de son territoire, sa position géographique, sa force militaire et ses productions qui lui donnent le précieux avantage de n'avoir besoin de personne et de pouvoir attendre paisiblement que les autres viennent à elle.
Or, vous conviendrez qu'il est difficile de supposer de pareilles qualités à un Polonais, qui, toute bonne tête et bon cœur qu'il peut avoir, n'oubliera pas de si tôt les malheurs récents de sa patrie pour prendre chaudement les intérêts du Gouvernement qui les a causés. J'espère toujours que ce n'est que ad intérim que lui a été confiée la gestion des affaires, mais je ne vois pas trop par qui il pourrait être remplacé. Le comte Sémen Worontsof quitte décidément le poste de Londres, mais non pour être appelé à un, autre, car je sais de bonne source que son projet est de se retirer tout à fait et de vivre auprès de son frère à Wladimiiv Quant au comte Markof, je crois que c'est pour une tout autre raison que celle que vous lui supposez qu'il a passé par Vienne où, vu sa liaison avec le comte Louis Cobentzel, il pourrait fort bien rester. Lui-même désire beaucoup ce poste et il l'obtiendra si le comte André Rasumovski qui est à Pétersbourg en ce moment n'a pas assez de crédit pour s'y maintenir, car il a été très fort question de son rappel, mais nullement d'un Prince Dolgorouki pour le remplacer. Il faut s'en prendre à la trop riche imagination des gazetiers qui, à toute force, veulent faire sortir des ambassadeurs de cette illustre famille. Celui qu'elles désignent est à présent à Vienne pour régler des comptes, résultant de la coalition de 1799 et de la marche de nos troupes à travers les pays Autrichiens. C'est un militaire, beau-fils du Trésorier, grand faiseur de calembours, au demeurant bon diable, mais nullement fait pour la diplomatie.
Hier, a couru ici le bruit de prise de Surinam; je ne le crois pas fondé, attendu que les forces britanniques aux Antilles, très diminuées par les maladies qui y régnent, ne pouvaient être assez considérables pour tenter cette conquête. Voilà, outre la retraite du Sieur Georges, qui pour ses négociations relatives à la cession du marquisat de Berg-Op-Zoom, emporte de la part du Gouvernement Batave une pension de 6000 florins, la seule nouvelle, mon cher père, que j'ai pour aujourd'hui à ajouter aux assurances de mon respectueux attachement.
Le comte Guillaume de Nesselrode à son fils.
Francfort-sur-le-Mein, le 50 janvier 1805.
J'ai reçu hier fort lard, mon cher fils, votre lettre du 25 de ce mois et il me reste peu de moments aujourd'hui pour y répondre, cependant j'irai au-devant du plus pressé : le bonhomme Liston a fait son entrée dans le monde, en qualité d'instituteur d'Elliot, que vous avez connu à Dresde. J'ignore comment il est parti de là pour entrer dans la carrière diplomatique; mais je me rappelle qu'il accompagnait à Madrid en qualité de secrétaire particulier, Milord Mount Stuart,
fils du célèbre comte de Bute1, qui a eu une si funeste influence dès le commencement du règne de Georges III, et dont le fils fut nommé ambassadeur d'Angleterre en Espagne.
Il fit un voyage à Lisbonne dans le temps que j'y étais; mais je ne l'ai point vu. Je sais que M. Liston esl doux et poli, un peu pédant dans les formes. Peu après la paix de l'Angleterre avec ses colonies américaines, en 1785, il fut nommé pour aller y résider, en qualité de Ministre. De là, il a passé en Hollande, et vous avez parfaitement raison, mon cher fils, si vous jugez que de vouloir envisager la République Batave, au point de vue diplomatique, telle qu'était l'ancienne République des Provinces-Unies, ce serait le comble du ridicule ; l'entrée de quatre bataillons de troupes françaises à La Haye en fournirait la conviction entière, jusqu'à démonstration.
1. Bute (Jean Sluart, comte de), homme d'État anglais (171,")- 1792). Fut nommé membre du Conseil à l'avènement de George III (1760), puis secrétaire d'État et premier lord de la trésorerie, et se rendit fort impopulaire comme chef des tories et du parti de lapaix. Malgré la plus vive opposition dans le parlement, il parvint à faire conclure la paix de Fontainebleau (1765), qui est d'ailleurs une des plus avantageuses que l'Angleterre ait conclues. Toutefois, lassé des attaques dont il était l'objet, il se retira du pouvoir tout en continuant d'exercer une grande influence dans les conseils du roi, puisque quelques-uns le regardent comme le véritable auteur du fameux Acte du timbre, qui fut la première cause de la rupture de l'Angleterre avec ses colonies américaines.
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210 ARCHIVES Dlï COMTE CH. DE NESSELRODE.
Le comte Charles de Nesselrode.
à son père.
La Haye, le 25 mars 1805
J'ai aujourd'hui, mon cher père, à répondre encore à votre lettre du 15 mars.
Que dites-vous des nouvelles hostiles de l'Angleterre; ici, elles ont fait grande sensation, et, en effet, ce pays-ci serait perdu si une guerre recommençait; il succomberait sous le poids de sa dette nationale et sous celui de l'influence française.
Depuis quelques jours, on est revenu de la première frayeur; le silence du Premier Consul et la tranquillité du gouvernement français sont de bon augure cl l'envoi du colonel Golbert1 à Saint-Pétersbourg donne les plus grandes espérances ; on connaît assez les vues pacifiques de notre ministère pour croire qu'il fera son possible afin d'arranger les choses sans guerre. En
I. Colbert (Auguste-Marie-François, comle de), général français, né à Paris en 1777, mort en 1800. Il embrassa fort jeune la carrière militaire comme simple soldat, ne tarda pas à se distinguer, devint aide de camp du général Grouchy, puis de Murât, qu'il suivit en Italie et en Egypte, et déploya une brillante valeur à l'affaire de Solahié et au siège de Saint-Jean-d'Àcre. Il prit part à la bataille <!<■ Uareogo, fui nommé peu de temps après général de brigade, fit en cette qualité la campagne d'Austerlitz, remplit ensuite une mission diplomatique importante à Saint-Pétersbourg, se signala à la bataille d'Iéna, et passa à l'armée espagnole, où il fut tué près d'Astorga. Son nom est inscrit sur l'arc de triomphe de l'Étoile.
attendant, le commerce a reçu un coup mortel; les efforts des négociants se trouveront partout tellement paralysés qu'ils n'oseront entreprendre de spéculation considérable pendant tout le courant de cette année. Et tous ces malheurs, nous les devons à la pusillanimité de ce Ministère anglais qui tient à sa place et qui manque de l'énergie et de l'activité qui a caractérisé le précédent. Les nouvelles que leur Sieur Luzac1 a publiées dans sa feuille du 22 mars doivent avoir jeté l'alarme chez vous comme ici, il me parait donc bon de vous prévenir qu'elles étaient fausses et qu'elles se sont trouvées insérées, au grand déplaisir de ce gouvernement, et au bénéfice de quelques agioteurs qui, à présent que leur coup est fait, tiennent un tout autre langage.
Le comte Charles de Nesselrode à son père.
La Haye, le 1er avril 1805.
Je reçois à l'instant votre lettre du 27, mon cher père, et j'ai à peine le temps d'y répondre. Les événements malheureux qui, en ce moment, agitent les cabinets de l'Europe ont donné du travail à notre mission et le départ d'un de nos attachés pour' Saint-Péters-
I. Luzac (Jean), philologue et journaliste hollandais, directeur de la Gazette de Leijde. Né en 1740, mort en 1807.
bourg où il a été placé plus avantageusement qu'il ne l'était ici, a augmenté le mien, ce qui m'a empêché de vous informer mardi dernier de plusieurs nouvelles que vous saviez déjà par les gazettes, comme de l'histoire arrivée au Cap et de l'entrée de six bataillons avec autant d'escadrons français sur territoire batave. Ainsi que vous le dites, mon cher père,' si la guerre recommence, ce pays-ci est perdu, ses colonies et les riches chargements qui sont attendus des Indes deviendront la proie des Anglais, aussi la consternation est-elle générale. Tous les yeux sont tournés vers le Nord; le parti que le Premier Consul a pris d'y envoyer le colonel Colbert avant de commencer les hostilités fait espérer que l'orage sera dissipé cette foisci par l'intervention de notre Cour, qui, portée à la paix, fera son possible pour la conserver. Les nouvelles arrivées hier de Londres étaient assez rassurantes, mais on y ignorait encore l'entrée des troupes françaises sur ce territoire et l'on craint ici que cette mesure ne provoque un recommencement d'hostilités de la part de la Cour de Saint-James. Voilà où nous en sommes; peutêtre mardi prochain aurais-je le loisir de vous en parler plus longuement; je dois me borner aujourd'hui à cette esquisse, à laquelle je n'ai le temps d'ajouter que les assurances de mon respectueux attachement.
Le comte Guillaume de Nesselrode à son fils.
Francfort-sur-Ie-Mein, le 5 avril 1805.
Comme je n'ai point reçu, mon cher fils, de vos nouvelles par le courrier d'hier, qui a porté les lettres de Hollande du 29 mars, je suppose, que les affaires entre la France et l'Angleterre sont toujours en suspens, c'est à-dire, entre la paix et la guerre. Situation hien pénible, je le sens parfaitement, pour l'illustre République Batave, qui, ainsi que la Cour de Berlin, voudrait toujours acquérir, sans risquer aucun enjeu, et c'est dans ce sens, comme vous le dites fort bien, qu'il faut entendre les nouvelles alarmantes publiées par le gazetier de Leyde, dans ses feuilles du 22 mars, sur la crise actuelle, et je ne doute point, que notre ami Voûte n'ait joué un grand rôle dans tout cela, car, avec beaucoup de talents, il est usurier dans l'âme, et l'esprit mercantile s'emparera toujours de lui, toutes et quantes fois, qu'il s'agira d'envisager une question politique en grand, et tout l'esprit des fidèles patriotes hollandais est bien parfaitement monté à l'unisson du sien. Je connais ceci de très ancienne date, et aujourd'hui que le plus puissant des Consuls leur tient positivement le pied sur la gorge, à coup sûr, il ne saurait en être autrement. Tout ceci se démêlera bien parfaitement un jour à nos yeux, si, comme vous le dites, la
faiblesse du Ministère anglais actuel ne nous en dérobe les preuves par ces languissantes négociations, dont l'issue restera toujours précaire, de quelque manière qu'elles puissent se terminer.
Le comte Charles de Nesselrode à son pire.
La Haye, le 8 avril 1805.
Les affaires politiques sont encore dans le même état d'incertitude et ne prendront probablement de tournure décisive qu'au retour du courrier envoyé à Saint- Pétersbourg. Cette circonstance nous laisse encore quelques jours d'espérance, mais ce qui nous rassure encore davantage, c'est que le Premier Consul ne serait pas. dit-on, partisan de celte guerre, ce qui, d'après les dernières nouvelles de Paris, se trouve confirmé. Son caractère violent et irascible ne lui aurait pas permis d'attendre avec sang-froid le résultat des négociations, si des raisons majeures ne l'avaient point obligé de prendre ce parti. La principale de ces raisons parait être la crainte d'employer les généraux dont l'influence reprise sur les armées pourrait lui devenir funeste. En attendant, il inonde celte pauvre Hollande, République Batave, de troupes; la garnison de Flessingue sera augmentée et tout cela pour mettre, dit-il, ce pays à l'abri d'une inva-
sion hostile. Quant à l'article de la Gazette de Leyde du 22 Mars, vous ne m'avez pas deviné, mon cher père, il n'a pas été le résultat de la finance batave, mais d'une finance étrangère, voilà tout ce que je puis vous en dire.
Le comte Charles de Nesselrode à son père.
La Haye, le 15 avril 1805.
L'état d'incertitude et d'irritation continue toujours, mon cher père; il a les suites les plus funestes pour ce pays-ci, les Français viennent occuper une place forte après l'autre, le général Montrichard1, quoique à la solde de la République Batave, a fait, sans ordre préalable de ce gouvernement, prendre arbitrairement possession de Nimègue et Grave; on dit dans le public qu'il en sera autant de la Haye et d'Utrecht, mais ces bruits sont
1. Montrichard (Joseph-Élie-Désiré Perruquet), général français, né en 1760, mort en 1828. Il fit, comme capitaine d'artillerie, les guerres de la Révolution, fut promu général de brigade en 179G, après avoir franchi le Rhin sous le canon ennemi, servit ensuite comme chef d'état-major général dans les armées de Mayence et d'Italie, et reçut le grade de général de division en 1709. Chargé après la défaite des Schérer, de couvrir la Toscane et la Liguric, il maintint les Italiens dans la soumission, eut le tort, en suspendant Lahoz, commandant des troupes cisalpines, de jeter ce général du côté de l'ennemi, prit une part brillante à la bataille de la Trebbia, puis reçut le commandement des troupes au service de la République Ratave.
encore vagues et dénués de fondement, il faut espérer qu'ils resteront tels. La mise en état de siège, non seulement de Flessingue,mais de toute l'île de Walcheren, a été très nuisible à ce gouvernement, parce qu'elle a fait cesser toute administration civile. Le Premier Consul paraît avoir eu des inquiétudes pour cette place importante, qui en effet, si les hostilités avaient commencé n'aurait guère échappé à l'activité de Sir Sydney Smith1 ;
I. Smith (William Sidney), célèbre amiral anglais (171)4-1840). 11 entra dans la marine à treize ans. Lieutenant en 1780, il reçut trois ans plus tard le grade de capitaine de frégate. Lorsque la paix fut signée, le jeune Smith, dévoré par le besoin d'activité, entra en 1788 au service de la Suède, en guerre avec la Russie, et prit part à la destruction d'une Hotte russe (1790). Il se mit ensuite à voyager, visita la France, une partie de l'Orient, et prit, en 1792, du service dans la flotte ottomane. Lorsqu'il apprit que la guerre venait d'éclater entre l'Angleterre et la France (1er février 1795), il revint en toute hâte et rejoignit l'amiral Ilood, que la trahison avait rendu maitre de Toulon. Sidney Smith proposa d'incendier la flotte française et l'arsenal et se chargea lui-même d'exécuter ce terrible projet dans la nuit du 17 au 18 décembre 1795. Il reçut peu après le commandement de la frégate le Diamond, et se livra alors à d'audacieuses entreprises sur les côtes et dans les ports français. Pénétra dans la Seine pour y capturer un corsaire, mais se vit entouré par des canonnières et fut fait prisonnier (17 mars 1798) avec son équipage; fut enfermé à la prison du Temple; parvint à s'évader (1797). Ministre plénipotentiaire à Constantinople (1798), il fit signer à la Porte un traité d'alliance avec l'Angleterre (1799) et passa ensuite en Egypte pour y combattre l'armée française sous les ordres de Ronaparte. A la tête d'une escadre, il bombarda Alexandrie, occupée par les Français, puis se rendit à Saint-Jean-d'Acre, assiégé par Bonaparte, dirigea la défense et força le général français qui avait inutilement perdu 4000 hommes à renoncer à prendre la ville. En 1804, il reçut le grade de colonel d'infanterie de marine et, en 1805, celui de contre-amiral. Nommé vice-amiral (1810), amiral (1821), il devint en 1850 lieutenant-général de l'artillerie de marine.
il y a envoyé son aide de camp Lacuée1 pour surveiller les mesures de défense qui sont si formidables qu'elle se trouve parfaitement à l'abri d'un coup de main. Moins connues sont les raisons qui ont déterminé l'occupation de Nimègue qui se trouve hors de toute portée des escadres anglaises; les grands spéculateurs en politique y voient déjà la tète de colonne destinée à l'envahissement de l'électorat de Hanovre, mais lorsqu'on a affaire à un gaillard de la trempe de celui qui en ce moment gouverne l'Europe, il me semble que c'est peine perdue de faire des conjectures.
De riches chargements des Indes arrivent tous les jours tant au Texel qu'à Rotterdam, c'est autant de perdu pour les Anglais qui pourront bien se repentir d'avoir dépensé leur temps en négociations inutiles. Celte circonstance ne laisse pas de donner de l'espoir,
1. Lacukk (Jean-Gérard, comte de Gessac), général et homme politique français (1752-1841). Nommé en 1790 procureur-syndic de Lot-et-Garonne, il devint peu après député de ce département à l'assemblée législative où il siégea parmi les modérés. En mai 1792, il devint président de l'Assemblée ; n'ayant point été réélu à la Convention, il entra dans les bureaux du ministère de la guerre, où, pendant quelque temps, il remplaça par intérim le ministre Servan. En 179'), son département le nomma membre du conseil des Anciens dont il devint président l'année suivante et, après le 1er prairial, passa au conseil des Cinq-Cents. Sous le Consulat, il devint conseiller d'État, puis, en 1800, ministre de la guerre par intérim, président de la section de la guerre au conseil d'État l'année suivante et, en 1804, fut appelé à la direction de l'École polytechnique. Sous l'Empire, successivement conseiller d'Etat à vie, général de division, directeur général de la conscription (1806), ministre d'État (1807), grand aigle de la Légion d'honneur et comte de Cessac (1809), et, enfin, ministre de l'administration de la guerre (1810).
218 ARCHIVES DO COMTE Cil. 1>E NESSELRODE.
elle dénote les vues paeifiques du Ministère anglais, mais en même temps sa faiblesse qui nulle part ne se trouve mieux démontrée que dans le fameux Journal de Cobbet1 et surtout dans une lettre de cet auteur à M. Addington* ; nous autres serviteurs d'un pouvoir absolu, nous avons de la peine à concevoir la hardiesse du style qui y règne.
Une lettre que, par occasion de voyageur, je viens de recevoir de Pétersbourg m'a apporté des nouvelles aussi intéressantes que malheureuses, que je vous prierai, mon cher père, de ne pas trop ébruiter. L'événement suivant vous prouvera vraiment, malgré tout ce que le comte Sémen Worontzof, à son dernier passage par Francfort vous en a dit, combien l'étendue de pouvoir accordée au Sénat par les derniers changements qui ont eu lieu chez nous, est mal vue et combien elle peut devenir dangereuse sous un règne faible et pusillanime.
1. Cobbet (William), célèbre publiciste anglais (1762-1855). D'abord soldat, il servit pendant huit années, visita la France en 1792, passa aux États-Unis et fit paraître à Philadelphie un journal anti-libéral, revint à Londres et y fonda en 1805 le Weekly Réguler, feuille dévouée aux tories. Passa ensuite dans le camp des radicaux. Son remarquable talent d'écrivain et sa hardiesse le mirent bientôt à la tête de ce parti. Il créa, spécialement pour les classes populaires, un journal à quatre sous, le Twopenny Tract, qui atteignit le chiffre de 100000 souscriptions (181G). Il devint membre de la Chambre des Communes en 1852.
2. Addington (Henri), vicomte Sidmouth, 1757-1844. Homme d'État anglais. En 1784 entra au barreau et devint membre de la Chambre des communes, dont en 1789 il fut élu président. En 1801 ministreprésident jusqu'en 1804. Se retira de la vie publique en 1824.
ARCHIVES DU COMTE CH. DE NESSELRODB. 2l«.t
L'Empereur envoya enregistrer au Sénat l'ukaze en vert u duquel ehaque bas-offieier {noble ou non) sérail obligé de servir douze ans avant de pouvoir obtenir sa démission. Elle y rencontra de très fortes protestations, le comte Potocki, qui est un de nos grands faiseurs, s'y opposa surtout, et l'Empereur au lieu de forcer la chose et d'envoyer promener cet insipide Sénat, a mieux aimer retirer son ukaze.
Non moins intéressant est l'ukaze qui accorde aux paysans la liberté de se racheter de leur maître avec leurs biens en terre; elle a été la suite de l'histoire du comte Serge Roumiantzof dont parlent toutes les gazettes et que par conséquent vous n'ignorerez pas.
Le citoyen Lacuée ayant achevé sa tournée militaire, vient d'arriver ici ainsi que le chevalier Boutigny, Ministre ad intérim de la cour d'Espagne. Le baron de Bielfeld, chargé d'affaires de Prusse, se rend en la même qualité à Constantinople, on ignore par qui il sera remplacé ici.
Le comte Guillaume de Nesselrode à son fils,
Francfort-sur-le-Mein, le 4 mai 1805.
J'ai reçu hier votre lettre du 29 avril, mais à mon grand regret son contenu n'a pas répondu à mon attente. Vous sentez bien, que c'est de la levée des difficultés
toujours subsistantes entre l'Angleterre et la France que j'entends parler; mais tous les délais qu'on met dans ces négociations, faute de pouvoir s'entendre sur les points capitaux, semblent me prouver irrévocablement, que le Ministère actuel en Angleterre, restant tel qu'il est dans ce moment, sera pour longtemps encore aussi incapable de faire la guerre que de maintenir la paix, et cet état d'incertitude amènera nécessairement . la République Batave à sa ruine entière, sous tous les prétextes d'une défense commune que la France ne manquera pas de faire valoir tant que durera cet état de fluctuation, et achèvera de mettre tout le Ministère hollandais entre les mains de la France, ce qui ne peut manquer d'être le but de Bonaparte, attendu que jamais les circonstances ne se sont présentées plus favorablement à lui pour l'atteindre. Je suis peu tranquille sur un objet d'alarme, que m'a donné le contenu d'une lettre de la Duchesse de Weimar que je reçus hier au soir, et voici ce qu'elle me dit :
« Dès le mois de septembre dernier, alors que mon fils allait quitter la France, j'écrivis à l'Impératrice mère pour savoir ses ordres sur le temps qu'il plaisait à Sa Majesté de lui fixer pour se rendre a Pétersbourg, mais ne recevant aucune réponse à cette lettre, je me déterminais en décembre à lui en écrire une seconde, et mon fils revenant chez nous dans le courant de mars dernier, nous crûmes essentiel, le Duc et moi, d'envoyer un courrier pour annoncer son retour à l'Empereur et à l'Impératrice mère, et demander leurs ordres ulté-
rieurs sur la destination du Prince. Sur ces entrefaites, et avant que notre courrier pût être arrivé à Pétersbourg, je reçus une lettre de l'Impératrice par laquelle elle me dit, qu'elle avait fixé de concert avec l'Empereur l'arrivée du prince en Russie à la mi-juillet, époque où d'ordinaire la cour se trouve à Pétersbourg, dans la pensée, qu'un grand nombre d'étrangers venant assister aux fêtes qui s'y donnent, elle épargnerait ainsi à Mme la Grande Duchesse Marie l'embarras de croire, que le Prince n'y était venu que pour elle. » A la suite de cette longue phrase, qui me paraît, en effet, un peu entortillée, vu l'objet dont elle traite, Mme la duchesse me dit :
« J'avoue, monsieur, que ce passage de la lettre de l'Impératrice, d'après mon opinion, est fait pour nous donner quelques inquiétudes, vu l'état avancé dans lequel cette affaire se trouve. Qu'en pensez-vous? »
Et aussi à mon tour, mon fils, je vous demande ce que vous en pensez, car je vous confesse, que je n'entends rien à cet entortillage. Si on a voulu rompre cette affaire, pourquoi ne pas l'avoir rompue tout de suite, après la mort de Paul, cela eût été bien plus naturel. D'où ce coup de Jarnac est-il parti? est-ce de Paris où de Vienne? Je soupçonne fortement le premier de ces endroits, parce que j'en connais l'ouvrier.
Tout ceci, comme bien vous pensez, n'est fait pour être confié à personne surtout si vous pouvez vous apercevoir, que rien à cet égard n'a transpiré encore dans votre corps diplomatique. La dernière phrase, qui
222 ARCHIVES DU COMTE Cil. DE NESSELRODE.
termine votre lettre, mon cher fils, me paraît parfaitement juste, lorsque vous me dites que dans le seul gouvernement où il était permis de s'attendre encore à trouver de l'énergie et de la vigueur, il ne reste plus que de la faiblesse et une extrême pusillanimité. En ce cas, tout est dit, il faut fermer à jamais le livre de la politique. Rappelez-vous le langage que je vous ai tenu autrefois, lorsque vous prîtes la résolution de quitter la carrière militaire pour entrer dans la diplomatie; (et l'expérience que j'en avais faite depuis plus de vingtans m'autorisait bien à parler ainsi); je vous disais que de tous les métiers ce dernier était bien le plus mauvais, lorsqu'on possédait une âme élevée, l'esprit droit et le coeur bon, aussi fais-je des vœux, mon cher fils, pour que votre expérience puisse vous convaincre jusqu'au bout de la carrière de la vie, que j'avais tort dans cette opinion.
Le comte Guillaume de Nesselrode à son fils.
Francfort-sur-le-Mein, le 5 mai 1803.
Je m'empresse de vous dire, mon cher fils, que j'ai été assez heureux pour m'emparer hier d'un exemplaire du courrier de Londres du 20 mai; vous êtes donc parfaitement dispensé de vous donner aucune peine pour satisfaire à la demande que je vous faisais dans ma lettre
dernière. En lisant le récit de cette conversation qui a eu lieu entre Bonaparte et notre ami Whitworth, et dans laquelle le premier a parlé à lui tout seul, il m'a semblé entendre le caquetage d'une femme irritée qui se plaint d'une infidélité qu'elle a essuyée, et qui n'attend jamais la réponse qu'on pourrait faire pour se justifier; malheureusement ce grand petit Consul est né avec des nerfs très irritables, ce qui est toujours nuisible à une froide discussion, telle qu'il la faudrait en affaires, surtout en affaires majeures. Lorsqu'il a dit à l'ambassadeur d'Angleterre, qu'il aimerait mieux voir les Anglais en possession du faubourg Saint-x\ntoine que du rocher de Malte, il a fait preuve que le bon sens l'abandonnait entièrement, car il y a cent contre un à parier, qu'avant que le 1er bataillon anglais soit entré au faubourg Saint-Antoine, le célèbre Consul corse aura depuis longtemps déjà fini sa brillante existence. Le célèbre diplomate Schwartzshopf1 nous a débité ici, il y a quelques jours, que très incessamment le baron d'Alopeus allait se rendre à Hanovre pour y être l'ange lutélaire de son pays. En savez-vous quelque chose?
1. ScHvvuizKOPF (Joachim de), littérateur allemand (1776-1806). Secrétaire de la légation hanovrienne et, plus tard, ministre résident du même gouvernement à Francfort.
Le comte Charles de Nesselrode à son père.
La Haye, le 8 mai 1805.
Yoici, mon cher père, copie de la lettre du sieur Cobbet à M. Addington que des affaires multiples m'ont empêché de vous envoyer par le dernier courrier, ainsi que je vous l'avais promis. Elle prédit à ce faible ministre tout ce qui lui est arrivé depuis, elle est écrite avec la plus grande énergie, mais ce qui, à mes yeux, y est le plus remarquable, c'est la sagacité avec laquelle il démontre la grande importance des nouvelles acquisitions, que, depuis la signature des préliminaires, la France a faites sur le continent de l'Amérique. Ce genre d'agrandissements, puisqu'ils sont éloignés, ne nous frappe pas autant que ceux que la France s'est donnés en Europe, mais ils n'en sont pas moins énormes et peuvent devenir très préjudiciables au commerce des Anglais. Sur la grande question actuellement subsistante, je ne puis encore rien vous dire de positif. Hier, tout à coup, il s'est répandu ici des nouvelles très pacifiques, portant même que tout était arrangé, mais comme elles ne viennent pas d'une source officielle, on a tout lieu de croire que c'est aux agioteurs de Rotterdam que nous devons les quelques heures de réjouissances qu'elles nous ont causées. En attendant, les mesures de défense et les excitations françaises vont
ARCHIVES DU COMTE Cil. DE NESSELUODE. '225
leur train, il faut soi-même habiter un de ces malheureux pays, qui ont le dangereux et coûteux honneur d'être alliés avec la France, pour se faire une idée de toute l'horreur de sa conduite et de celle de ses émissaires. Le général Victor, à Hellevoetsluis et à la Brille, a envahi les arsenaux et magasins bataves pour en tirer de quoi armer les batteries qu'il fait ériger sur la côte. Dans l'île de Walcheren la consternation est à son comble, il n'y a sorte de réquisitions que le général Monnet1 ne se permette et, pour être plus à son aise à cet égard, il a dernièrement fait mettre la main sur la caisse du receveur général de la Zélande. Je ne serais pas étonné de les voir mettre la banque d'Amsterdam en réquisition, car de la part de ces messieurs il ne faut plus s'étonner de rien. L'aventure du Cap avait motivé l'entrée des troupes françaises en Batavie, mais il parait que sa remise définitive faisant cesser la cause ne l'ail pas cesser les effets et qu'elles resteront encore ici jusqu'à la décision ultérieure sur les différends de l'Angleterre et de la France.
1. Monnet (Louis-Claude, baron), général français (1706-1819). Chef de demi-brigade (1790), il prit d'assaut, l'année suivante, la ville de Sion et fut nommé général de brigade pour sa belle conduite à la bataille de Bussolingo (1799). Monnet, après avoir pris part à la défense de Mantoue, passa à l'armée de Hollande, reçut le commandement supérieur de Flessingue et de l'île de Walcberen, fut promu général de division en 1805. Attaqué dans Flessingue par le général anglais Chatham en 1809, il se rendit prisonnier avec la garnison. Un conseil de guerre, réuni par ordre de Napoléon, le condamna à mort par contumace. De retour en France en 1814, Monnet en appela à Louis XVIII de cette sentence et fut réintégré dans son grade.
ii. — 15
Je rouvre ma lettre pour vous annoncer de bien fâcheuses nouvelles arrivées à l'instant et par courrier de Paris. Les négociations y sont rompues, lord Whitworth a demandé ses passeports, et la déclaration de la guerre est presque certaine.
Le comle Charles de Nesselrode à son père.
La Haye, le 17 mai 1803.
Voilà enfin la grande question décidée ; un courrier arrivé avant-hier de Paris nous a porté la nouvelle du départ de lord Whitworth, ainsi donc plus d'espoir pour la conservation d'une paix nécessaire à toute l'Europe et particulièrement à ce pays, qui le premier, deviendra la victime de cette malheureuse rupture. M. Liston n'a pas encore reçu son rappel, mais il l'attend d'un jour à l'autre ; hier au soir, sont encore arrivés deux courriers de Paris; rien du contenu de leurs dépêches n'a transpiré jusqu'ici, mais il est aisé de le deviner, ce seront probablement de nouvelles mesures de défense à prendre ou bien l'annonce de l'arrivée de quelques corps de troupes françaises. Le nombre de ceux qui dans ce moment inondent déjà le territoire balave se monte à 52000 hommes. Quel fardeau pour cette pauvre République, qui à peine commençait à remettre ses finances
délabrées ! A présent, elles seront entièrement perdues par la ruine totale du commerce, suite inévitable de la fruerre.
Le comte Guillaume de Nesselrode à son fils.
Francfort-sur-le-Mein, le 22 mai 1803.
Je ne pense pas comme vous, mon cher fils, que la guerre doive encore être regardée comme inévitable pour le moment. Toutes les lettres de Paris des 16 et 17 courant, arrivées hier et avant-hier au soir, donnent toujours les plus grandes espérances pour une conciliation prochaine, soit que le Premier Consul craigne la rupture, rapport à sa propre existence, soit qu'il fonde son espérance de conserver la paix sur l'extrême faiblesse du ministère actuel en Angleterre, qui, malgré tout l'entêtement du Roi, ne saurait se maintenir, si la rupture éclate. Enfin les lettres de Londres du 17, qui ne peuvent manquer d'arriver demain au soir, par les vents d'Ouest qui ont régné depuis quinze jours, donneront enfin la solution finale du grand problème, puisque le retour de Lord Whitworth à Londres, quelque lenteur qu'il ait mis dans son voyage, doit nécessairement amener le dénouement de la catastrophe, surtout si le dernier courrier de Russie, qu'on assure avoir été expédié par Markoff au comte Sémen
228 ARCHIVES DU COMTE Cil. DE NESSELRODE.
Worontzof à Londres, a été, en effet, comme on le dit porteur de la garantie de l'Empereur pour Malte; mais ce n'est pas fait encore pour fonder la conservation de la paix; car qui mettra les possessions du Portugal au Brésil et dans les deux Indes, point si essentiel pour l'existence de l'Angleterre, à l'abri de la cupidité française.
Je me suis habitué, mon cher fils, dès l'année 1792, à envisager la Hollande au point de vue politique, non comme une alliée de la France d'après les circonstances d'alors, mais comme entièrement assujettie au despotisme de ce colosse informe, qui depuis les traités de Lunéville et d'Amiens n'a cessé d'étendre sa puissance presque sur tous les pays du continent de l'Europe qui se trouvaient à sa portée, et sous ce point de vue je ne saurais plaindre vos Bataves, quelques vexations que la France leur fasse endurer, puisque leurs prétendus patriotes, c'est ainsi qu'ils appelaient leurs fidèles citoyens qui avaient vendu leur pays à la France et ils savaient bien pourquoi, n'ont cessé depuis lors d'employer tous les moyens imaginables pour réduire le pays sous le joug des Français, lorsque ceux-ci ont tenté d'en faire la conquête en 1794, à quoi tout le parti patriote a si puissamment contribué; ce qui me prouve bien irrévocablement, qu'un pays quelconque, grand ou petit, qui a pour politique de ne se conduire que d'après des principes mercantiles, est perdu sans ressource.
ARCHIVES DU COMTE CH. DE ïs'ESSELRODE. 229
Le comte Charles de Nesselrode à son père.
La Haye, le 27 mai 1805.
Les espérances que vous m'annoncez dans votre dernière ne tarderont pas à être détruites chez vous comme elles l'ont été ici; j'aurais bien désiré m'ètre trompé dans mes conjectures, mais dès que j'ai été informé de tous les détails de la conduite versatile que le ministère anglais a tenue depuis son existence, je n'ai pas douté un seul instant de la guerre, dont l'Angleterre me paraissait avoir absolument besoin pour reconquérir sa considération perdue. Je ne vous parle pas ici de la déclaration du Roi au parlement, ni de toutes les pièces dont l'impression a immédiatement suivi la rupture, vous les aurez lues dans les papiers publics, mais, comme vous ne lisez guère le Courrier de Londres, je vous recommande de vous procurer celui du 20 où vous trouverez une dépêche intéressante de Lord Whitworth dans laquelle il rend compte de la conversation qu'il a eue avec le Premier Consul.
Les hostilités ont déjà commencé des deux côtés; les Français sont entrés en Allemagne, mardi passé, du nord de la Gueldre dans le Comté de Bentheim ; ils passeront ensuite par Osnabruck, d'où ils entreront dans l'Électorat de Hanovre, sans avoir touché le territoire prussien. Ils ont dans leur marche effleuré la terre de
l'ami Voûte et lui ont enlevé ses chevaux de voiture, perte dont avec sa fortune on se console parfaitement. Les Anglais n'ont, de leur côté, pas été moins actifs, ils ont pris six vaisseaux hollandais venant de Demerary et en ont débarqué l'équipage à Scheveningen ; un vaisseau danois qui s'est montré dans ces parages n'a pas été plus heureux. Deux vaisseaux français ont été pris dans la Méditerranée avant même que les négociations fussent rompues; le Gouvernement français, outré de ce procédé, s'est vengé sur le paquebot anglais devant mercredi dernier partir de Hellevoetsluis pour Harwich, sur lequel il a fait mettre un embargo, et arrêter l'agent de commerce anglais dans cette ville ; heureusement les lettres ont pu être sauvées, le messager qui en était porteur ayant été averti à temps pour rebrousser aussitôt chemin, mais celles attendues ce matin d'Angleterre tomberont infailliblement entre leurs mains. Le nouveau ministre Batave près la République Française, M. de Dedem, a été refusé par le Premier Consul qui désire y garder M. Voss van Steenwyck. M. Dedem qui n'avait eu cette place quad intérim retournera à son ancien poste à Stuttgard.
Le comte Guillaume de Nesselrode à son fils.
Francfort-sur-le-Mein, le 29 mai 1807».
Je n'ai reçu, mon cher fils, par les deux derniers courriers de la poste, aucune nouvelle de votre part, ce qui m'inquiète bien plus par rapport à votre santé qu'à cause du défaut d'information dans lequel je reste par suite de votre silence sur la marche des affaires générales vers la paix ou la guerre; cap, bien que la Gazette de Leyde, arrivée hier, en publiant à la fois les lettres de Londres du 11 et 20 de ce mois, ne nous laisse pas de doute sur le parti qu'on a pris dans ce pays en annonçant l'expédition des lettres de marque, je m'étais flatté encore, que le dernier courrier russe, expédié par Paris à Londres, aurait pu amener les affaires à une conciliation, surtout s'il est vrai, comme on le dit, qu'il était chargé de l'offre de la garantie de l'Empereur pour l'île de Malte. Car si cette guerre doit nécessairement amener l'invasion du pays de Hanovre par les Français, je vois tout le nord de l'Allemagne exposé à une ruine aussi certaine que l'a été la partie méridionale dans la guerre qui vient d'être terminée par le traité de Lunéville, et un Allemand ne saura plus où aller reposer sa tête, à moins de se rendre en France pour adorer Bonaparte, devenu le dieu de l'univers par un décret de concession de toutes les puissances conti-
nentales de lTurope; mais à propos de cela, on m'assure, et de très bonne part, que les deux frères Worontsof dont l'un est à Pétersbourg, l'autre à Londres, ne sont pas toujours parfaitement d'accord sur le système politique. En savez-vous quelque chose?
On m'assure aussi, que c'est Tatichtchef1, nommé jadis pour aller en qualité de minisire à Naples, qui est aujourd'hui le grand faiseur au bureau des affaires étrangères, et que le Prince Adam Czartoryski n'y est plus pour rien. Sauriez-vous me dire si celui qui doit remplacer le premier à Naples est nommé déjà?
Je pense, qu'à l'heure qu'il est, Liston doit vous avoir quitté déjà; si cette guerre continue, La Haye deviendra le plus misérable des villages, et je vous plains ainsi que votre Principal; mais telles sont les chances inévitables qu'on court en poursuivant cette belle carrière diplomatique de nos jours, où il ne me reste qu'à désirer de vivre assez longtemps pour voir écrit sur l'adresse du premier Consul de France :
Au Consul Bonaparte, Vainqueur de l'Europe
et il sera bien clairement prouvé aux yeux de la postérité, que grâce à l'ineptie des puissances continentales de nos jours un Corse en moins de cinq ans est parvenu
1 . Tatichtchef (Démétrius-Pawlovitch), né en 1 709, mort après 1 8 15, suivit la carrière de la diplomatie et. devint successivement chargé d'affaires à Naples et en Sardaigne, ministre à Madrid (1815), puis à Vienne, où il resta jusqu'en 1845. 11 prit alors sa retraite et recul de Nicolas la l'onction de conseiller d'État et de grand chambellan.
en France à s'emparer de la monarchie universelle, à laquelle Louis XIV n'a pu atteindre, malgré trois guerres consécutives, longues et cruelles, entreprises dans ce but.
Pensez à cela sérieusement, mon cher fils, et vous deviendrez un grand diplomate un jour. Sur ce je vous embrasse.
Le comte Charles de Nesselrode à son père.
La Haye, le 3 juin 1803.
Ma dernière lettre du 25 mai vous aura, mon cher père, suffisamment expliqué les motifs de mon silence. Liston ne nous a point encore quitté, attendu que la République Batave n'est pas comprise dans la déclaration du Roi d'Angleterre et que, simultanément avec la rupture, ce ministre reçut ordre de sa Cour d'offrir sa neutralité au Gouvernement Batave et la promesse de ne pas prendre ses vaisseaux, si, de son côté, le Gouvernement Français voulait consentir à observer une scrupuleuse neutralité, en renonçant au droit, que lui donne le traité de 1795, de se servir des ressources <lc ce pays contre la Grande-Bretagne. Pour obtenir l'agrément du Premier Consul, il a été envoyé une commission de trois personnes, à Paris, chargées de cette négociation, mais je crains qu'elles n'y fassent
23i ARCHIVES DU COMTE CB. DE NESSELRODE.
que de l'eau claire et que, par conséquent, la Batavie soit perdue. Après ceci, est arrivé l'événement de Iïellevoetsluis et l'arrestation de tous les Anglais en France, exigée en même temps du Gouvernement Batave. En réponse à la dépêche par laquelle Liston a rendu compte à son ministère de cette violation manifeste du droit des gens, de ces procédés dignes d'être sortis de la tête de Paul 1er, il a reçu ordre de demander la relaxation immédiate de tous les Anglais arrêtés sur territoire batave et, au cas contraire, de quitter La Haye. Le Gouvernement d'État n'ayant point encore fait de réponse à la note que cet envoyé a présentée hier à ce sujet, je ne saurais encore vous dire, mon cher père, comment toute cette affaire finira. En attendant, la communication avec l'Angleterre par Hellevoetsluis a été rompue et, comme dorénavant nous en recevrons nos lettres par Cuxhanen, peut-être aussi par Kœnigsherg, je ne vous réponds plus que les nouvelles que je vous donnerai de ce pays soient aussi fraîches que celles que j'ai été dans le cas de vous mander jusqu'ici. Hier les fonds ont haussé tout à coup à Amsterdam, sur la nouvelle que le cabinet de Saint-James avait accepté l'intervention de la Russie; je doute cependant de ce fait car il me paraît clair que les Anglais veulent garder Malte, à quoi je ne crois pas que notre Cour consente jamais.
Le Général Mortier s'est mis en marche avec une grande célérité. Il est arrivé le 26 mai à Meppen et ne tardera pas d'atteindre les États du Roi d'Angleterre
ARCHIVES Dl' COMTE CH. DE NESSELRODE.
en Allemagne où il paraît que l'on pense sérieusement à se défendre, ce qui, à moins que la Prusse ne s'en mêle, n'aboutira cependant à rien.
Le comte Guillaume de Nesselrode à son fils.
Francfort-sur-le-Mein, le 8 juin 1805.
Je vous remercie bien cordialement, mon cher fils, de votre lettre du 5 juin, qui m'est venue hier. Celle que je vous adressais dimanche dernier doit vous avoir convaincu que ma façon de penser est parfaitement conforme à la votre, quant au résultat qu'obtiendra la célèbre dépu talion balaye en allant solliciter aux pieds du Grand Consul une neutralité pour la République, que le Gouvernement Français n'accordera jamais, à moins qu'il n'y soit contraint par une puissance majeure du continent, et il ne faut pas s'attendre à cette énergie de la part d'aucun des trois cabinets de l'Europe, les seuls qui soient en situation de faire des représentations à cet égard avec quelque succès. D'ailleurs la position de la Hollande est un point trop décisif pour favoriser les opérations françaises contre l'Angleterre, pour pouvoir s'attendre raisonnablement à voir la France renoncer à des ressources que la République Batave est à même de lui fournir pendant toute la durée
de la guerre qui, enfin, ne peut être terminée que par la solution de la grande question : savoir, si c'est exclusivement à la France ou à l'Angleterre que doit appartenir le débit de leurs industries nationales respectives, car la possession du rocher de Malte n'est que ce qu'on appelle la question en dehors; et s'il en était autrement, on serait bien autorisé à demander, comment ce faible ministère anglais a eu le courage de déclarer la guerre, après avoir eu la lâcheté de signer le traité d'Amiens. Question que je n'ai vu agiter encore dans aucun des débats parlementaires, malgré que les circonstances du moment en aient fourni de très lumineux, entre autres le discours de M. Pitt; mais ce ne seront plus aujourd'hui les discours parlementaires, ni tout l'échafaudage de l'éloquence française pour flatter le héros Bonaparte, qui décideront la question actuellement agitée déjà les armes à la main. Sila possession de Malte formait seule le nœud gordien, notre Cour suffisait pour le trancher, en occupant ce rocher, car si c'était le mauvais rêve de Paul de vouloir se faire grand maître de l'ordre de Malte, c'était remplir une grande vue en politique pour la Russie que d'en occuper l'île dans ce moment et l'occasion s'en présentait sans aucun inconvénient. Je suis persuadé comme vous, mon cher fils, qu'entre les deux frères qui nous gouvernent, c'est le cadet qui a le plus de faiblesse dans ses vues politiques; et j'ai eu l'occasion de m'en convaincre par la correspondance que j'eus avec lui, à l'époque de notre guerre avec les Turcs, pendant
laquelle je résidais à Berlin. Celte Cour étant, en ce moment, fortement poussée à la guerre contre nous par l'Angleterre pour sauver le Roi de Suède, le comte Semen, sur quelques démonstrations défensives, que le Roi fit faire en envoyant le général Moellendorff en Prusse pour y rassembler des troupes, resta persuadé que c'était la Prusse qui voulait nous faire la guerre, tandis que je me tuais à lui écrire, qu'aussitôt qu'il parviendrait à faire ralentir les efforts provocateurs que la Cour de Londres ne cessait de faire auprès de celle de Berlin pour la guerre, je lui garantissais de ma tête que jamais aucun bataillon de l'armée prussienne ne marcherait contre nous, et l'événement a parfaitement justifié la justesse de mon raisonnement à cet égard; car, aussitôt que M. Fox parvint à faire tomber le parti de M. Pitt dans la minorité pour l'envoi d'une escadre anglaise dans la Baltique, tout fut dit et il ne fut jamais plus question d'aucune altercation entre les Cours de Péterbourg et de Berlin. Au demeurant je crois le comte Sémen Worontzof un meilleur homme que son frère aîné, et à coup sûr il était le meilleur colonel de l'armée dans la précédente guerre contre les Turcs où il était chef du régiment des grenadiers de Pétersbourg et ne quitta le service militaire à la fin de cette guerre qu'à cause d'un passedroit que lui fit le Prince Potemkin qui gouvernait alors aussi despotiquement la Russie que Paul gouvernait en son temps.
Le comte Charles de JSesselrode à son père.
La Haye, le 8 juin 1805.
En politique j'ai lieu de supposer qu'il y a beaucoup de nouveau, mais ici nous marchons dans les ténèbres et nous nous trouvons, quoique au centre de l'Europe, dans la plus complète ignorance de ce qui se passe autour de nous. Nul doute que la réponse de Bonaparte a été donnée et expédiée déjà par courrier à notre Cour; nous en ignorons tout à fait le contenu et nul doute encore que les négociations à Londres se poursuivent vivement, mais je ne saurais vous donner sur leur objet que des suppositions ou des nouvelles de gazettes. Une lettre du 22 de Nicolaï ne m'en dit pas plus, car elle m'est venue par la poste; il n'y a glissé qu'un seul mot sur les affaires publiques, mais ce mot signifie beaucoup et, lorsqu'on connaît la façon de penser de celui qui l'a prononcé, donne des éclaircissements sur la marche qu'on se propose de suivre; il me dit : que les nouvelles qui leur sont arrivées de Pétersbourg sont bien bonnes. Vous devinerez facilement le mot de l'énigme. Le contre-amiral Verhuel1 a
1. Veuhukl (Charles-Henri, comte de Sevenaar), amiral et homme d'État hollandais (1704-1845). Entra dans la marine en 1779 et fut nommé lieutenant de vaisseau (1781). Capitaine de vaisseau en 1795, il quitta le service lors de la conquête de la Hollande par les Français, prit parti pour le prince d'Orange lors de l'expédition anglo-
été nommé membre de la Légion d'Honneur et sa nomination a été accompagnée d'une lettre de l'Empereur Napoléon conçue dans les termes les plus flatteurs et où il le loue entièrement de la conduite qu'il a tenue dans le laineux combat du 16 mai avec Sir Sydney Smith, et ce qui prouve encore plus pour le véritable mérite de ce contre-amiral batave, c'est que le Commodore anglais en fait le plus grand éloge dans son rapport. L'acte d'accusation contre les conspires, publié à Paris le jour où commença le procès de Moreau, vous donne, page 232, à l'article David, une raison de la disgrâce du général Macdonald qui paraît se trouver fortement compromis dans tout cela et avoir par là mérité la colère impériale. On parle ici beaucoup d'une demande que doit avoir fait l'Empereur Napoléon de trois votes électoraux à la diète de Ratisbonne fondée sur la possession de trois électorats ecclésiastiques : Mayence, Cologne et Trêves, mais ce bruit est encore
russe (1799); niais s'étant rallié à la France, il reçut le grade de contre-amiral et fut chargé, en 1805, d'amener à Anibleteusc la flottille hollandaise qui devait coopérer à la descente en Angleterre. 11 remplit cette mission délicate avec autant de courage que d'habileté et livra au commodore Smith trois combats heureux (1804). Il fut successivement nommé, vice-amiral (1804), puis ministre de la guerre en Hollande. En 1800, Louis Bonaparte le nomma maréchal. Envoyé à Paris comme ambassadeur en 1807, il signa dans cette ville, où venait d'accoucher la reine Hortense, l'acte officiel qui constatait la naissance de Louis-Napoléon Bonaparte (depuis Napoléon III). Le roi Louis ayant renoncé au trône de Hollande, Verhuel reçut la présidence de la junte du gouvernement lors de la réunion de son pays à l'Empire (1810), puis fut invesli du commandement général des forces navales de la mer du Nord et de la Baltique (18H).
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très vague et il me semble que l'on ne peut y ajouter foi que parce que dans le siècle où nous vivons il faut croire à tout ce qui est extraordinaire, même à la nomination de Kalitschef, qui à coup sûr n'a pas obtenu sa place par le crédit de Markof avec lequel il ne peut guère être très bien depuis qu'il lui a soufflé l'ambassade de Paris, et il est même très possible qu'il lui souffle encore celle de Londres, ce qui serait toujours d'un très grand bien pour les affaires. Adieu, mon cher père.
Le comte Charles de Nesselrode
La Haye, le 10 juin 1803.
Je m'empresse, mon cher père, de vous annoncer la nouvelle du départ de Liston, qui, en conséquence du refus du Premier Consul de relâcher les Anglais arrêtés par ses troupes sur territoire batave, a quitté La Haye hier au soir. Les hostilités entre ce pays-ci et l'Angleterre vont donc commencer et les vaisseaux que les Anglais avaient pris avec la promesse de les rendre aussitôt que le Gouvernement français consentirait à la neutralité de la République Batave ne tarderont pas à être déclarés de bonne prise. La ruine totale de ce paysci, dont le contre-coup se fera ressentir dans toute l'Europe, sera la suite infaillible de cette malheureuse
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guerre qui ne manquera pas d'embraser le reste du continent, puisque les grandes puissances ne le veulent pas autrement et que celle dans laquelle on ne peut rien entreprendre paraît être tombée dans une profonde léthargie d'où rien ne la tirera désormais, puisque l'envahissement du nord de l'Allemagne n'a pu le faire. Je ne vous parlerai pas davantage de cet événement remarquable; vous devez en être instruit mieux que nous ne le sommes ici par le célèbre diplomate Schwarzkopf, appelé à jouer en cette affaire un si triste rôle. Mais ce qu'il n'a pu vous dire encore, c'est qu'il va se rassembler un corps de réserves au Gueldre, qui, sous les ordres du général, conseiller d'État, Dessolle1, sera porté à 50000 hommes et destiné à son pays, où, à
1. Dkssolle (Jean-Joseph-Paul- Augustin, marquis), général français (17(57-1 828). Général de brigade (1797), il pénétra dans le pays des Grisons, décida du succès de la bataille de Sainte-Marie, reçut le grade de général de division (1799), revint sous les ordres de Moreau, en Italie et mérita, sur le champ de bataille de Novi, le surnom glorieux de Décius français. De retour à Paris, il fut fait conseiller d'Etat et secrétaire de la guerre (1801). En 1802, il commanda temporairement l'armée de Hanovre. En 1805, il fut nommé grand officier, puis gouverneur du châleau de Versailles. Lors de la campagne de Russie, il devint chef d'état-major du corps d'armée de Beauharnais qu'il suivit jusqu'à Smolcnsk. Nommé en 1814 général en chef de la garde nationale parisienne par le gouvernement provisoire, Dessolle se prononça énergiquement, dans le conseil qui fut tenu la Qui! du 5 avril chez l'empereur Alexandre, contre la régence de Marie-Louise et pour la rentrée des Bourbons. Bientôt après, il fut créé par Louis XV1I1 ministre d'Etat et major général de toutes les gardes nationales du royaume. Pair de France, marquis en 1817, ministre des affaires étrangères en 1818, il donna sa démission à la fin de 1819.
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l'exemple du premier commandé par le général Mortier, il arrivera dénué de tout pour s'y faire équiper et remonter sa cavalerie. L'occupation de Hambourg qui ne tardera pas d'avoir lieu nous privera entièrement des nouvelles de l'Angleterre et ce ne sera, comme je vous l'ai prédit dans ma précédente, que par Kœnigsbcrg ou Riga que nous en recevrons dorénavant.
Le comte Guillaume de Nesselrode à son fils.
Francfort-sur-le-Mein, le 12 juin 1805.
Un objet dont je ne puis me rendre compte, mon cher fils, et que vous m'expliquerez, si vous le pouvez, c'est la conduite incroyable du Gouvernement du Hanovre dans ces circonstances, car sans être doué d'un génie éclairé, qui n'exista jamais parmi les ministres de ce pays, il me semble qu'il était facile pour eux de concevoir, avec un peu plus de bon sens, qu'après la déclaration du Roi d'Angleterre faite en mars au Parlement, le pays du Hanovre ne pouvait manquer de devenir la proie de la cupidité et de la rapacité françaises, malgré toutes les démonstrations de défense qu'on ferait dans ce pays, si elles ne pouvaient être puissamment soutenues par des mesures combinées entre la Russie et la Prusse. Déjà, avant-hier,
nous eûmes ici la nouvelle de l'entrée du général Mortier à Hanovre, où il avait dîné ce jour à grand couvert au Château Électoral, s'était emparé de 200 chevaux qui étaient dans les écuries de la Cour, ainsi que de tous ceux, au nombre de 4000, de la cavalerie Hanovrienne qui avait été démontée sur-le-champ, et, que pour terminer la fête, il avait imposé une contribution de 10 millions de livres pour une première fois. Mais ce qui dépasse tout, à mon avis (car il était au fond bien naturel de s'attendre à ce qui est arrivé dès que les Français entreraient dans le pays), c'est que le Roi d'Angleterre consentit à ce que son fils le Duc de Cambridge restât là pour être témoin de cette débâcle, sans le rappeler en Angleterre. Mais un point bien plus curieux encore à résoudre, qui se présente aux spéculateurs politiques de nos jours, sera celui de savoir, les mesures que prendront les grandes puissances continentales, qui, plus ou moins, ont de l'intérêt à maintenir la liberté du commerce maritime, lorsque les Français se seront une fois rendus maîtres des ports de Brème, de Hambourg et de Lubcck, et qui est-ce qui les enempêchera, lorsqu'ils resteront tranquilles possesseurs du pays de Hanovre, tant que durera la guerre, et qu'ils auront fermé par la possession de Cuxhanen la dernière communication qui reste à l'Angleterre avec le Nord de l'Allemagne.
244 ARCHIVES DU COMTE Cil. DE NESSELRODE.
Le comte Chwles de Nesselrode à son père.
La Haye, le 14 juin 1803.
Votre lettre du 8 juin pour laquelle je vous prie, mon cher père, d'agréer tous mes remerciements, vient de me parvenir. Depuis celle que je vous ai écrite, vendredi passé, il n'yaeu rien de nouveau ici, à l'exception de l'arrivée à La Haye d'une demi-brigade française, qui sera suivie aujourd'hui d'un régiment de cavalerie. Le général Victor, nommé par le Premier Consul chef de l'armée gallo-batave, a établi son quartier général, à la suite de quoi l'entrée des troupes françaises a eu lieu. Ce n'est pas avant deux mois que je pourrai vous dire si cette circonstance changera quelque chose à ma position actuelle, car il faudra ce temps pour avoir une réponse de Pétersbourg.
Le rassemblement d'une armée de réserve n'aura, dit-on, plus lieu. Il n'avait été résolu que lorsqu'on s'était encore attendu à une résistance du Hanovre qu'on croyait voir soutenue par la Prusse, mais depuis qu'on sait que cette puissance suivra son système accoutumé, d'après l'avis que dans les conférences de Magdebourg le Duc de Brunswick a donné et qui, pour la première fois sous ce règne et malgré que le Comte Haugwitz ait été d'une opinion différente a prévalu, cet armement n'est plus poussé avec activité. Quant à
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l'anecdote du Duc de Brunswick, je ne vous la garantis pas, car ce n'est pas officiellement qu'elle est parvenue à ma connaissance.
Le comte Guillaume de Nesselrode à son fils.
Francfort-sur-le-Mein, le 15 juin 1805.
Rien n'est plus sûr, mon cher fils, que le démêlé très vif qui a eu lieu entre le Premier Consul et M. Chaplal1, ministre de l'Intérieur, qu'on dit d'ailleurs un homme assez méritant pour un ministre révolutionnaire, à l'occasion des remontrances, que ce dernier s'est cru obligé de faire à Bonaparte sur le dangerpersonnel qu'il courait en persistant à vouloir faire la guerre à l'Angleterre. Le Consul s'est emporté au point de menacer le ministre de l'envoyer à Cayenne, et, ce dernier continuant toujours à parler, le Grand Napoléon a terminé l'audience en lui appliquant un vigoureux soufflet.
Àvez-vous lu la célèbre lettre adressée par Bonaparte
1. Chaptal (Jean-Antoine, comte de Chanteloup), (1756-1832), médecin et chimiste. Professa quelque temps la chimie végétale à l'école polytechnique, fut membre de l'Institut dès sa fondation, devint ministre de l'Intérieur en 1800 et signala son administration par un grand nombre de mesures utiles aux progrès de l'agriculture et de l'industrie. Sénateur en 1805, il devint pair de France sous la Restauration (1819).
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à Louis XY1U et à tous les Prinees de la Maison de Bourbon, pleine d'arrrogance et de hauteur, pour les inviter à renoncer par une déclaration formelle au trône de France? Et, comme il est toujours dans le caractère d'un grand comédien de terminer son rôle par quelque farce, il finit sa lettre par leur promettre des indemnités (sans doute dans le Nord de l'Allemagne, puisque la partie du Midi ne serait guère en état d'en fournir) dans le cas, où les Princes voudraient bien obtempérer à ses salutaires exhortations. Mais j'ai remarqué depuis longtemps, mon cherTils, que la diplomatie à La Haye n'est pas trop instruite sur ce qui se passe à l'intérieur de la France, qui est cependant le grand théâtre d'où doivent partir tous les coups décisifs, car je me suis également accoutumé depuis longtemps à n'envisager le reste du continent, que comme atteint d'une longue léthargie, et la plus grande preuve que je puisse vous en fournir pour le moment, c'est qu'au milieu des circonstances les plus alarmantes qui menacent de réduire l'Europe entière sous le joug d'un aventurier corse, aidé de trente millions de fous, S. M. Prussienne est arrivée dimanche dernier à Wilhelmsbad, dans la soirée, escortée par trente Princes et Princesses de toute espèce et de toute couleur, la Reine y comprise s'entend, car ce Roi ne marche pas sans sa Reine, et cette illustre compagnie séjournera dans nos environs, dit-on, jusqu'à la fin de la semaine, et, hier, mes neveux ont eu l'honneur d'y conduire le citoyen Hirsinger, sans doute pour
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écouter aux portes, car ils y allaient sans mission; pour moi je n'irai pas voir cette auguste assemblée, puisque je connais d'avance toutes les nullités qu'on m'y dirait; mais à propos de ce tripot prussien, il faut vous dire, que le crédit de Haugwitz branle dans le manche, car il n'est point du voyage, au nombre des convives que le Roi a menés avec lui; mais de là naît une grande question, que je vous invite à résoudre en votre qualité d'ancien diplomate à Berlin.
Qui remplacera ce ministre dans la partie des affaires étrangères? Sera-ce Schulenbourg, qui aime autant les écus que son maître? Aurons-nous la guerre, à la suite de ce changement, pour chasser les Français du Nord de l'Allemagne où on ne devait jamais les laisser entrer d'après les règles du sens commun? Le baron d'x\lopéus comptait être envoyé à Hanovre comme médiateur, mais les Français ont jugé plus utile de faire cette capitulation à eux tous seuls, sans intervention d'aucun médiateur quelconque. En attendant le baron se console de cette aventure entre les bras de Mme la duchesse de Courlande.
Le comte Charles de Nesselrode à son père.
La Haye, le 20 juin 1805.
Veuillez, mon cher père, recevoir tous mes remerciements pour vos deux lettres du 12 et 15 juin, auxquelles il m'a été impossible de répondre plus tôt. Je commencerai celle-ci en vous parlant de la conduite du Gouvernement de Hanovre dont vous me demandez de vous rendre compte et qui me paraît à moi assez facile à expliquer.
Il avait eu l'espoir, jusqu'au dernier moment, d'être soutenu par le Roi de Prusse, qui, en effet, avait un peu nourri ses espérances; dans ce cas-là les mesures défensives qu'il avait prises devaient arrêter le corps du général Mortier, jusqu'à ce que le Roi de Prusse eût mis ses troupes sur pied de guerre pour s'opposer plus efficacement à l'invasion des Français. Dès qu'il a été décidé au Congrès de Magdebourg, dont je vous ai parlé dans ma précédente, que le cabinet de Potsdam suivrait aussi dans cette occasion sa marche accoutumée, il ne restait plus aux Hanovriens qu'à se soumettre, car s'ils étaient même parvenus à détruire l'armée du général Mortier, ce qui n'était pas difficile, attendu qu'elle n'était forte que de 18 000 hommes et dénuée de tout, ils auraient pourtant fini par succomber devant la seconde et la troisième armée que Ronaparte leur
aurait envoyées et ceci n'aurait fait qu'aggraver leur sort, déjà assez dur et qu'ils doivent uniquement à la léthargie incroyable des grandes puissances continentales et surtout au machiavélisme de la Cour de Berlin. Quant au second problème que vous me donnez à résoudre dans votre lettre du 15, il offre quelques difficultés et je vous avoue que je doute que le moment soit venu d'y songer, car la circonstance dans laquelle vous voyez une marque de disgrâce du comte Haugwitz n'en est pas une preuve, attendu que ce ministre n'accompagna jamais le Roi dans ses voyages, et qu'il en profite tous les ans pour aller visiter ses terres en Silésie. Il s'est rendu par extraordinaire avec le Roi à Magdebourg, ce, à cause de la résolution qu'on devait y prendre relativement aux affaires de Hanovre. L'année dernière, il n'a pas été du voyage de Memel, ce qui prouve encore que tout ceci est dans la règle. En attendant si jamais il quitte sa place, je vous avoue que je ne saurais deviner qui pourrait le remplacer, Schulenbourg ne voulant décidément pas des affaires étrangères. Peut-être Lucchesini ou bien Jacobi, car ce sont là leurs aigles de diplomatie. Avant de quitter l'article du Hanovre, il faut que je vous conte une petite anecdote relative à l'armée de Mortier pour vous prouver, que nous n'ignorons pas tout à fait ce qui se passe chez la grande nation. Lorsque le général Mortier prit le commandement de l'armée expéditionnaire, il y trouva toute la cavalerie sans chevaux et jugea à propos de s'en plaindre dans le rapport qu'il s'empressa de
faire au Premier Consul, qui lui répondit que l'Électoràt du Hanovre lui fournirait de quoi y suppléer.
M. Schimmelpenninck est revenu hier matin de Londres. Il nous a, au grand plaisir de tout le monde, porté la nouvelle que M. Liston a été, immédiatement après son retour en Angleterre, de nouveau employé, ayant été envoyé à Copenhague avec une commission extraordinaire, où il est presque décidé qu'il restera pour remplacer Sir James Crawford, retenu prisonnier en France par où il passait pour se rendre à destination. Le Ministère anglais se soutient encore et l'on ne croit pas en Angleterre qu'il sera de si tôt renversé.
Sur des ordres apportés la nuit d'avant-hier par un courrier de Paris, le général Dessolle a avec les deux bataillons français subitement quitté La Haye. Le rassemblement d'un corps de réserve, qui, après la soumission de l'Électorat de Hanovre avait été contremandé, a de nouveau été ordonné et se fait dans la plus grande diligence imaginable. Toutes les troupes stationnées sur les côtes de la République Batave, tant françaises que bataves, ont eu ordre de se rendre à Deventer dans le plus court délai possible. Je ne m'imagine pas quelle peut être la raison de cet événement imprévu, et je ne vous entretiendrai pas des conjectures que l'on fait Là-dessus, puisque, informé comme vous l'êtes à Francfort, la nouvelle de la cause vous parviendra avec celle de l'effet. Ici, l'on n'en sait absolument rien.
Le voyage du Premier Consul dans la Belgique, où
il a été attendu pour la fin de la semaine, vient d'être eneore remis, en conséquence de quoi la députation du Gouvernement batave chargée de le complimenter à Bruxelles, et composée des membres du Conseil d'État, Brantsen, le même que vous avez connu ambassadeur à Paris, et Becker, auquels a été adjoint le Secrétaire d'État pour les affaires étrangères Yan den Gœes, a suspendu ses préparatifs de départ. La commission du Gouvernement batave à Paris a été très bien accueillie par le Premier Consul, qui s'est entretenu avec elle pendant une heure entière.
Le comte Guillaume de Nesselrode à son fils.
Francfort-sur-le-Mein, le 26 juin 180"».
Pour répondre, mon cher fils, à votre lettre du 21 courant qui m'est parvenue hier, je vous dirai que ce même jour le Prince d'Orange père, en repassant ici, à son retour d'une course qu'il est allé faire à Manheim pour voir l'Électeur de Bade, dans une conversation d'une heure que j'eus avec lui, m'assura, pour en être très bien instruit, que dans la célèbre conférence qui fut tenue à Magdebourg pour déterminer le parti que prendrait Sa Majesté Prussienne par rapport à l'invasion prochaine des Français dans le pays du Hanovre, le
Roi et le comte de Haugwitz avaient été d'opinion qu'il convenait à la Prusse de se charger conjointement avec la cour de Russie de la défense de cet Électorat; mais que l'avis du Duc de Brunswick, admis à cette conférence, avait prévalu .en détaillant les raisons qu'il croyait avoir pour que la Cour de Berlin ne se mêlât de rien avant que le cabinet de Pétersbourg ne se fut prononcé, mais malgré cette mollesse parfaite d'avis départ et d'autre qui ne permit de prendre aucun parti dans une circonstance aussi grave, le Prince d'Orange convint avec moi, que rien n'était plus plat que la conduite du ministère de Hanovre, qui pouvant aisément calculer d'avance par le passé la marche lente du cabinet de Berlin, surtout à leur égard, devait entièrement licencier les troupes, renvoyer les chevaux et l'argent en Angleterre avant l'entrée des Français dans ce pays. Au demeurant, ce ne sera pas encore cette facile conquête qui déterminera le sort de cette nouvelle guerre entre la France et l'Angleterre ; ce seront les coups, qu'ils se porteront par mer, d'ici à quatre mois, qui en décideront; mais il n'en sera pas moins inepte d'avoir, d'entrée de jeu, augmenté le trésor de Bonaparte d'un revenu annuel de 45 à 14 millions de thalers et fourni les chevaux pour remonter la cavalerie française.
ARCHIVES DU COMTE Cil. DE NESSELRODE. 253
Le comte Charles de Nesselrode à son père.
La Haye, le 28 juin 1805.
Kochclcf qui nous a quitté samedi passé pour rejoindre sa femme, restée avec son fds à Strasbourg, nous avait conté l'anecdote scandaleuse de la comtesse Divof et j'allais vous la transmettre aujourd'hui, mon cher père, lorsque votre lettre du 22, pour laquelle je vous suis très reconnaissant, est venue me prouver qu'on m'avait devancé, mais il me reste encore à rectifier un point sur lequel la version que vous en avez reçue de Paris ne se trouve pas exacte, car c'est chez Mme de Monlesson1 et non chez Mme Bonaparte mère que s'est passée cette scène assez laide, à ce que nous a dit Kochclef qui a été présent. Je verrai si je suis plus heureux pour l'aventure du prince Esterhazy* que vous ignorez peut-
1. Montesson (Charlolle-Jeanne Béraud de Lahaie de Riou, marquise de), 1757-1806. Devenue veuve du vieux marquis de Montesson en 1769, elle fut unie, en 1775, par un mariage secret, au duc d'Orléans petit-fils du régent. Après la mort du duc d'Orléans (1785), elle vécut dans la retraite, employant une partie de son douaire et de ses grands revenus à secourir les pauvres, principalement pendant le rigoureux hiver de 1789. Elle passa sans être inquiétée, les premières années de la Révolution, puis fut emprisonnée pendant quelque temps en 1794. Sous le Directoire, elle se lia avec Joséphine Beauharnais. Grâce à celle-ci, sous l'Empire, elle obtint le payement de son douaire et, sur sa demande, Napoléon consentit à augmenter considérablement les pensions de la famille d'Orléans.
l2. Estekhazv de Galantha (Nicolas), diplomate autrichien (1765-
être et que je serai, j'espère, le premier à vous conter pour vous prouver qu'il nous arrive aussi de temps en temps des nouvelles de la grande capitale.
A son arrivée à Paris, ce prince fut invité d'abord au cercle de Mme Bonaparte et admis à sa partie ; au second cercle auquel il se trouva, il voulut s'approcher de l'Impératrice des Gaules pour l'accoster, lorsque survint un préfet du Palais pour le prévenir qu'on ne parlait jamais à Madame, que lorsqu'elle vous adressait la parole. Ces avanies, auxquelles on est exposé à la Cour Consulaire n'engagent pas à la visiter. Pendant la tournée que ce grand homme fera dans la Belgique, et qui vient encore d'être remise, je resterai tranquillement à La Haye, d'où j'admirerai ses hauts faits dans un respectueux éloignement, et cela d'autant plus que ce corse a toujours mieux agi qu'il n'a parlé, en quoi il est le contraire du prince d'Orange père, auquel j'ai des obligations, puisqu'il vous a fait passer une soirée agréablement et comme je crois que cela vous arrive rarement à Francfort, il faudrait être bien égoïste pour regretter de n'avoir pas eu de vos lettres dont la composition eût été alors préjudiciable à l'agrément de votre soirée.
1855). 11 représenta la Hongrie an couronnement de François I" (1792), reçut en 1797 le commandement de l'armée hongroise, chargée de repousser les Français qui envahissaient l'Autriche, et fut chargé, en 1802, d'une mission diplomatique auprès de l'empereur de Russie. Il remplit, à partir de 1814, les fonctions de ministre plénipotentiaire à Naples, auprès de Murât, puis de Ferdinand.
Le comte Guillaume de Nesselrode à ion fils.
Francfort-sur-le-Mein, le 0 juillet 1805.
On raconte ici, depuis hier, que l'armée du général Mortier a passé l'Elbe pour procéder au désarmement complet des troupes hanovriennes et les envoyer en France, en qualité de prisonniers de guerre. Quoique cette nouvelle ne nous soit point parvenue officiellement, elle me paraît cependant vraisemblable. Dieu veuille qu'un prochain changement de ministère en Angleterre puisse mettre bientôt fin à tant de calamités qui désolent l'Europe, car si c'est une grande ineptie de vous empêcher de manger du poisson de mer, d'enlever un tonneau de vin de Malaga à ce bon baron (la même chose est arrivée au vieux Schweitzer d'ici, auquel on a pris un tonneau de vin Xérès qu'il avait fait venir de Cadix avant la déclaration de guerre), c'est une bien plus grande sottise encore que de ne pas se prêter à la médiation de la Russie, à une époque où il est si aisé de prévoir que l'Angleterre ne trouvera aucun allié sur le continent pour une guerre qu'elle a si inconsidérément commencée, sans être préparée le moins du monde à faire aucune opposition, soit politique ou militaire, à l'enlèvement du pays de Hanovre, qui a mis ses millions d'écus annuels dans les mains des Français,
indépendamment de tous les chevaux de remonte dont ils pouvaient avoir besoin à l'entrée de la guerre.
Le comte Charles de Nesselrode à son père.
La Haye, le 12 juillet 1803.
Votre lettre du 5 juillet, mon cher père, m'est parvenue par le dernier courrier. Je ne fais aujourd'hui que vous en accuser réception, puisque nous nous trouvons ici dans une pénurie absolue de nouvelles politiques. Le Premier Consul n'est pas encore arrivé à Flessingue; il y est attendu aujourd'hui; je désire bien sincèrement que cet illustre voyage finisse, car je ne connais rien d'aussi ennuyeux et de plus plat que tous les discours que l'on tient à ce grand homme et dont les gazettes sont inondées. Il n'y a que celui du préfet du Pas-de-Calais qui fixe l'attention par la force de la flagornerie qui n'avait point encore, jusqu'à ce jour, atteint un pareil degré, car il termine sa harangue en disant que Dieu créa Bonaparte et puis se reposa. Non moins sotte, et plus gaie que cela, est la nouvelle invention que vient de faire le docteur Robert, savoir : L'Art de faire des grands hommes, sur laquelle il a déjà publié un livre volumineux qui, d'après ce qu'annoncent les journaux, renferme des détails fort curieux et
piquants. Cela vous prouvera combien ces Français sont fous.
Le comte Guillaume de Nessekode à son fils.
Fraiicfort-sur-le-Mein, le 34 juillet 1805.
Je pense eomme vous, mon cher fils, que si la paix doit être obtenue d'après les bases de la médiation que notre Cour a établie pour eet effet, nous resterons longtemps encore sans en jouir, à moins que quelque événement par mer, ou quelque autre très inattendu qui arriverait sur terre, n'en amène bien promptement la décision, et je ne me flatte point que la présence du sieur Lombard1 près du Premier Consul puisse accélérer cet ouvrage salutaire. En attendant, les lettres de Paris, que nous avons ici, nous amusent par des mandements d'évêques et des quolibets sans nombre. Parmi ces derniers, on en cite un très significatif, il est du
1. Lombard (Jean-Guillaume), homme d'État allemand (1767-1812). Sous Frédéric III, après un instant de disgrâce, il se vit nommer conseiller privé chargé de la direction de la politique extérieure. Lombard acquit sur l'esprit du roi un ascendant assez considérable pour entretenir le gouvernement prussien dans des idées pacifiques vis-à-vis de la France révolutionnaire. Mais le parti de la guerre l'ayant emporté en 1806, Lombard fut rendu responsable des défaites que subit la Prusse.
célèbre abbé Sieyès1: en parlant, dans une société, des grandes qualités qui distinguent le caractère de Bonaparte, cet abbé termina la conversation par ces mots remarquables : ce Corse naquit tyran comme Homère est ne poète.
Caraman, que vous devez avoir connu à Berlin, a été très étroitement gardé dans les prisons du Temple.
Le comte Charles de Nesselrode à son père.
La Haye, le 9 aoùl 1805.
La politique est toujours en stagnation; au moins rien ne transpire des négociations qui agitent les cabinets de l'Europe; celles pour la paix paraissent pour le moment entièrement rompues; le départ du comte Markof pour Barrèges, que toutes les gazettes nous
1. Sieyès (l'abbé) (Emmanuel-Joseph), (1748-1856). Vicaire général de Chartres (1788). Député de Paris aux États-Généraux, il joua dès les premiers jours un grand rôle; il fut un des promoteurs du serment du Jeu de Paume. Membre de la Convention, il vota la mort de Louis XVI. Après une courte ambassade à Berlin (1798), il devint (1799) membre et bientôt président du Directoire et combattit Barras. Il eut une grande part dans le succès du 18 brumaire. II accepta le titre de sénateur et fut fait plus tard comte de l'Empire. Joua un rôle médiocre pendant les Cent-Jours et vécut dans l'exil de 1815 à 1850. Il était membre de l'Académie des Sciences morales. Sieyès a été un des hommes les plus remarquables de la Révolution.
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nnoncent, le prouve, et celui du Premier Consul pour Paris fait au moins croire qu'il n'est plus question d'un Congrès à Bruxelles. La députation batave et notre Ambassadeur de France nous en sont revenus, la semaine passée, tous, enchantés de l'accueil que Bonaparte leur a l'ait. Celui que le Consul a reçu à son arrivée à Bruxelles n'a été que tiède, et les applaudissements n'ont commencé à devenir unanimes qu'après la levée du séquestre des biens des Belges émigrés. Dans toutes ces fêtes a régné une grande magnificence, désapprouvée par le Premier Consul qui a promis de dédommager la ville des dépenses que son séjour lui causait. Ce qui est au moins sûr, c'est que la superbe voiture et la fameuse robe de dentelles ont été payées. Me voilà, mon cher père, au bout de mes nouvelles d'aujourd'hui; avec cette stérilité, mes lettres ne sauraient guère être longues, je vous prie de me le pardonner et de recevoir les assurances de mon respectueux et inviolable attachement.
Le comte Charles de Nesselrode à son père.
La Haye, le 4 octobre 1805.
À mon retour d'Amsterdam, j'ai trouvé vos deux lettres du 27 et 50 septembre. Je vous prie, mon cher père, d'en recevoir tous mes remerciements, ainsi que
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pour la musique que vous m'avez envoyée et qui m'est très exactement parvenue.
En suivant les conseils que vous voulez bien me donner, relativement à mon voyage, ce sera probablement le 19 de ce mois que je me mettrai en marche pour vous rejoindre ; je compte être rendu le 20 à Dusscldorf, à moins que quelque grand événement politique ne s'y oppose, ce dont je doute, malgré les préparatifs qui se font de part et d'autre. La grande descente me paraît offrir trop de difficultés pour être tentée; il me semble que Bonaparte ne veut par tous ces mouvements qu'il se donne sur les côtes de la Flandre et de la République Batave qu'attirer l'attention des Anglais sur ce point là, afin de pouvoir faire sortir de Brest une expédition sur l'Irlande où il paraît que la révolution a éclaté trop tôt pour lui ; sa cause vient d'y perdre beaucoup par l'arrestation de Russel, chef des rebelles. A tous ces grands projets de Bonaparte, le ministère anglais n'oppose que des vues rétrécies; c'est à la destruction de quelques cabanes de pêcheurs à Scheveningue et à Sandpfort que se bornent les exploits très peu dignes d'un gouvernement dont on s'est habitué à admirer la grandeur des conceptions, mais qu'il est déplorable pour l'humanité de voir dans un moment important suivre un système qui porte le cachet de sa faiblesse et de son ineptie.
ARCHIVES DU COMTE Cil. DE NESSELRODE.
2fil
Le comte Guillaume de Nesselrode à son fils.
Dusseldorf, le 7 octobre 1803.
Volontiers je tomberai d'accord avec vous, mon cher fils, sur la faiblesse extrême et l'ineptie parfaite avec lesquelles le ministère actuel en Angleterre conduit la plus importante guerre qui peut-être a jamais existé entre sa nation et la nation française; mais j'exige à mon tour que vous conveniez que rien n'est plus plat, ni plus bas, que l'administration actuelle du gouvernement batave, lorsqu'il se laisse influencer par Bonaparte au point de défendre l'exportation des fromages de Hollande, car ce n'est point à coups de fromage qu'ils termineront celte guerre, tout aussi peu que les Anglais en brûlant des cabanes de pêcheurs sur les côtes de Hollande, encore la poudre vaut-elle mieux à la guerre que le fromage.
J'ai vu par les nouvelles publiques qu'en vertu d'une convention arrêtée entre la Suède et l'Angleterre, cette dernière s'engage à payer à la Suède 250000 ducats en or, en indemnité pour les vaisseaux capturés et conduits dans les ports anglais. S'il en est ainsi, je ne pense pas que tant d'or se soit jamais trouvé à la fois dans le trésor de la Suède. Demandez à votre ministre, qui a lu sans doute les papiers de son père du temps que celui-ci était ambassadeur à Stockholm, s'il n'est
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pas de mon avis. Je tiens de la bouche du feu Prince Henri de Prusse que lorsque celui-ci alla faire une visite à la sœur de la Reine de Suède, et il y aura trente et quelques années de ça, on lui fit voir avec grand apparat le trésor du Royaume, et il ne contenait que 100000 ducats en or. L'Électeur de Saxe est plus riche que toute la Suède.
Le comte Charles de Nesselrode à son père.
La Haye, le 15 novembre 1805.
Toutes nos grandes affaires sont encore en statu quo, mon cher père. Le Premier Consul est toujours en tournée pour faire l'inspection de ses petits bateaux et tarde bien à frapper le coup que l'Europe attend avec impatience et à la tirer de cette incertitude qui ruine les petits Etats et surtout ses prétendus alliés, ce qui l'autre jour fit désirer à un fidèle Ratave que l'un mangeât l'autre et qu'il mourût immédiatement après de l'indigestion causée par un aussi somptueux repas. Mais d'après des nouvelles sûres, nous ne sommes cependant pas aussi près du dénouement que nous le croyions, car, plus le moment approche, plus on remarque d'hésitation dans l'esprit du grand ouvrier. Les adresses pour l'engager à ne pas exposer une tête aussi chère augmentent et ne manqueront pas leur but, mais l'expédition elle-même manquera, si elle n'a lieu
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ce mois-ci. De l'autre côté, l'on paraît prêt à la recevoir; le 28 du mois passé, le roi d'Angleterre a fait la revue d'un corps de 50000 volontaires, tous équipés à leurs frais et que des lettres particulières de Londres disent être d'une tenue superbe ; reste à voir s'ils seront aussi bons et surtout aussi bien commandés, ce qui ne saurait manquer d'être si le Duc d'York veut suivre les avis que lui donnera son nouveau conseiller de guerre Dumouriez1 qui vient d'être nommé à cette place avec 1200 # st. d'appointements. Ces mêmes lettres parlent encore d'un fait plus intéressant, d'une mesure d'arrestation à prendre probablement contre tous les vaisseaux prussiens accusés d'avoir fait la contrebande. D'après ce qui s'est passé en Allemagne, le cabinet de Saint-James ne sera pas très porté à ménager cette puis-
1. Dumouriez (Charles-François Duperrier, dit), né en 1759 à Cambrai, mort en Angleterre en 1823. Nommé colonel par Louis XVI, il fut commandant de la garde nationale en 1789, puis envoyé en Belgique comme agent secret ; il revint à Paris et fut mêlé aux intrigues de Mirabeau. Lieutenant-général en janvier 1792, il entra dans le parti de la Gironde, devint ministre des affaires étrangères (15 mars- 15 juin 1792); poussa à la guerre qui fut déclarée le 20 avril. Après le 10 août, comme il était devenu un des Jacobins les plus ardents, on le chargea du commandement de l'armée du Nord; il arrêta l'invasion prussienne à Valmy, remporta la victoire de Jemmapes sur les Autrichiens, et conquit toute la Belgique (1792). Pendant le procès de Louis XVI, il vint à Paris pour intriguer et songea à trahir son pays. Ses projets ayant transpiré, la Convention envoya Beurnonville avec quelques députés pour le suspendre et lui ordonner de venir rendre compte de sa conduite. Il fit arrêter les commissaires et voulut marcher sur Paris, mais il fut abandonné de ses soldats et contraint de gagner en fugitif le camp ennemi. A partir de cette époque, il mena une vie errante ; il finit par se fixer en Angleterre où il mourut.
sance et saisira avec empressement cette occasion de la punir. Toutes les nouvelles que les gazettes ont publiées relativement à un prétendu changement de ministère en Espagne ont été forgées à Paris et sont tout à fait dénuées de fondement.
Le comte Charles de Nesselrode à son père.
La Haye, le 17 novembre 1803.
La politique tarde toujours à nous amener les grands résultats qu'il faut désirer avec impatience puisqu'ils sont seuls en état de rendre la paix à l'Europe en deuil. Ici, l'on n'a pas l'air d'y songer; puisque toutes les troupes françaises ont été retirées des côtes et cantonnées dans les villes de la Gueldre et de la province d'Utrecht après avoir à Utrecht subi une nouvelle organisation qui, étant achevée, a fait revenir le général Victor dans nos murs. Cela n'indique pas que d'ici l'on veuille contribuer au grand coup ; cet éloignement des troupes des côtes permet de soupçonner un renforcement du corps d'armée de Hanovre, dans des vues qui seraient difficiles à deviner, si on ignorait que Bonaparte se croit tqut permis et n'a d'égards pour aucune puissance de second ordre.
Malgré tout ce que les journaux français publient
pour faire croire le Premier Consul rapatrié avec M. de Markof, il est impossible que celui-ci reste à Paris, rien n'a encore été décidé là-dessus à Pélersbourg et l'on est extrêmement curieux de connaître la tournure que donnera notre Cour à cette affaire ; je doute que ce soit le patron qu'on y envoie, car d'après quelques données que j'ai recueillies, il ne doit pas être fort bien vu dans ce pays-là.
Le comte Guillaume de Nesselrode à son fils.
Dusseldorf, le 22 novembre 1805.
J'ai reçu avant-hier, mon cher fils, votre lettre du 17 courant, et je crois, que le grand Consul se plaît toujours à tenir le monde en suspens sur la vaste entreprise dont il menace l'Europe depuis si longtemps, et je pense que ce jeu l'amuse tant que les autres puissances voudront le laisser faire à sa guise, ce qui me paraît probable, et la grande indécision qu'on met de notre part à se prononcer, sur le rappel de Markof, achève de m'en convaincre, et je ne serais pas plus éloigné que vous, mon cher fils, de croire enfin, que dans le cas où un changement dans notre mission de Paris devrait avoir lieu encore, on ne chargeât de cette représentation le gros Bùhler, qui s'est acquitté
avec trop de complaisance du rôle de médiateur en second à Ratisbonne, pour ne pas être un personnage très agréable aux yeux du grand Bonaparte. En attendant que cette grande question se décide, le baron Alopéus s'est saisi d'une petite commission qui pour être moins illustre n'en sera que plus lucrative; il est chargé d'accommoder les différents qui subsistent encore entre le Prince de Holstein Lauenbourg et la ville de Lubeck, et doit se rendre pour cet effet à Eutin. Quoique la solution de cette affaire appartienne strictement à la commission d'exécution nommée à cet effet, par la Diète de Ratisbonne, le baron a trouvé moyen de s'en emparer, car malgré qu'il aime le brillant de la carrière diplomatique, il en aime encore plus l'argent, et c'est bien là le cachet original d'un ancien commis.
Le renforcement de troupes françaises dans la Gueldre et dans la province d'Utrecht, pour se porter de là dans le pays de Hanovre, me paraît une nouvelle farce politique; car que peuvent-ils avoir à combattre dans ce pays: je ne vois là, ni grande, ni petite puissance, qui puisse vouloir s'opposer à leurs exactions, qui ont été le vrai but de cette conquête et qu'ils étendent maintenant dans les environs; l'emprunt de 2 millions qu'ils viennent de faire à Hambourg, hypothéqués sur le pays de Hanovre, est la preuve la plus complète, non de la' neutralité de l'Allemagne, mais de ce qu'elle reste encore soumise à la France, même après la paix de Lunéville,
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Adieu, je vais me coucher, car la onzième heure de la nuit sonne.
à son fils.
Dusseldorf, le ï décembre 1805.
J'ai vu ce matin une lettre de Paris datée du 29 novembre qui renferme des détails très curieux, et marqués au coin d'une grande authenticité, sur les inquiétudes personnelles du Premier Consul, depuis son retour de Boulogne, et il semble, que ces inquiétudes s'augmentent de jour en jour par les bruits multipliés et très accrédités dans Paris d'une paixprochaine avec l'Angleterre.
Je pense toujours que la rentrée du Parlement, dont la Gazette de Leyde, arrivée en ce jour, annonce l'ouverture, ne saurait tarder de nous instruire sur la réalité de ces bruits, qui inspirent tant d'inquiétudes à l'Ame du Premier Consul, et qui doivent être de source parisienne, quoi qu'il soit également vraisemblable, qu'ils y ont été portés par des influences étrangères, et qui sait si l'ukase du 2 novembre pour l'augmentation de l'armée en Russie n'a pas fait fermenter un peu les têtes françaises. Cependant notre comte Markof,
268 ARCHIVES DU COMTE Cil. DE NESSELRODE.
cordon bleu, n'avait point encore quitté Paris à la date des lettres dont je vous parle.
Le comte Charles de Nesselrode à son père,
La Haye, le 6 décembre 3805.
Monsieur de Markof a enfin eu ses audiences de congé; il n'est pas remplacé et Oubril reste chargé d'affaires en attendant que les circonstances permettent qu'il lui soit donné un successeur.
Dans cette audience il a fait connaître au Premier Consul ; « que Sa Majesté l'Empereur s est déterminée à lui permettre sur la demande positive quil lui en avait faite de retourner dans sa patrie, » afin de lui faire sentir que ce n'était pas du tout par déférence pour sa volonté suprême qu'il avait été rappelé. Voilà donc enfin de l'énergie et le seul ministre étranger qui n'ait pas fait de bassesses devant Bonaparte, à l'exemple de MM. Luchesini et Azara1 et qui ait tenu une conduite conforme à la dignité de l'Empire qu'il représente. Vous trouverez là-dessus des détails ultérieurs dans la
1. Azara (don Joseph-Nicolas d'), diplomate espagnol (1731-1804), fut envoyé à Rome en 1765, sous Clément XIII, comme agent du gouvernement espagnol et devint, en 1798, ambassadeur à Paris, où il mourut après avoir deux fois perdu et recouvré sa place par des intrigues de cour.
ARCHIVES DU COMTE Cil. DE NESSELRODE. '269
Gazette de Leyde qui annonce aussi que le comte de Markof se rendra en Russie par la voie de l'Angleterre ce <j ni n'est que de la prose française. Mais rien n'est plus comique que la manière dont les feuilles françaises interprètent les dernières mesures prises par notre ministère pour humilier le gouvernement Consulaire, comme l'histoire du Cordon de Saint-André donné à M. de Markof, uniquement pour faire voir au premier Consul combien l'on était satisfait de sa conduite, qu'ils accollent à celui de Saint-Alexandre, donné au gros Bùhler, en disant que c'était pour l'affaire des indemnités que Sa Majesté l'Empereur leur avait accordé ces faveurs.
La retraite du comte Semen Woronzof parait décidée il sera probablement remplacé par M. de Kalitscheff, mais cela n'est pas fait encore et je me flatte que ce n'est qu'un faux bruit. L'on dit également que le comte Nicolas de lloumiantzof se retirera et que le prince Alexis Kourakin lui succédera au ministère du Commerce, M. de Tchitchagof doit aussi avoir donné sa démission. Tous ces changements et le recrutement forcé auquel a donné lieu la position critique de l'Europe, (comme l'annonce le préambule de l'ukaze du 2 novembre, qui exige non seulement le complètement de l'armée, mais aussi la levée de nouveaux corps), font voir qu'on ne restera plus spectateur bénévole et indifférent des grands événements qui désolent l'Europe. A en croire des nouvelles répandues ici, l'expédition contre l'Angleterre a été remise et ne devra avoir lieu que
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dans trois mois, ça me paraît cependant un peu douteux d'autant plus que la saison le permettrait encore et que ce serait se moquer du monde.
Le comte Charles de Nesselrode à son père.
La Haye, le 27 décembre 1803.
A mon retour d'Amsterdam, qui a eu lieu avanthier, j'ai eu le plaisir, mon cher père, de trouver votre lettre du 20 décembre. Notre excursion à Amsterdam a été assez agréable, quoique le temps n'ait pas été beau, mais comme nous l'avons faite en aimable société, nous nous en sommes peu inquiétés. Les spectacles ont été d'une grande ressource. Le Français y est bon et le Hollandais excellent, mais, n'étant pas à la hauteur de leur poésie, j'ai dû me borner à admirer leurs décorations, leurs costumes et surtout le jeu d'une artiste tragique qui, au dire des connaisseurs, surpasse tout ce que Paris a de plus distingué dans ce genre.
Toutes ces comédies n'ont cependant pas détourné notre attention de celle que nous prépare le Chef Magistrat de la République Française et qui, à juger par l'activité qui règne dans les ports bataves, ne tardera pas à être jouée. Le contre-amiral Verhuel, aide de camp du Premier Consul, est destiné au com-
mandement de la flottille hollandaise devant prendre part à l'expédition et probablement servir d'avanlgardc pour tirer les marrons du feu. Ce contre-amiral a reçu hier un courrier de Paris et va aujourd'hui rejoindre la flottille à Flessingue, ce qui avait fait croire le Consul parti de Paris, mais il ne Test pas encore. De l'autre côté l'on paraît toujours prêt à les recevoir, les gazettes anglaises du 10 décembre, que j'ai eu occasion de voir à Amsterdam sont assez intéressantes à cet égard. Elles nous donnent un beau discours de M. Pitt tenu au Parlement, ne respirant que guerre et vengeance, ensuite un autre très plaisant de Fox. où il se moque de cette ridicule équipée des ministres qui à la revue des volontaires sont allés se placer dans les rangs. Il leur dit que, bien loin de donner un bon exemple, ils en donnaient un très mauvais, car, appelés dans leurs bureaux au moment de la descente, ils seraient obligés de déserter les rangs et que leurs camarades trouveraient bien vite un prétexte pour en faire autant. Ensuite il donne à l'amiral Cornwallis1 des éloges bien
1. Cornwallis (William-Manne, comte de), amiral anglais (1744- 1819). Lieutenant de vaisseau à dix-sept ans, capitaine en 1765, il prit part à la guerre d'Amérique et s'y distingua en plusieurs rencontres. Nommé commandant du Canada, de 74 canons, il se conduisit brillamment contre les Français au combat naval de Saint- Christophe et à celui de la Dominique (1782), où il força le comte de Grasse à amener pavillon. Mis à la tête de la station anglaise dans les Indes orientales, William Cornwallis contribua puissamment à ruiner les établissements français, s'empara de Pondichéry (1795), fut promu vice-amiral en 1794, puis devint successivement commandant en chef des forces britanniques dans la mer des Indes et amiral du Pavillon rouge (1799). Il prit sa retraite après la paix d'Amiens.
mérités, pour avoir, pendant les dernières tempêtes, tenu la croisière devant Brest, et peut être ainsi sauvé l'Angleterre en empêchant la flotte de sortir et de faire quelque entreprise contre l'Irlande; il finit par justifier son cousin le général Fox, commandant en Irlande, sur la conduite qu'il y a tenue, au moment où la dernière révolte y éclata, en accusant l'administration civile de ne l'avoir pas prévenu à temps. Voilà le résumé des nouvelles anglaises, celles du continent n'offrent dans ce moment pas le même intérêt; je ne vous parle pas de la guerre formidable qui va s'allumer entre l'Empereur et l'Électeur de Bavière, vous êtes plus près de ce théâtre et vous en saurez plus que moi, mais comme nous ne sommes pas dans l'habitude de faire insérer nos billets de chancellerie dans les gazettes, je ne veux pas passer sous silence celui (pie nous avons reçu hier, qui nous mande la nomination d'Oubril à la place de chargé d'affaires à Paris. Ceci prouve que l'on n'est pas dans l'intention chez nous de donner de sitôt un successeur à M. de Markofqui, avant son départ, a encore essuyé bien des désagréments, et cela contraste d'une manière bien frappante avec une anecdote de Pétersbourg que je m'en vais vous conter mon cher père, mais qui n'est pas faite pour aller plus loin. Le courrier expédié par M. de Markof pour demander son rappel arriva ;i Pélersbourg quelques heures plus tôt que celui pour le même objet que le Premier Consul avait envoyé au général d'IIédouville, qui dans ce moment se trouvait à la parade.
ARCHIVES DU COMTE Cil. DE >ESSELRODE. 273
Informé du contenu do ces dépoches et des avanies faites à Paris à M. de Markof, il essaya de se glisser et de se retirer doucement, lorsque l'Empereur s'en aperçut, le rappela et lui dit : « Général, approchez, vous ne devez pas craindre que je veuille imiter l'exemple du Premier Consul. » Ce mot charmant peint tout son caractère et lui fait bien plus d'honneur que ne font à Bonaparte toutes les diatribes qu'il vomit contre l'Angleterre. L'on parle d'une note très forte qu'il a fait remettre au Marquis de Lucchesinipourse plaindre des ventes d'armes qu'en Prusse on a faites aux Anglais et dont il s'était vainement flatté d'avoir empêché l'exportation.
Le comte Guillaume de Nesselrode à son fils.
Dusseldorf, le 10 janvier 1804.
Votre lettre du 5 courant, mon cher fils, ne m'est parvenue que vendredi dernier au soir, tandis que la poste pour chez vous était partie déjà dans la matinée de ce jour.
L'époque, que notre chancelier a choisie pour demander sa retraite, me semble faire la preuve de son habileté profonde; car, en effet, ce n'est plus à son âge, et surtout, lorsqu'on est aussi usé que lui par le genre de vie qu'il a menée dans sa jeunesse, qu'on peut être assez
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sûr de posséder encore assez de vigueur de tête pour faire face à tous les événements, qui peuvent se présenter, au milieu de la plus grande crise politique, où l'Europe se soit encore trouvée depuis deux siècles ; car il ne s'agit, ni plus, ni moins, que de décider actuellement sur le parti à prendre, savoir : « si on ne doit pas empêcher un aventurier né en Corse, qui est monté sur le trône de France, qui s'est emparé de l'Italie déjà, et d'une grande partie de l'Allemagne, si, dis-je, on ne doit pas l'empêcher de conquérir l'Angleterre d'abord et ensuite tout le reste de l'Europe ou si toutes les puissances doivent se soumettre à son caprice et devenir ses tributaires ». C'est cette question que je regarde en ce moment comme la plus importante de toutes et la plus digne de préoccuper les grandes puissances. Je ne connais M. le prince Adam Czartoryski que de vue, car je ne lui ai jamais parlé ; mais quoique d'origine polonaise, aujourd'hui qu'il est sujet russe, pourquoi s'il a bonne tête et bon cœur, ne serait-il pas aussi bon Ministre qu'un gentilhomme russe, né à Wladimirt M. Ostermann, fils d'un ministre de la parole de Dieu, natif de la Marche de Brandebourg, dans le voisinage d'ici, n'a-l-il pas été à la tête de l'Empire de Russie sous des règnes précédents. Vous sentez bien que je n'entends pas parler de son fils, qui était mon Ministre, que vous pouvez avoir vu encore à votre première entrée en Russie et que la nature semble avoir désigné plutôt pour faire un bon cocher de louage qu'un Vice-Chancelier. Mais pourquoi ne pensez-vous
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pas que Markof qui, décidément, en passant par Strasbourg, s'est dirigé sur Vienne pour retourner en Russie, ne pourrait être choisi pour être placé à la tête des affaires? D'ailleurs son passage par Vienne l'en rendrait encore plus susceptible par les informations qu'il serait à même de donner sur le parti que cette cour se déterminerait enfin à prendre d'assujettir l'Europe entière au despotisme d'une seule puissance; car moi je pense, que dès que les deux cours impériales se trouveraient une fois sérieusement réunies vers un même but, rien ne serait plus aisé, que de l'atteindre, puisque celle de Berlin, malgré les tergiversations de ses ministres et la faiblesse de son Roi se verrait forcément obligée d'adopter le même système, en raison de tous les dangers qu'elle courrait pour sa propre conservation, placée comme elle l'est, entre les deux puissances combattant pour les libertés de l'Europe à travers tout ça.
Le comte Charles de Nesselrode à son père.
La Haye, le 17 février 1804.
Les plaisirs du Carnaval m'ont, mardi dernier, empêché de répondre à votre lettre du 7 février, mon cher père; vous voudrez bien recevoir ici tous mes remerciements pour les choses intéressantes que vous m'y
dites sur les affaires en Allemagne, que personne n'est plus que vous à même de connaître.
En ce qui touche la grande question politique, tout est encore dans le statu quo, mais à en croire messieurs les Français il n'en sera plus ainsi dans six semaines, avant l'expiration desquelles le Premier Consul veut que l'expédition soit sortie. Cette nouvelle nous a été portée par un de ses favoris, le général Marmont, arrivé avant-hier à La Haye pour prendre le commandement en chef de l'armée expéditionnaire.
Si une fortune considérable pouvait mettre les hommes à l'abri de cet esprit pillard qui a si fort caractérisé les généraux révolutionnaires, la Balavie aurait lieu de se féliciter de ce choix, car, par un mariage avee la tille unique du banquier sénateur Perrégaux1, M. de Marmont a acquis 400000 livres de rente, ce qui, à mon avis, vaut encore mieux que la faveur consulaire. Ce général est le même qui, en 1800, fut envoyé par Bonaparte à Amsterdam afin d'y négocier un emprunt de 5 millions dont il avait besoin pour la fameuse expédition d'Italie: ils furent refusés très nettement, ce qui n'empêcha pas Bonaparte de gagner la bataille de Marengo, mais ce qui valut à la République Balave la disgrâce du Premier Consul qui lui fit payer cher cette
1. Perregaix (Alphonse-Claude-Charles-Bernardin, comte), banquier français, né à Neuchàtel (Suisse) en 1750, mort à Paris en 1808. Il fut nommé sénateur, puis régent de la Banque de Frajnce en 1800. C'est lui qui accueillit Laffilte (dont il lit plus tard son associé) en lui voyant ramasser dans sa cour cette fameuse épingle devenue un symbole d'ordre et d'économie.
bévue. Ce général sera suivi de près par deux autres destinés à servir sous ses ordres. L'un est le général Nansouly1, beau-tilsdc M. de Vergennes2, l'ancien ministre des x\flaires Etrangères; il a, en dernier lieu, commandé la cavalerie de l'armée de Hanovre; l'autre, le général Grouchy3 qui a servi longtemps à l'armée d'Italie
I. Nansoi h (Ktionne-Marie-Antoine Champion, comte de), général français (1768-1815). Capitaine en 1789, général de brigade en 1709, de division en 1805 et premier écnyér de l'Empereur en 1808. A la tête des cuirassiers et des dragons, il contribua, par ses charges brillantes, au succès des batailles d'Ulm, d'Austerlitz, d'Eylau, de Friedland, d'Essling, de Wagram, de la Moskova, de Dresde, de Wachau et de Leipzig. En janvier 1814, l'empereur créa pour lui le grade de colonel général des dragons, puis lui confia le commandement de la garde. Nansouty se surpassa dans la campagne de France, surtout à l'affaire de Craonne. Après la chute de Napoléon, il se rallia aux Bourbons, fut nommé commissaire du gouvernement en Bourgogne, puis capitaine lieutenant de la lro compagnie des mousquetaires.
8. Vebgenhes (Constantin Gravier, comte de), diplomate et général français, né à Constantinople en 1761, mort en 1832. Il entra au service en 1777, devint colonel en 1783, puis passa dans la diplomatie et fut nommé ministre plénipotentiaire à Coblentz en 1787. En 1701, il fut rappelé en France, mais presque aussitôt il émigra et engagea avec sa mère pour 500000 francs de diamants dans le but de venir en aide aux princes émigrés. Après avoir fait la campagne de 1792 contre la France, de Vergennes se retira en Hollande. De retour dans son pays en 1802, il obtint une place d'inspecteur des eaux et forêts. A la première Restauration, il reprit le commandement des gardes de la porte, qu'il avait eu avant la Révolution, fut nommé maréchal de camp en 1818 et prit sa retraite en 1829.
5. Grouchv (Emmanuel, marquis de), maréchal de France (1768- 1847). Sous-lieutenant aux gardes du corps lorsque éclata la Révolution, dont il embrassa la cause; il devint rapidement général, combattit en Savoie et en Vendée, fut destitué, comme noble, pendant la Terreur, mais réintégré l'année suivante, et adjoint au général Hoche, qu'il seconda dans l'expédition de Quiberon et dans
où même il fut fait prisonnier à la bataille de Novi. Voilà, mon cher père, ce que nous avons de nouveau ici ; la gazette de Leyde vous aura informé des actes arbitraires exercés par les douaniers français dans l'île de Walcheren et dans le Brabant hollandais, aussi n'aije rien à ajouter 'à cet égard pour votre information. Il me reste encore à vous entretenir des nouvelles intéressantes qui depuis une semaine nous arrivent de l'Angleterre et qui, parce qu'elles portent sur des événements dans des pays lointains fixent moins noire attention, mais mériteraient bien de la captiver par la grande influence qu'ils ne manqueront d'avoir sur l'Europe en général et en particulier sur l'Angleterre pour laquelle la perte de Saint-Domingue doit être bien plus sensible que pour les Français mêmes, et, si elle s'est rendue coupable de connivence avec les nègres, elle en sera cruellement punie, car les succès de Dessalines1 ne tarderont pas à ranimer le courage des nègres dans les autres colonies aux Antilles, desquelles je crains que l'Europe ne soit forcée à prendre congé. Non moins
l'expédition, avortée, d'Irlande (1796). Il passa ensuite à l'armée d'Italie, montra un courage héroïque à la malheureuse bataille de Novi, où il tomba, atteint de quatorze blessures, entre les mains des Russes. Échangé après Marengp, il reçut le commandement d'un corps d'armée, prit une part glorieuse, sous Moreau, à la bataille de Hohenlinden, puis se distingua à Ulm, à Eylau et à Friedland. Il reçut, en 1808, le gouvernement de Madrid, se distingua de nouveau à Raab et à "Wagram, commanda un des trois corps de cavalerie rie la grande armée, dans la campagne de Russie.
1. Dessaunes (Jean-Jacques), empereur d'Haïti, né en 1758, mort en 1806.
ARCHIVES DU COMTE Cil. HE NESSELRODE.
funeste pour le Gouvernement britannique sont les victoires des indigènes de l'île de Ceylan, qui commandés par le roi de Candy ont massacré deux régiments anglais. Cette nouvelle a fait baisser considérablement les fonds en Angleterre; un orage terrible se prépare, prél à éclater sur ce pays; l'esprit de désordre et de désorganisation qui commence à régner dans les corps des volontaires ne laissera pas que de lui être très préjudiciable, mais ce qui, à mon avis, lui fait le plus de tort dans ce moment, c'est l'ineptie et la faiblesse des ministres par lesquels il veut bien se laisser gouverner.
Le comte Guillaume de Nesselrode à son fils.
Dusseldorf, le 17 février 1804.
Les grandes affaires politiques de l'Europe restent en stagnation, comme vous le dites mon cher fils, parce (pie le grand Bonaparte, maître de nos destinées, le veut ainsi ; ainsi soit-il ! En attendant, pour amuser vos innocents loisirs, je vous fournis ici la lecture d'une lettre de M. de Stein au Prince de Nassau-Usingen, qui s'est aussi associé à la bande de ces princes conjurés pour spolier la noblesse allemande du peu de biens que la dernière guerre lui a encore laissé de ce côté-ci du Rhin.
Cette lettre est en tout parfaite et écrite de main de
maître. J'ajouterai que je doute que le conseiller Gedike, dans sa haute sagesse, eût su mieux la rédiger. Cependant, comme le plus beau soleil est rarement sans tache, je vous dirai que j'ai trouvé le passage de cette lettre où il est parlé du duc de Brunswick superflu, non que ce prince ne possédât tous les talents qu'il fallait pour conduire cette guerre; mais il manquait absolument du caractère essentiellement requis pour mener cette guerre à de grands résultats, sous le règne de deux princes aussi faibles de caractère que l'étaient François II d'Autriche et Frédéric-Guillaume de Prusse, ainsi que leurs ministres, qui étaient pires encore. Il me semble donc inutile défaire entrer dans l'affaire en question un Prince qui n'y était pour rien et puis, je n'aime pas les deux derniers mots de la lettre qui, quoique très éloquents, sont un peu dans le style de capucin, parce que lorsqu'on parle à des brigands qui veulent vous dépouiller de votre bien à main armée, il faut leur parler le poing sous le nez et le pistolet à la main et non leur faire de la morale. Tout le reste de la lettre, ainsi que l'exposition matérielle de l'attentat dont on se plaint, sont faits à ravir et entièrement exprimés dans le langage d'un noble gentilhomme; êtes-vous de mon avis? Je ne vous exhorte point, mon cher fils, à donner communication de celte lettre à nos diplomates en Hollande, quoiqu'elle soit bien digne d'eux, parce que je suis convaincu que les deux tiers de ces messieurs sont trop peu exercés dans la langue allemande pour en sentir tout le mérite de la rédaction.
Mme de Lerchenfeldt m'écrit en date du 29 janvier, que le comte de Gœrtz, ministre prussien, avait présenté la veille, à la Diète, un mémoire de la part du Koi son maître dans l'affaire des spoliations de l'ordre équestre tout à fait conçu dans le style évangélique; car il y est prêché l'oubli des injures et on invite à un accommodement à l'amiable sur le pied du statu quo, ce qui veut dire que sa majesté prussienne consentira à tout accorder, en gardant les possessions déjà usurpées sur l'ordre équestre par le dernier échange qu'il a fait en Franconie avec l'Électeur de Bavière. Ce langage diplomatique est bien digne d'être sorti du cerveau de l'hypocrite Haugwitz, digne ami de notre ministre Alopéus; mais l'ordre équestre triomphera, c'est moi qui vous le dis, car Mme de Lerchenfeldt me mande qu'à la suite de cette mascarade prussienne, le Don Quichotte de Suède, en sa qualité de Duc de Poméranie, va s'armer de pied en cap pour défendre les immunités de l'ordre équestre envers et contre tous ; il a déjà fait déclarer, par son ministre Bildt, à la Diète, que dans cette expédition il serait soutenu par toute la puissance de son grand pape, l'Électeur de Bade; on dit que tous ces petits jeux de Ratisbonne amusent royalement le Premier Consul à Paris, en attendant qu'il puisse aller lui-même faire son grand escamotage en Angleterre.
Adieu, mon cher fils, je vous embrasse.
Le comte Charles de Nesselrode à son père.
La Haye, le 21 février 1804.
Par un courrier que reçut, samedi passé, le gouvernement batave, de son ambassadeur à Paris, nous arriva la première nouvelle de la découverte d'une conspiration contre les jours du Premier Consul et de l'arrestation de son chef, le général Mo reau, qui a eu lieu à sa maison de campagne le 15 de ce mois, à onze heures du matin ; elle a été suivie de celle du général Lecourbe ' (cette nouvelle est tout à fait fausse, à ce que je viens d'apprendre ; Lecourbe n'est, absolument pour rien dans cette affaire; mais le reste de mon récit se trouve exact et conforme aux pièces officielles publiées a cet égard) et de onze autres individus moins éminents, parmi les-
1. Lecourbe (Claude-Jacques), général français (1759-1815). Commandant de la garde nationale de Lons-le-Saulnier, il partit, à la tète du 7e bataillon du Jura, pour l'armée du Haut-Rhin. A Fleurus, avec ses trois bataillons, il soutint, pendant sept heures et demie, l'attaque de 18000 Autrichiens. Nommé général de brigade, il se signala encore à Rastadt et à Kehl; mais son plus beau titre de gloire est la campagne d'Helvétie (1799), où il commanda l'aile droite de l'armée et arrêta la marche de Souwarof. Rendu au repos par la paix de 1801, Lecourbe se retira aux environs de Paris et n'en sortit que lors du procès de Moreau, pendant le cours duquel il ne craignit pas de manifester son amitié pour le prévenu. Le premier Consul en fut tellement irrité qu'il destitua le général et l'envoya en exil. En 1814, Lecourbe fut rétabli dans son grade de général de division par Louis XVIII.
quels cependant plusieurs officiers distingués dont les noms ne sont pas encore parvenus à ma connaissance. Avec Moreau, on parle encore de Pichegru à la tête de ce complot; il doit être rentré furtivement en France accompagné de Georges1, il est recherché, mais n'était pas encore trouvé au départ du courrier.
Cette circonstance, rapprochée de celle qu'on raconte d'une quantité de petites pièces de monnaie semées sur le pavé de Paris, frappées en Angleterre et destinées à marquer les différents lieux de rassemblement aux conjurés, fait naître la conjecture que cette trame n'a pas été ourdie sans connivence étrangère et dans ce cas la supposition qu'elle a eu pour but la rentrée sur le trône de France de la maison de Bourbon pourrait fort bien ne pas être dénuée de fondement. A l'appui de cette assertion, vient encore la manière dont on prétend que la découverte de cette conspiration s'est faite moyennant la surprise de signaux anglais. On dit que, depuis plusieurs semaines déjà, Bonaparte en avait eu vent et que cela avait hâté son retour de Boulogne. J'en étais là lorsqu'un de mes amis vint me communiquer le rapport fait dans cette affaire par le grand juge au gouvernement et mieux que par tout ce que je pourrais vous dire, moi, là-dessus, il vous mettra au fait de cet événement remarquable. J'en ai tiré, très à la hâte, une copie que je joins ici, et à laquelle je n'aurai que quelques mots à ajouter. Ce rapport, afin de rassurer,
1. Cadoudal (Georges), fameux chef de chouans et conspirateur royaliste, né en 1771, exécuté en 1804.
l284 ARCHIVES DU COMTE CH. DE NESSELDODE.
avance dans son dernier paragraphe que personne, en dehors des individus désignés, ne se trouve atteint de soupçon; or, ces individus se hornent, outre Moreau, Pichegru et Lajolais1, à quelques brigands subalternes de la bande de Georges ; aussi je crois que ce rapport est bien loin de dévoiler tous les détails de cet événement et tous les noms des personnes qui y ont trempé, car il ne me parai 1 pas probable que des gens comme les deux prétendus chefs de la conjuration auxquels l'on doit supposer de la prudence, se soient embarqués dans une pareille entreprise, sanss'étayer de quelques autres officiers de marque jouissant, comme eux, de la confiance de l'armée. Reste, à présent, à voir si cette armée verra avec indifférence l'exécution d'un général tant aimé et considéré et s'il ne s'ensuivra pas de guerre civile que Bonaparte pourrait fort bien rallumer par le
1. Lajoi.ais (François), général français, né à Wissembourg en1761, morl en 1808. Capitaine au début de la Révolution, il parvint, en peu d'années, au grade de général de brigade. Après avoir servi, en 1793 et 1794, aux armées du Rhin et de la Moselle, sous les ordres de Pichegru, il prit part à toutes les menées: de ce général pour le rétablissement des Bourbons, et gravement compromis par la correspondance qu'il entretenait avec le prince de Condé et que le général de Kinglin avait laissé tomber aux mains des républicains, fut arrêté et subit à Strasbourg une longue détention qui se termina, en 1800, par son acquittement. N'ayant pu obtenir de l'emploi du gouvernement consulaire, il reprit ses projets de conspiration, fut le principal agent de la réconciliation de Moreau et de Pichegru, et revint à Paris, peu de temps avant Cadoudal, Pichegru et autres. Arrêté en même temps que ces derniers, il fut jugé et condamné à mort; mais Napoléon I" commua sa peine en celle de quatre années de détention qu'il subit au château d'If. Il y mourut quelques jours avant d'être mis en liberté.
système de terreur que sa propre conservation exige qu'il adopte par la suite. Je n'ai pas besoin de vous dire, mon cher père, quelle sensation cette nouvelle a faite ici, vous savez vous-même assez combien le sort de ce pays-ci est lié à celui de la France pour sentir qu'elle a dû vivement alarmer les esprits.
Cet événement, dont il m'importait de vous faire connaître tous les détails parvenus jusqu'à présent à ma connaissance, m'a fait négliger, mon cher père, de vous remercier de la lettre de M. de Stein que vous avez bien voulu joindre à la vôtre du 17 février. Je l'ai lue et relue avec grand plaisir et suis parfaitement de votre avis à son égard ; les principes qu'il y manifeste dénotent un esprit éclairé et un sens droit; mais je conviens avec vous qu'il aurait parfaitement bien fait s'il avait laissé dehors le duc de Brunswick qui a toujours brillé davantage par ses talents militaires que par son caractère que tout le monde sait être faux et intéressé, et c'est surtout cette dernière qualité qui Ta engagé à employer tout son crédit auprès du roi de Prusse pour empêcher qu'il ne s'opposât à l'occupation du Hanovre et cela, dit-on, dans la crainte de voir ces États inquiétés à cette occasion, car cette opposition avait, le printemps passé, été résolue par le Roi, MM. de Haugwitz, Lombard, Koikeritz et tous les autres, mais les conférences de Magdebourg auxquelles vous savez que le Duc de Brunswick assista détruisirent ce beau plan.
La conduite du cabinet de Berlin dans l'affaire de l'ordre équestre est parfaitement analogue à l'esprit qui
le dirige depuis dix ans et je ne vois malheureusement pas que cette affaire puisse s'arranger sans que Bonaparte intervienne en y parlant en maître, si toutefois les sujets majeurs qui doivent, à l'heure qu'il est, l'absorber entièrement lui en laissent le loisir.
Le général Marmont a, hier, commencé l'inspection du corps d'armée expéditionnaire qui est sous ses ordres et, malgré la grande activité qui, depuis l'arrivée ici de ce général, paraît avoir redoublé dans le but d'achn elles préparai ifs, il est cependant à supposer que les événements de Paris y mettront encore du retard. Ce général a été remplacé, dans ses fonctions d'inspecteur général de l'artillerie, par le général Sougis; le général Mortier, rappelé à Paris pour reprendre un commandement dans la garde consulaire, le sera par le général Dessoles qui commande à présent à Osnabruck.
Le commandement du corps suisse qui, par la dernière transaction entre ce pays et la France, a été placé à sa solde, vient d'être conféré à Louis Bonaparte. On va voir avec lui renaître la place de colonel général des Suisses.
Adieu, mon cher père, me voilà pour aujourd'hui au bout de mon latin.
ARCHIVES DU COMTE Cil. DE NESSELRODE.
Le comte Guillaume de Nesselrode à son fils.
Dusseldorf, le 24 lévrier 1804.
ii été bien fâché, mon très cher fils, de la peine que vous avez bien voulu prendre de me transmettre la copie de votre main du rapport du Grand Juge Régnier1 à son gouvernement; je l'ai reçue avec votre lettre du c21 courant, qui m'a été remise hier, sur les 5 heures du soir.
Avant-hier au matin, nous reçûmes déjà ici, par le moyen d'une estafette expédiée de Liège, en date du 21 février, au chef du Bureau des postes d'ici, la proclamation, que le général en chef Murât, gouverneur de Paris, avait jugé à propos de faire joindre à l'ordre du jour dans le but d'informer ses soldats qu'un attentat avait été tramé contre la vie du Premier Consul, et hier matin nous reçûmes, par la même voie, le rapport du Grand Juge sur cet événement, que vous venez de m'adresser. Je ne me donnerai point la peine de faire l'analyse de la première de ces pièces, puisque ce n'est que du bavardage français à des soldats Français. Le Premier Consul a trouvé depuis longtemps le secret d'habituer leurs oreilles, à n'entendre que ce qu'il veut bien leur faire croire, et surtout les choses de nature à
1. Rég.nieh (Claude-Ambroise, duc de Massa), homme d'Étal français (1750-1814). Devint Grand Juge en 1802.
satisfaire son ambition personnelle; mais le langage du Grand Juge qui s'adresse à la nation législative pour lui dénoncer un événement qui menace immédiatement l'existence de la République par la mort d'un seul homme, et qui ne contient que des assertions frivoles et sans preuves, est digne de tout le charlatanisme du maître, dont il est l'organe. On a certainement eu raison de commencer la procédure contre le général Moreau, en le faisant mettre aux fers, puisqu'on en était plus sûr de le faire mourir après, car il y a longtemps que ce général avait déplu à Bonaparte, et ce dernier sait bien pourquoi. Quant à Pichegru, je pense bien qu'on lui accordera un répit, jusqu'à ce qu'on l'ait pris; mais Georges, l'infâme Georges sera pendu à coup sûr, dès qu'on le prendra, puisqu'il a osé se plaindre de ce que le Premier Gonsul n'a tenu aucune des conditions envers lui, pour lesquelles il s'était engagé en concluant la Paix de la Vendée. Mais tout ce discours du Grand Juge ne renferme que du galimatias, digne du temps de l'ancien Directoire et du Comité du Salut Public, dans un style qui nous rappelle beaucoup celui des sans-culottes. Aussi je crains fort, que si Bonaparte continue de s'amuser à des jeux si innocents avant de passer en Angleterre, il ne s'expose à voir bientôt se l'approcher ces époques révolutionnaires qui ont obscurci pendant si longtemps la gloire de la France, que le grand Bonaparte a rétablie dans toute sa splendeur par un coup de sa baguette, le 18 Brumaire. Que deviendront tous ces beaux lycées à Paris, si une
ois le peuple souverain et les Armées se mettent en mouvement?
Après cela, je pense encore, mon cher fils, que tous ces beaux compliments répandus dans le discours du Grand Juge contre la perfide Angleterre auraient gagné à attendre que Bonaparte se fût rendu de sa personne en Angleterre, car l'on parle mieux encore, il me semble, lorsqu'on est près de son ennemi, que lorsqu'on en reste à distanee; je n'ajouterai plus rien aujourd'hui parce que je suis encore un peu malade, que le départ du courrier de la poste me presse, et que je répondrai mardi prochain au reste du contenu de votre lettre.
Le comte Charles de Nesselrode à son père.
La Haye, le 13 mars 1804.
En ce qui touche les derniers événements, nous ne sommes ici guère mieux informés que les gazetiers et nous n'en savons pas beaucoup plus que ce qu'ils veulent bien apprendre au public. Le Moniteur d'avanthier nous donne la liste de toutes les personnes comprises dans la conspiration ; j'y ai vu avec bien de la peine un homme que j'ai beaucoup connu en Russie et qui est le marquis de Rivière1, aide de camp du comte
1. Rivière (Charles-François de Rifl'ardeau, marquis, puis duc de), général et diplomate français (i 763*1828). 11 était sous-lieufeiianf
ii. — 10
290 ARCHIVES DU COMTE Cil. DE NESSELRODE.
d'Artois, que vous avez certainement rencontré chez Lord Whitworth où il logeait. Il y a encore les deux Polignac1 et ce sont les seules personnes de marque connues jusqu'à présent, je ne doute pas qu'il n'y en ait encore d'autres et que cette affaire ait des ramifications plus étendues qu'on ne le croit, car il n'est pas à supposer que Moreau et Pichegru se soient légèrement embarqués dans une entreprise à exécuter uniquement avec le concours d'une cinquantaine de gredins comme Georges et ses adhérents. Quoi qu'il en soit, il est toujours bien triste de voir ces deux grands hommes, sans contredit les plus honnêtes et les plus probes tjue la Révolution ait produits, terminer sur l'échafaud leur
aux gardes-françaises à l'époque de la Révolution. Émigré avec le comte d'Artois et chargé parce prince d'une mission dans la Vendée, il y fut arrêté. Il prit part, en 1804, au complot de Cadoudal et se vil condamner à mort, peine que Napoléon commua en une détention perpétuelle, sur lesinstances de Joséphine et de Murât. La Restauration de 1814 lui valut, avec la liberté, le grade de maréchal de camp. Pair de France en 1815, ambassadeur à Constantinople de 1810 à 1820. Gouverneur du duc de Bordeaux en 1826.
1. Polignac (Armand-Iléraclius, comte, puis duc de), né en 1771. mort en 1847. Aide de camp du comte d'Artois (1814), il fut nommé successivement ensuite maréchal de camp, député (1815), pair de France (1817). Il prit le titre de duc après la mort de son père (1817) et devint, plus tard, premier écuyer du roi Charles X. II fut un des pairs qui ont refusé de prêter serment à la royauté de 1830. Depuis lors, il vécut dans la retraite.
. Polignac (Jules, prince de), diplomate et ministre français, frère du précédent, né en 1780, mort en 1847. Rentré en France, avec son frère, à la suite du comte d'Artois, en 1814, Jules reçut une mission diplomatique auprès du pape qui le créa prince romain. Pair de France (1816\ ministre des Affaires étrangères (8 août 182!)), président du conseil le 17 novembre suivant.
carrière brillante. On dit que tous les deux, Piehegru surtout, car il a beaucoup plus de caractère, ont dans leur interrogatoire montré une grande fermeté et un sang-froid imperturbable. Le comte de Vaudreuil1 a été exilé à Aix-la-Chapelle et sa femme, la sœur des Caraman, a été tout à fait renvoyée de France; c'est ce que nous avons ici de plus nouveau de Paris. Ces événements n'empêcheront pas les préparatifs expéditionnaires d'aller leur train; avec 22 voiles, le contreamiral Verhuel, dans la semaine dernière, a très heureusement passé de Flessingue à Oslende, d'où il y est revenu par terre pour conduire une seconde escadre. Ce ne sont là que des préludes insignifiants; il me tarde de les voir en pleine mer td'où, en cette saison, il sera impossible de faire déguerpir les croisières anglaises qui ont eu le talent de rester à poste fixe pendant les plus violentes tempêtes. Depuis la dernière conspiration, toutes les communications directes de ce pays-ci avec l'Angleterre sont interceptées par les Français qui dans les ports de mer comme dans les petits villages pêcheurs, le long de la côte, d'où se faisait un commerce de lettres clandestin et très suivi, ont doublé de
1. Vaudreuil (Joseph-François de Paule, comte de), général français (1740-1817). Il lit ses premières armes pendant la guerre de Sept ans et devint successivement aide de camp du prince de Soubise, officier supérieur de gendarmerie et lieutenant général. Il fut. en outre, nommé grand fauconnier de France, suivit en 1782 le comte d'Artois au siège de Gibraltar et, en 1789, émigra en même temps que ce prince, dont il fut le fidèle compagnon d'exil. A la Restauration, il fut nommé pair de France et gouverneur du Louvre.
vigilance, ce qui nous prive de nouvelles d'outremer. Celles que publient Messieurs les Français sonl comme de raison très défavorables à l'Angleterre ; elles parlent d'une défaite complète que doit avoir éprouvée le Marquis de Wellesley1 aux Indes- Orientales et de la prise par leur amiral Linois de l'Ile de Sainte-Hélène, mais tout cela a encore besoin de confirmation anglaise.
La Haye, le 23 mars 1804.
Le général de Marmont a fait, mardi passé, une courte apparition à la Haye, il a assisté avec tout son étatmajor au bal qu'a donné, ce jour-là, l'ambassadeur de France et a continué le lendemain sa tournée par Haarlem et Alkmaar. A Utrecht, où il va fixer son quartier général, il n'a pas mis moins que les neuf plus belles maisons de la ville en réquisition pour se loger, lui,
1. Wellesley (Richard-Colley, marquis), célèbre homme d'État anglais (1760-1842). Entré au conseil privé en 1793, il fut créé, en 1797, pair d'Angleterre, avec le titre de baron de Mornington, qu'il échangea, deux ans plus tard contre celui de marquis de Wellesley. Gouverneur général des Indes en 1797; il sollicita lui-même son rappel en 1805. Envoyé en Espagne en 1808; ministre des Affaires étrangères (1809); lieutenant d'Irlande (1821); Grand-Inlendant à la cour (1830-1833).
ARCHIVES DU COMTE Cil. DE NESSELRODE.
avec ses aides de camp, en menaçant d'employer la force armée, si l'on ne les lui remettait pas de bon gré; voilà ce qui est encore plus grave que la saisie des marchandises anglaises en Zélande où toutefois l'on n'en a confisqué que très peu et d'une valeur peu considérable; mais c'est surtout sur le Brabant Batave qu'a pesé cette mesure dans un endroit nommé Til bourg. On y a pris à un fabricant de draps cent mille florins de marchandises qui avaient été fabriquées dans le pays, mais qu'on avait munies du timbre anglais, afin de pouvoir mieux s'en défaire.
La seule nouvelle directe que nous avons ici de l'Angleterre est celle d'un embargo qui avait été mis sur tous les vaisseaux neutres, à destination des ports de la Hollande et qui doit avoir été levé, mais qu'on craignait de voir renouveler. Je doute que ces craintes soient fondées car je ne vois pas le but d'une pareille mesure. L'Angleterre devant être extrêmement intéressée à conserver avec le continent des moyens de communication beaucoup moins sujets à des longueurs, sans quoi elle aurait depuis longtemps jugé à propos de bloquer les ports de ce pays-ci.
Quant à la conspiration de Paris, il n'y a rien de nouveau; vous saurez sans doute que Victor Caraman a obtenu la permission de retourner à Berlin sous responsabilité prussienne. C'est sa femme qui, en personne, a sollicité ce pardon au moment où le Premier Consul montait en voiture; celui-ci lui répondit d'abord qu'il ne pouvait lui rendre son mari, puisqu'il s'était avisé
29i ARCHIVES DU COMTE CH. DE NESSELKODE.
d'intriguer contre lui. Madame Bonaparte survint, s'intéressa pour la belle solliciteuse et obtint ce qu'elle avait demandé.
Je ne vous parle pas des exploits de la flottille batave, car la Gazette de Leyde de ce jour en donne tous les détails; vous y verrez qu'il n'aurait tenu qu'aux grenadiers français de détruire sir Sidney Smith ' avec toute son escadre et qu'il a fallu tout le flegme de l'amiral batave pour calmer leur transport.
Le comte Guillaume de Nesselrode à son fils.
Dusseldorf, le 23 mars 1804.
Une estafette arrivée ici hier à midi de la rive gauche du Rhin nous a porté la nouvelle, qu'un gros détachement français de la garnison de Strasbourg venait d'enlever dans le territoire de l'électeur de Bade, M. le duc d'Enghien, fils de M. le prince de Condé.
Le citoyen Massias, ministre de la Cour de Bade, n'a présenté qu'après cet enlèvement les lettres réquisitoriales pour la marche des troupes; ceci même ne paraît pas trop conforme aux règles de la diplomatie.
1, Smith (William-Sidney). Voir page 216.
Qu'en pensez -vous? La poste d'hier ne m'a rien porté de votre part.
Je vous souhaite le bonjour.
Le comte Guillaume de Nesselrode à son fils.
Dusseldorf, le 27 mars 1804.
Je me sais bon gré, mon cher fils, de vous avoir annoncé par le courrier de vendredi dernier la nouvelle de l'enlèvement de M. le duc d'Enghien sur le territoire de Bade, puisque vraisemblablement j'ai eu le mérite de vous en donner le premier avis, votre lettre du 25 ne contenant pas un mot encore à ce sujet, non plus que les feuilles du sieur Luzac de la même date; je suis très éloigné, mon cher fds, de prétendre à l'égard de ce dernier qu'il manque de circonspection vis-à-vis de 200 mille combattants, tandis qu'il n'en a pas à opposer, mais serait-ce manquer aux règles de la prudence que d'exiger de lui, qu'il rendît compte des événements désastreux qui se passent dans son pays et pour ainsi dire sous ses yeux? A moins qu'on ne prétende, que l'autorité du Premier Consul, depuis son concordat avec la Cour de Rome, ne s'étende jusqu'à l'interdiction de l'usage du premier sens commun, même dans les pays qu'il n'a pas jugé à propos de soumettre à sa dominalion. Des émigrés hollandais qui sont ici m'avaient pré-
venu déjà, que ce butin fait par les dernières exactions des douaniers français en Zélande n'était pas aussi considérable qu'ils s'y attendaient. Ces exactions ont pesé le plus sur les habitants du Brabant Hollandais, notamment de la petite ville de Tilbourg, qui dans tous les temps s'avisaient de faire imprimer le timbre anglais sur les draps de leur fabrication pour les vendre d'autant plus cher; aussi à n'en juger qu'au point de vue moral, il n'y a pas eu si grand mal, à ce que ces habitants aient été pinces un peu dans cette occurrence, si toutefois cette utile leçon peut les dégoûter de cette fraude mercantile qu'ils exercent depuis si longtemps; mais de consentir à laisser chasser de leur maison huit des habitants les plus notables de la ville d'Utrecht pour y loger le général Marmontet son état-major, cette mesure même ne serait ni sage, ni prudente de la part du gouvernement batave, puisqu'elle augmenterait encore l'émigration des citoyens aisés de la République en pays étrangers, et n'aiderait par conséquent pas à couvrir le déficit dans les finances dont le sieur Luzac vient de nous délivrer le budget dans la dernière de ses feuilles du 25 courant et à moins que cette mesure de chasser les citoyens de leurs maisons à Utrecht ne soit de nécessité urgente pour contribuer à favoriser la grande expédition contre l'Angleterre, il sera permis de croire, je pense, que ce procédé n'est ni d'un ami, ni d'un bon allié et j'ose espérer que Luzac pensera de môme, malgré (jue sa circonspection l'empêchera de le dire.
ARCHIVES DU COMTE Cil. DE NESSEI.RODE.
Le comte Charles de Nesselrode à son père.
La Haye, le 27 mars 1804.
Quoique la nouvelle que vous m'avez mandée, mon cher père, dans votre lettre du 25, soit bien navrante, je ne vous en suis pas moins reconnaissant, car dimanche passé, au moment où je l'ai reçue, elle n'était pas encore connue ici, mais elle ne tarda pas à l'être généralement, dès l'arrivée du Moniteur du 22, contenant le procès-verbal de la Séance du Tribunal militaire, nommé par le général Murât et composé de sept officiers, à l'effet de juger ce pauvre Duc d'Enghien. Après lui avoir fait subir un interrogatoire et établi avec un semblant de légalité les preuves de sa culpabilité, ses juges l'ont unanimement condamné à mort; la sentence aussitôt prononcée fut envoyée au Grand Juge et à la confirmation du Premier Consul. Il l'a signée, à ce que dit une nouvelle, venue hier au soir d'Anvers, et l'exécution de ce malheureux Prince, qu'on dit être le plus estimé et le plus distingué de la famille par son mérite personnel, s'en est suivie aussitôt et a eu lieu au château de Yincennes. Nous voulons encore espérer que cette nouvelle est fausse; en attendant, elle a répandu ici une consternation générale et soulevé toute l'indignation que doit inspirer une pareille atrocité qui n'était pas même politique et que l'on voit
avoir été commise par un esprit de vengeance particulière dont la composition du conseil de guerre porte tout le cachet, car le général Hulin1 qui le présidait est un des capitaines de garde du Consul et les autres officiers pour la plupart ses créatures. Nous voilà donc revenu au règne de la Terreur, au Comité de Salut Public et malheureusement il n'y a pas de 9 thermidor à espérer de sitôt, car le tyran qui gouverne à présent la France et l'Europe possède bien autrement que son prédécesseur l'art de régner sur les Français, de leur ôter tout esprit public et de les rendre tellement frivoles qu'ils verront avec indifférence tout ce qu'il lui plaira de faire pour consolider son pouvoir; et la preuve la plus évidente que chez cette nation les qualités les plus éminentes se trouvent rarement réunies avec le caractère et la fermeté sans lesquels elles ne brillent que d'un faux éclat, c'est que Moreau se soit abaissé à écrire au Premier Consul, s'avouant coupable de beaucoup d'inconséquences, mais déclarant n'avoir jamais trempé dans la conspiration et lui demandant pour ainsi dire de lui faire grâce. Bonaparte a répondu que les choses étaient trop avancées et qu'il ne pouvait arrêter le cours de la Justice à laquelle il a fait remettre la lettre qui ne fera que servir de preuve contre lui, mais peut-être
1. Hulin (Pierre-Augustin), général, comte de l'empire, fils d'un marchand fripier, né à Paris en 1758, mort en 1841. Général de brigade, en 1804, reçut le commandement des grenadiers à pied de la garde consulaire, présida la commission militaire chargée du jugement du duc d'Enghien, combattit en Prusse en 1806 et fut nommé, l'année suivante, général de division,
que cette démarche le sauvera, car il n'y a pas de quoi s'alarmer de l'existence d'un homme capable d'une pareille faiblesse.
Jusqu'à présent les nouvelles de Paris, celles de Londres arrivées hier par Rotterdam disent le Roi, remis au physique comme au moral, ayant déjà été en étal de travailler avec ses Ministres. Le 19 a été levé l'embargo dont je vous ai parlé vendredi dernier; dans le public, on ignorait les raisons qui avaient donné lieu à cette mesure extraordinaire.
Le comte Charles de Nesselrode à son père.
La Haye, ce 30 mars 1804.
Malheureusement la nouvelle que je vous mandais mardi ne s'est que trop vérifiée, mon cher père; c'est le 21 de ce mois, à l'aube du jour, qu'a été fusillé ce pauvre Duc d'Enghien par 25 hommes de la gendarmerie d'élite dans un des fossés secs du château de Yincennes où il n'était arrivé que la veille à quatre heures du soir; il trouva son Conseil de guerre assemblé, la procédure dura pendant une partie de la nuit et déjà à trois heures du matin se commit cette atrocité qui souillera à jamais la mémoire de celui qui l'a ordonnée et qui, dans l'esprit de tous les hommes sensibles et bien pensants, doit le précipiter du faîte de l'admi-
ration que toutes ses autres actions avaient inspirée. Ceci est d'une lâcheté sans exemple, d'autant plus <[iie cette mesure ne peut être d'aucune utilité; il ne détruit pas la famille des Bourbons, car il reste encore assez de Princes de cette malheureuse dynastie qui pourraient revendiquer leurs droits légitimes, aussi n'y gagne-t-il absolument rien. On prétend que le Duc de Berry est encore caché à Paris; on dit également qu'il y a eu, en outre, dix-huit personnes de fusillées dans cette même nuit du 20 au 21 mars; ce ne sont cependant que des bruits très peu fondés que je ne vous garantis nullement, mais ce qui est très sûr, c'est que Dumouriez, que toutes les gazettes annoncent être sur le Continent, n'a pas quitté l'Angleterre, car j'ai vu une lettre de Londres du 20 de ce mois de quelqu'un qui affirme avoir dîné avec lui la veille. Cette même lettre, nous donnant des nouvelles très rassurantes de la santé du Roi, parle aussi de la coalition du parti Fox1 avec celui de Grenville*, ce qu'en Angleterre ils appellent coopé-