Fox (Charles-Jacques), homme d'État anglais
2. Gre.wille (William Wyndam, lord), homme d'État anglais, né en 1759 mort en 1834. Il entra au Parlement en 1782, y défendit la politique de Pitt, son cousin, devint son collègue dans le cabinet de 1789, d'abord comme secrétaire d'État de l'intérieur, puis des affaires étrangères (1791). Se retira avec Pitt en 1801, siégea à la chambre des lords dont il faisait partie depuis 1790, reparut en 1806, à la tête du fameux ministère de la coalition qui réunissait Fox et Lord Grey, mais abandonna le pouvoir seize mois après, irrité de la résistance qu'il trouvait dans Georges III pour l'émancipation des catholiques d'Irlande. On le vit depuis flotter dans la chambre des Lords entre les tories et les whigs. En 1809, il fut nommé chancelier de l'université d'Oxford.
ration en vue de faire tomber le ministère actuel qui ne peut se soutenir longtemps et qu'il sera à jamais honteux pour la nation anglaise d'avoir laissé continuer ces opérations faibles et ineptes.
M. Pitt ne s'est pas encore joint à celte alliance, ce qui, à ce qu'on dit, tient à un refroidissement entre lui et lord Grenville causé par l'ambition démesurée de ce dernier. Ce qui plus que toute autre chose nous annoncerait la chute prochaine de ce ministère ridicule et plat, c'est que, dans la séance du parlement dans laquelle M. Pitt fit la motion de faire faire une revision de l'administration du département de la marine, la minorité de l'opposition n'a été que très peu considérable et qu'un grand nombre de membres avaient quitté la salle au moment du scrutin ce qui pronostique un changement.
Le comte Guillaume de Nesselrode à son fils.
Dusseldorf, 30 mars 1804.
Je me sais toujours bon gré, mon cher fils, d'avoir pu acquérir à vos yeux le mérite de vous avoir donné, par ma lettre du 23 courant, la première nouvelle du jugement prononcé par une cour martiale contre M. le duc d'Enghien, quoique vous en ayez été instruit peu
après par le Moniteur, ainsi que vous me le dites par votre lettre du 27, arrivée hier au soir; je suis parfaitement de votre avis, que ce jugement porte l'empreinte exacte d'un arrêt rendu par le Comité de Salut Public du temps de la Terreur. Aussi étais-je persuadé déjà, dès le mois d'août dernier, avant que je ne partisse de Francfort, que Bonaparte, sur le refus que firent Louis XVIII et les Princes Français de se prêter à l'offre qui leur fut faite sur les insinuations de la Cour de Berlin, d'une pension considérable de la part de la République s'ils renonçaient à leurs droits au trône de France, avait fermement résolu de ramener le terrorisme en France. Ceci était pour lui le seul moyen sûr de se maintenir à la tête de la République, dont il venait de se faire nommer chef à vie, avec pouvoir d'en disposer après lui, en faveur de qui lui conviendrait, et le succès de cette mesure ne pouvait guère lui manquer grâce à tous les éléments jacobins, qu'il avait employés dans la fondation de sa nouvelle République, et dont il avait eu grand soin d'entourer sa personne, sous le prétexte spécieux de vouloir réconcilier tous les partis en France, mais, dans le fond, pour rester le maître d'y ramener le terrorisme. Toutes et quantes fois qu'il se trouve inquiet sur son existence personnelle, ce qui lui arrive souvent, lorsqu'il ne combat pas à la tête des armées, et avant même que les Anglais eussent renouvelé leurs trames infernales contre lui et tous les compliments de félicitation qu'il reçut sur la conservation de ses jours si précieux pour le bonheur de la France,
ARCHIVES DU COMTE Cil. J)E NESSELHODE. 303
rien ne put tenir son âme dans cet équilibre tranquille, si indispensable à l'exécution de ses hautes conceptions, aussi je me flatte, qu'après avoir fait mettre à mort tons les prévenus arrêtés dans cette horrible conspiration contre le bonheur de la France, le Premier Consul, avec l'aide de la Providence, ne tardera pas davantage à conquérir l'Angleterre, afin que la paix puisse être rendue au reste de l'Europe, que Bonaparte voudra laisser subsister encore.
Eh bien ! voudriez-vous croire, mon cher fils, qu'à celte époque du mois d'août, dont je viens de parler, après le refus des Princes Français aux propositions de Bonaparte, et où il ne resta plus d'autre sûreté individuelle pour lui que de se jeter entre les bras des Jacobins, tous les ministres réglant les destinées des grands États de l'Europe en furent très exactement instruits et, j'en suis sûr, tous opinèrent qu'il fallait laisser aller tranquillement les choses, garder ses mains dans ses poches et suivre les destinées du sort.
Je termine ma lettre en vous embrassant bien tendrement.
Le comte Guillaume de Nesselrode à son fils.
Dusseldorf, ce 5 avril 1804.
Un gendarme de la Garde du Consul, mon cher fils, qui passa ici samedi dernier, escortant Mme de Schwi-
cheldt, qui a été relâchée de la Salpêtrière sur les plus fortes instances du marquis Lucchesini près du gouvernement français pour retourner à Hanovre, a dit ici, avoir assisté en personne à l'exécution de M. le duc d'Enghien, qui a eu lieu, pendant la nuit, dans les fossés du château de Vincennes. 11 n'y a donc plus à en douter, cet acte de cruauté vient de ramener en plein le système de la terreur en France sous le règne bienfaisant qu'y exerce le Premier Consul. Pour en revenir à la dame Schvvicheldt, je vous dirai, que plusieurs officiers de la garnison d'ici, ainsi que des émigrés hollandais qui ont dîné et soupe avec elle à la table d'hôte de l'auberge, où elle s'est reposée pendant vingtquatre heures des fatigues de son voyage, ont assuré l'avoir trouvée encore assez jolie par sa figure, avec beaucoup de gaieté dans l'humeur, et c'est, je pense, ce qu'on peut appeler une femme à toute épreuve et celles-ci sont rares; elle s'est beaucoup vantée d'avoir été intimement liée dans sa jeunesse avec la célèbre Duchesse de Courlande, née de Medem, que bien vous connaissez.
S'il est vrai, mon cher fils, que Moreau a pu avoir la faiblesse de faire un aveu quelconque dans sa lettre à Bonaparte, il méritera bien le sort qui l'attend, et me convaincra comme je l'ai souvent déjà été dans le courant de ma vie, qu'on peut être à la guerre un homme de grand courage, malgré qu'on soit un grand poltron d'esprit.
ARCHIVES !>U COMTE Cil. DE RESSELRODE.
Le comte Charles de Nesselrode à son père.
La Haye, ce 10 avril 1804.
La Gazette de Leyde vous donne aujourd'hui tout ce que nous avons de nouveau ici dans ce moment et il ne me reste qu'à y ajouter deux anecdotes qui, sans grande importance quant aux faits, sont cependant curieuses. L'une se rapporte à l'exécution de ce malheureux duc d'Enghien; il refusa de se faire bander les yeux, en disant que c'était une mode révolutionnaire; le premier rang des gendarmes composé de huil hommes jeta bas les armes, alors les officiers commandèrent : « Second rang en avant! feu! » à quoi, moins courageux que le premier, il obéit. La seconde est assez marquante dans la diplomatie moderne. — Si parmi les réponses du corps diplomatique de Paris à la. note de M. de Talleyrand et au rapport du Grand Juge sur la connivence de M. Drake. avec les conspires, vous n'avez pas trouvé celle du Ministre de Suède, le baron Ehrenswaerd, c'est qu'on la dit si forte qu'on n'a pas jugé à propos de la faire imprimer. Des traits de caractère de ce genre sont très rares dans ces temps-ci.
Sur quoi, mon cher père, je vous prie d'être assuré de mon tendre et respectueux attachement.
306 ARCHIVES DU COMTE Cil. J)E SESSELRODE.
Le comte Charles de Nesselrode à son père.
La Haye, ce 5 niai 1804.
Voilà donc, enfin, ce ministère anglais culbuté, mon cher père, mais nous ne savons pas encore comment il sera remplacé, car la nouvelle que nous en donne aujourd'hui la Gazette de Leyde qui y fait entrer M. Pitt et Fox, est encore très vague et d'autant plus incroyable que les opinions de ces deux individus sont très différentes et qu'ils ne peuvent être réunis que pour forcer les anciens à la retraite. Si toutefois elle est constatée, on croit que cette union ne durera pas et que le parti Fox devra sauter avant peu ; il reste à savoir quels seront les résultats de ce changement; on craint qu'il ne soit peu favorable à la paix ; la guerre sera faite avec plus d'énergie et Ton tachera d'embraser de nouveau tout le continent. Le cabinet de Berlin résistera plus que jamais aux guinées anglaises, d'après les nouvelles que j'en ai, et nous, qui sommes la seule puissance en état de nous opposer aux desseins ambitieux du nouvel Empereur, nous sommes trop éloignés pour pouvoir agir, sans quelque autre puisssance. A Pétersbourg la nouvelle de la mort du duc d'Enghien. a fait la plus vive sensation; on a porté pour lui un deuil de quinze jours, pendant lesquels le général Hédouville1 n'est
1. Hédouville (Gabriel-Théodore-Joseph, comte d'), général et diplomate (\ 755-1 825). Général de brigade en 1703, se distingua à
pas sorti. L'anecdote suivante va vous prouver encore davantage sur quel pied nous sommes avec le gouvernement français. 11 se trouve, à notre légation à Paris, un jeune attaché nommé Baikofï; il avait eu le malheur de déplaire à Sa Majesté Gauloise qui demanda à Oubril de le renvoyer; celui-ci, n'ayant pas le droit de le faire sans motif, attendit l'occasion et profitant de l'envoi d'un courrier, le fit partir de cette manière. Arrivé à Saint-Pétersbourg, il y a été comblé de faveurs, nommé Gentilhomme de la Chambre et renvoyé de nouveau à Paris, après avoir reçu une maison et une gratification de mille ducats. D'après lui, il paraît que « l'aigreur s'en mêle et elle pourrait fort bien percer dans les mesures qu'on prendra à la suite des événements annoncés pour le 14 juillet. A Berlin, les dispositions sont tout à fait différentes; on y parle déjà d'une ambassade extraordinaire à envoyer à Paris et il est question d'en charger le prince Hatzfeld ou bien Tauentzien; je suis curieux d'apprendre si ce dernier l'acceptera.
Kayserslauternn, prit part à la première pacification de la Vendée en qualité de chef d'état-major de Hoche (1 790), reçut du Directoire le gouvernement de St-Domingue, dut abandonner cette colonie après avoir vainement combattu Toussaint Louverture, fut investi ensuite du commandement en chef de l'armée de l'Ouest, et parvint par d'habiles négociations, à pacifier de nouveau la Vendée et la Bretagne. Ministre plénipotentiaire en Russie (1801-1804), sénateur, chambellan, comte de l'Empire (1805), Hédouville fit la campagne de Prusse en 1800, comme chef d'état-major de Jérôme Bonaparte, vota la déchéance de Napoléon dans le sénat en 1814, fut élevé à la pairie par Louis XVIlf, et vécut depuis dans la retraite.
Le comte Guillaume de Nesselrode à son fils.
Dusseldorf, 22 mai 1804.
Le comte de Merveldt, général autrichien, un des hommes de cette armée les plus distingués par le cœur et l'esprit, qui a séjourné ici, cet hiver, pendant une quinzaine de jours, et dont je crois vous avoir parlé déjà une fois, de retour à Vienne depuis le commencement de ce mois, vient d'écrire au comte de Nesselrode- Reichenstein, qui est ici encore, ce qui suit : « A mon arrivée dans cette capitale, monsieur le Comte, je n'ai nullement trouvé les esprits disposés à faire aucune résistance convenable pour soustraire le monde au despotisme français duquel nous sommes si incessamment menacés par tout ce qui vient de se passer en France, et qui a si souvent fait l'objet de nos conversations. La plus grande apathie règne dans toutes les têtes, et c'est assez vous dire qu'elles sont sans aucune énergie ; des idées philanthropiques, qui ne sont certainement pas applicables dans la circonstance et manquent d'opportunité tout au moins, les occupent exclusivement. »
Je vous prie, mon cher fils, de vous rappeler que cette communication confidentielle que je vous fais, n'est que pour vous seul.
ARCHIVES DU COMTE CH. DE NESSELRODE. 50i>
Le comte Charles de Nesselrode à son père.
La Haye, ce 18 mai 1804.
Ce n'est que depuis le 15 que nous avons eu connaissance de la note remise par Klupfel. On en a fait un secret, Dieu sait pourquoi, et voilà ce qui fait que je ne vous en ai parlé dans ma dernière lettre qu'avec beaucoup de circonspection. Cette pièce m'a paru très forte, et si, comme vous l'observez très bien, elle a été remise un an trop tard, et c'est aussi l'avis de mon ministre, au moins prouve-t-elle qu'il y a encore du nerf dans notre gouvernement et qu'il n'est pas tout à fait disposé à se soumettre à la volonté suprême du nouvel Empereur des Français. Le nouveau ministère anglais tâchera sans doute de le maintenir dans ces dispositions; présidé par M. Pitt, dont tous les discours ne respiraient que guerre et vengeance, il n'y a pas de paix à espérer de sitôt de ce changement. La guerre se fera avec plus d'énergie et d'habileté et le Continent en sera probablement encore la victime. Pour s'assurer de nous, on parle de la nomination de M. Fox à l'ambassade de Saint-Pétersbourg, car il est presque décidé qu'il n'entrera pas dans le ministère, vu l'aversion qu'a pour lui le Roi, mais il est difficile de supposer qu'il l'accepte, à moins de présumer qu'on veuille payer ses dettes et lui faire un pont d'or. Lord Hawkesbury aura probable-
310 ARCHIVES DU COMTE Cil. DE NESSELRODE.
ment le ministère de l'intérieur, mais tout ceci, cependant, n'est qu'une donnée vague, car l'on ne sait pas encore positivement de qui M. Pitt composera le Conseil, mais la nouvelle ne tardera pas, je me flatte, de nous en arriver.
Le comte Charles de Nesselrode à son père.
La Haye, ce 25 mai 1804.
L'arrivée à La Haye d'un général Chitrof, voyageant par ordre de l'Empereur et les courriers qu'il m'a fallu faire pour lui faciliter et préparer des moyens de passer en Angleterre m'ont empêché, mon cher père, de vous écrire mardi dernier; il me reste donc aujourd'hui à vous accuser la réception de deux de vos lettres du 18 et 22 mai et «à vous remercier surtout pour le tahleau de la disposition des esprits à Vienne contenu dans la dernière et d'autant plus intéressant qu'il est tracé par un homme de mérite qui, d'après ce que j'en ai toujours entendu dire, joint à une tête très bien organisée un caractère droit et intègre, ce qui se trouve rarement réuni dans les serviteurs autrichiens. Avec de telles dispositions et de semblables idées philanthropiques, l'Europe ne sera pas délivrée du joug sous lequel elle gémit. Tant qu'on ne parviendra pas à faire changer de politique le cabinet de Berlin et à tirer celui de Vienne
de son apathie, le nouvel Empereur ira son train et se fera couronner le 16 juillet comme il s'est fait déclarer Majesté Impériale par le Sénatus-Consulte du \6 thermidor, dont je ne vous envoie pas de copie, puisqu'il se trouve imprimé dans toutes les feuilles publiques. La reconnaissance de cette nouvelle dignité rencontrera quelques obstacles chez nous, surtout à présent qu'on a commencé à montrer une fois les dents. Dieu veuille qu'on persiste dans cette attitude et qu'on soutienne les mesures adoptées, car même sans embraser de nouveau tout le Continent, nous le pouvons, en cessant nos relations avec le gouvernement français, en lui fermant le Sund par une alliance avec la Suède et le Danemark et en l'empêchant comme cela de tirer de nous ses munitions de marine dont il ne saura se passer. Assurément le moyen que vous proposez dans votre lettre du 18 mai serait plus court et dans six semaines tout pourrait être fini, mais pour cela il faudrait l'adoption d'un plan uniquement basé sur le bien général, éloigné de tout intérêt personnel et particulier, et une promptitude dans l'exécution que, depuis dix ans, hélas! nous n'avons rencontré que chez les généraux français.
312 Altr.HIVES DU COMTE CH. DE NESSELRODE.
Le comte Charles de Nesselrode
La Haye, le 29 mai 1804.
Le nouveau ministère anglais, sur la composition duquel vous trouverez un article fort intéressant dans la Gazette de Leyde de ce jour, est, sans aucun doute, fortement disposé à la guerre et il faudrait que les propositions que le sieur Levingston est chargé de faire de la part de Bonaparte fussent bien avantageuses pour qu'il y eût quelque espoir de les voir accepter par M. Pitt. La poste de Paris ne nous est pas venue hier, Dieu sait par quel hasard nous en aurons l'explication incessamment, car elle doit arriver au plus tard dans la matinée, s'il n'y a pas eu quelque empêchement majeur. Elle nous apportera probablement la nomination de M. de Talleyrand à la dignité d'archi-chancelier d'État et celle d'un sous-ministre des Affaires étrangères. Outre M. de Ségur, il y a encore plusieurs individus sur les rangs pour cette place. Durand, premier commis au bureau des Affaires étrangères pour la division du Nord, M. de La Forest1 et M. de La
1. La For.EST(Antoine-René-Charies-Mathurin, comte de), diplomate français (1756-1846). Talleyrand devenu ministre des Affaires étrangères, l'attacha, comme chef de division, à son administration. Devenu, en 1799, commissaire central près de l'administration des postes, de La Forest n'en continua pas moins à s'occuper d'affaires politiques, assista, en 1800, au congrès de Lunévillc, puis devint
Valette1, directeur des postes, et ce qui est fait pour étonner, mais ce qui n'en est pas moins vrai, car je le tiens de bonne part, le fameux Caulaincourt. Mais les plus grandes probabilités sont en faveur de La Valette et de Ségur. Ce qui est encore plus fait pour exciter la curiosité est la manière dont seront remplies les deux places de maréchaux d'Empire restées vacantes et que plusieurs généraux auraient, d'après leurs services, droit à réclamer comme Macdonald, Beurnonville, Saint-Cyr*,
ministre plénipotentiaire près de la cour de Bavière (1801), ministre extraordinaire près du congrès de Ratisbonne (1802), ministre à Berlin (1805). Après la première abdication de Napoléon, le gouversement provisoire confia à La Forest le portefeuille des affaires étrangères.
1. La Valette (Antoine-Marie Chamans, comte de), homme politique (17G9-1850). Il s'engagea en qualité de volontaire dans l'armée des Alpes, fut promu capitaine à Arcole et devint alors aide de camp de Bonaparte, dont il gagna la confiance, qui le chargea de diverses missions politiques et lui fit épouser la nièce de sa femme, la jeune Louise de Oeauharnais. La Valette prit part ensuite aux campagnes d'Egypte, d'Allemagne, de Prusse, fut chargé de réorganiser l'administration des postes, dont il devint le directeur général, et reçut, avec le titre de comte (1808), une place au Conseil d'État. Après la rentrée de Louis XVIII à Paris, La Valette fut arrêté, traduit devant le jury de la Seine sous l'inculpation de haute trahison et condamné à la peine capitale (21 novembre 1815); mais la veille du jour où il allait être exécuté, sa femme pénétra dans sa prison, changea avec lui de vêtements et parvint ainsi à le faire échapper.
2. Golvion-Saint-Cyr (Laurent), maréchal de France et homme d'État (1764-1850). Nommé officier dans-la garde nationale parisienne, il partit en 1792 comme capitaine dans le 1er bataillon des volontaires. Général de brigade en 1795, général de division en 1794, reçut en 1798 le commandement de l'armée de Rome. Général en chef de l'armée du Rhin en l'absence de Moreau (1800), il prit Fribourg et concourut à la victoire de Hohenlinden. En 1801 commanda l'armée du Portugal et en 1805 l'armée de Naples. Fit avec distinction les
514 ARCHIVES DU COMTE Cil. DE NESSELRODE.
Lecourbe. Le général Marmont ne doit pas être peu étonné de ne pas se trouver sur la liste; ici l'on y voit déjà une preuve de disgrâce et l'on se flatte d'en être débarrassé, car les procédés de ce général sont réellement inouïs; ses prédécesseurs savaient au moins observer des formes, mais il se met, lui, au-dessus de tout et agit en véritable despote. Pour gagner son cœur, la municipalité d'Amsterdam s'occupe en ce moment même de donner à lui et à sa femme, récemment arrivée de Paris, des fêtes qui dureront trois jours, ce qui me paraît aussi bas que ridicule.
Le comte Charles de Nesselrode
La Haye, le 5 juin 1804.
Nous sommes ici toujours dans l'attente de la réponse que donnera le Premier Consul à la note de Russie et nous n'avons aucune connaissance du contenu de celle qui doit déjà avoir été envoyée au citoyen Bâcher1
campagnes de Prusse, de Pologne et de Russie (1807-1817). Louis XVHI l'éleva à la pairie. En 1817 d'abord ministre de la marine, puis ministre de la guerre. Prit sa retraite en 1819.
1. Bâcher (Théobald), diplomate français, 1748-1813. Suivit d'abord la carrière militaire, entra dans la diplomatie en 1777, remplit les fonctions de chargé d'aflaires delà République, puis de Napoléon, en Suisse, à la diète de Ratisbonne et en Allemagne, et présida, comme commissaire, à l'échange d'un grand nombre de prisonniers.
archives ni: comte cii. de nesselrode. r.15
pour être présentée à la diète; on suppose seulement qu'elle est conçue dans les termes les plus forts. Cet état d'incertitude ne peut guère durer longtemps et doit, il me semble, faire bientôt place à une nouvelle guerre générale et continentale, à moins que le désir de la paix qu'on prête à Bonaparte et l'intention qu'on lui suppose de faire des sacrifices à l'Angleterre pour se faire reconnaître soient vrais et sincères. Mais toujours faudra-t-il que ces sacrifices soient bien avantageux à l'Angleterre pour faire céder le nouveau ministère qui, malgré sa composition bizarre, ne peut jamais, présidé comme il l'est par M. Pitt, devenir un ministère faible et pusillanime, comme l'a été malheureusement celui de M. Addington. Il aura toutefois un rôle difficile à jouer et de la peine à se soutenir contre l'opposition réunie du parti Grenville et Fox appuyé par le prince de Galles, et, peut-être qu'en vue de se maintenir, il fera la paix, comme l'autre a fait la guerre, et certes c'est ce qu'il y aurait de plus heureux pour le moment, afin de donner le temps aux grandes puissances du Continent d'établir un concert et surtout à l'Autriche de se remettre pour pouvoir attaquer avec des forces réunies le Colosse qui, si on le laisse faire, finira par écraser toute l'Europe. Ce qui trahit un peu le sens de la réponse à donner par le gouvernement français et ce qui annonce la rupture, ce sont les lettres de rappel envoyées au général Hédouville ; si elle est absolument déclinatoire, nul doute qu'Oubril ne soit rappelé et que toutes nos relations cessent. Il faudra voir combien
cela influera sur notre position et si le nouvel Empereur permettra au gouvernement batave de rester en paix avec nous.
Le comte Charles de Nesselrode à son père.
La Haye, le 19 juin 1804.
Vous sachant amateur des petites gaietés que messieurs les Français se permettent dans ce pays, je me fais un vrai plaisir, mon cher père, de vous conter une aventure arrivée la semaine dernière à Arnheim. Un officier français logé chez un marchand de vin, nommé Mors tel, fut mécontent de la chambre qu'on lui avait assignée et, ne pouvant en obtenir une autre, alla se plaindre au général Lacroix1, son chef, qui se rendit d'abord chez le bourgeois pour examiner lui-même si les griefs de l'officier étaient fondés. La chambre n'était, en effet, pas à son gré et il en exigea une autre, ce qui lui fut refusé net; il menaça d'y envoyer vingt grenadiers, Morstel lui répondit qu'il en était fort le maître, mais qu'il ne les logerait également que dans la même chambre, n'en ayant pas d'autres à donner. On s'échauffa de part et d'autre, au point que le général français lui donna un soufflet; mon homme empoigna
1. Lacroix (François, vicomte de), général français, né en 1774, mort en 1842.
une grosse canne, fondit sur lui, cassa l'épée de l'officier, accouru au secours de son chef, les rossa comme plâtre et finit par les jeter tous les deux au bas de l'escalier. Au même moment, arriva à Arnheim le formidable général Marmont; il fit arrêter le marchand de vin, assembla un conseil de guerre, et, sans autre forme de procès, le fit condamner à être fusillé; celui-ci, par bonheur, parvint à se sauver, et se réfugia à l'hôtel de ville où il trouva des magistrats assez énergiques pour refuser à M. Marmont de le lui livrer. Voilà où en est l'affaire ; on espère que le général sera assez raisonnable pour se désister de sa prétention, sans quoi les suites seraient incalculables, car, sans la guerre, où il y a tant de têtes chaudes, on ne verrait jamais, de sangfroid, exécuter cet homme.
Le comte Charles de Nesselrode à son père.
La Haye, le 22 juin 1804.
Je n'ai jamais douté de l'empressement des cours de Vienne et de Berlin à reconnaître la nouvelle Majesté Impériale, elles nous ont, depuis la rupture pvec l'Angleterre, donné trop de preuves de leur faiblesse, pour ne pas en attendre encore. Celle-ci leur est encore bien moins préjudiciable que les précédentes, savoir l'envahissement de l'électoral de Hanovre qui conduit
518 ARCHIVES DU COMTE Cit. DE NESSBERODB.
une armée française presque aux portes de Berlin et l'extension des forces françaises en Italie, dont les suites sont incalculables, car, par là, la France tient enchaînées les deux grandes puissances de l'Allemagne, sans lesquelles il n'y a pas moyen d'espérer qu'il soit mis un terme aux maux qui désolent l'Europe. Leur indifférence doit faire vivement désirer à tout bon Russe que chez nous l'on ne s'avance pas trop vis-à-vis du gouvernement britannique dans les négociations qui sont sur le tapis; l'affaire du Helder devrait éternellement nous servir d'exemple. Les gazettes de Lcyde donnent aujourd'hui des nouvelles assez intéressantes de ce pays-là; ce sont les seules que nous ayons, mais nous ne tarderons pas de voir incessamment le développement des événements dont elles parlent, car, avec une majorité parlementaire aussi peu considérable, il est impossible que cet ordre des choses puisse se maintenir longtemps.
Malgré le sceptre de fer avec lequel est gouverné la France, les chansons vont toujours leur train. Voici un quatrain sur le Grand Trésorier Lebrun1, qui vous fera
t. Lebuln (Cli. Franc), duc de Plaisance (1739-1824). Député aux États généraux, incarcéré pendant la Terreur, recouvra la liberté au 9 thermidor, fut élu membre du Conseil des Cinq-Cents et se lit remarquer dans cette assemblée par ses talents administratifs. Après le 18 brumaire, auquel il avait contribué, il fut nommé 2* consul, d'après la volonté formelle de Bonaparte. ÎVapoléon devenu empereur le nomma duc de Plaisance et archi-trésorier. En 1814, il refusa de signer l'acte de déchéance, mais il adhéra bientôt après au rappel des Bourbons et fut un instant grand maître de l'Université. II fut élevé, en 1KI9, à la pairie.
ARCHIVES DU COMTE Cil. DE NESSELUODE. 519
rire et, je crois, mon cher père que l'occasion en est rare et qu'on est trop heureux de la trouver dans le siècle où nous vivons.
Midas avait des mains qui changeaient tout en or. Que le pauvre Lebrun n'en a-t-il de pareilles! Au lieu d'un trésorier, nous aurions un tre'sor, Mais, hélas ! de Midas, il n'a que les oreilles.
Le comte Guillaume de Nesselrode à son fils.
Dusseldorf, ce 29 juin 1804.
Vu l'état d'indécision et de faiblesse dans lequel se maintiennent jusqu'à présent les cours de Vienne et de Berlin vis-à-vis du Colosse français qui menace si visiblement de rendre toutes les puissances de l'Europe les jouets de ses caprices et de ses volontés, volontiers je conviens avec vous, mon cher fils, qu'il peut être très sage de notre part de ne rien précipiter dans nos négociations avec l'Angleterre. Mais je vous invite également à convenir avec moi, qu'il serait bien contraire à la dignité d'une Cour telle que la nôtre et à ce qu'elle se doit à elle-même, que la note remise sur la violation du territoire de l'Empire, présentée de notre part à la diète et à quoi nous étions très autorisés, en qualité de médiateur, restât sans être soumise à aucune délibé-
320 ARCHIVES DU COMTE Cil. DE NESSELRODE.
ration, parce que la Cour de Bade a jugé à propos de s'arranger à l'amiable avec le despote français sur une expédition aussi atroce que meurtrière de sa part. Si dans vos conceptions diplomatiques, vous pouviez trouver ceci tout naturel et simple, je vous promets que je ne m'aviserais plus de parler politique avec vous. En attendant, n'oubliez pas de me dire, si le magistral d'Arnheim a su conserver assez d'énergie pour parvenir à sauver son vigoureux citoyen, le marchand de vin, de la fusillade française. Des officiers hollandais émigrés, qui sont ici, prétendent avoir connu le quidam, lorsqu'il était caporal dans les gardes du corps du Prince d'Orange, lesquels furent licenciés aussitôt après la conquête du pays par les Français.
Le comte Charles de Nesselrode à son père.
La Haye, ce 17 juillet 1804.
Le Moniteur, qu'on peut si justement considérer comme le thermomètre de la politique française, vient enfin de jeter le masque et laisse, dans sa feuille du 10 de ce mois, percer toute l'humeur que donne notre résistance au Premier Consul, qui, ayant jusqu'à présent su contenir son caractère fougueux et atrabilaire, ne doit, à en juger d'après cette violente sortie, ne plus
ARCHIVES DU COMTE Cil. DE NESSELRODE.
conserver l'espoir de remettre les choses par les voies des négociations. La Cour de Vienne partage le courroux et y reçoit également son coup de patte; il faut qu'à Saint-Cloud, on commence à en désespérer et ce qui plus encore vient à l'appui de cette assertion, c'est que la grande audience diplomatique ait pu avoir lieu sans que M. de Cobentzel y ait présenté ses lettres de créances; elle a été retardée à dessein pour lui donner le temps d'en recevoir et il n'aurait rien coûté de la différer encore. Il n'est donc pas douteux que les dispositions de cette Cour ont cessé d'être favorables au gouvernement français et qu'elle songe enfin à adopter un système plus digne d'une grande puissance que celui qu'elle a suivi jusqu'à présent. Avec dépareilles dispositions, si toutefois elles peuvent être sincères et se baser toujours sur les principes du bien général et non comme depuis dix ans sur ceux d'un intérêt particulier, on peut au moins compter sur une opposition pouvant amener quelque grand résultat et quelque remède au mal dont pâtit l'Europe et qu'on ne saurait espérer d'une guerre purement maritime, incapable de brider la suprématie française sur le continent, laquelle n'est nullement contrebalancée par la suprématie coloniale de l'Angleterre. Ici, tout va son train habituel et funeste, tendant à achever la ruine de ce malheureux pays; de cette nature est encore la contribution extraordinaire de deux pour cent sur les capitaux que vient d'arrêter le corps législatif pour couvrir le déficit de l'année dernière. Le général Marmonl s'amuse à son
:<ii ARCHIVES DU COMTE CH. DE NESSELRODE.
camp d'Utrecht qui devient également onéreux au pays, sans qu'on puisse en prévoir l'utilité. S'il faut en croire certains bruits, Lien que très vagues encore, ce général quittera très incessamment le commandement de l'armée gallo-batave. Il doit être appelé à une des grandes charges de la Cour impériale où. nous voyons déjà briller messieurs de Ségur et de Fleurieu1. M. de Semonville fait de grands préparatifs pour la fête qu'il doit donner à l'occasion de la présentation de ses nouvelles lettres de créance et qui aura lieu très prochainement.
Adieu, mon cher père, veuillez recevoir l'expression de mon tendre et respectueux attachement.
Le comte Guillaume de Nesselrode à son fils.
Francfort, ce 25 juillet 1804.
Je vais vous parler, mon cher fils, du très grand inconvénient qu'il y a, pour le moment, à accorder avec trop de facilités des passeports aux Français qui se présentent de toutes parts pour en obtenir, dans le but
1. Fleurieu (Ch. Pierre Claret, comte de), ministre de la marine sous Louis XVI, membre de l'Académie des sciences, né à Lyon en 1758, mort en 1810. Appelé au conseil d'État par Bonaparte, après le 18 brumaire.
d'entrer en Russie, car on sait maintenant ici avec certitude qu'un essaim de suppôts de la police de Paris a été détaché à cet effet, et que ceux qui ne parviendront pas à en obtenir devront se rassembler à Dresde, lieu de rendez-vous qui leur est assigné, en attendant qu'ils puissent arriver à leurs lins. J'ignore si vous savez qu'il y a six semaines il a passé par ici un nommé Laharpe1; par le nom, vous vous rappellerez sans doute qui c'est, mais ce qui vous étonnera peut-être, c'est que sur les cartes de visite qu'il a laissées chez quelques individus d'ici, il ait mis sous son nom le titre pompeux à' ex-directeur de la République Helvétique. Après avoir séjourné huit jours ici, il s'est rendu également au lieu de rassemblement général, à Dresde, dans le but de pénétrer en Russie. Je vois d'ici le grand Ségur présenter à Ronaparte la double décoration de la Légion d'honneur pour être suspendue à la boutonnière impériale le jour de la fête instituée à cet effet à l'Hôtel des Invalides et, sans doute, il s'en sera acquitté avec toute la pédanterie qui lui est propre et les grâces inséparables de tout individu de sa nation. Tel, je l'ai vu au théâtre de l'Ermitage à Pétersbourg assistant, à la repré-
1. Laharpe (Fréd. César) (J 754-1838), né dans le pays de Vaud, fut d'abord avocat à Berne. Se rendit à Saint-Pétersbourg en 1782, y devint précepteur des grands-ducs Alexandre et Constantin. Sur la plainte du gouvernement bernois fut éloigné de Russie en 1795. Vint alors s'établir à Genève, concourut en 1 798 à la révolution de la Suisse, fut élu membre du Sénat, et devint bientôt après un des directeurs de la République helvétique. Renversé presque aussitôt par un coup d'État, il fut obligé de s'expatrier de nouveau (1800) et se fixa en France.
sentation d'une comédie russe de la composition de l'impératrice Catherine, assis aux pieds de l'impératrice, entre le comte de Cobentzel, qui dirige aujourd'hui la monarchie autrichienne, et le général Mamonof1, tel, il s'est montré, à ce trop célèbre voyage en Crimée, où il a accompagné l'impératrice conjointement avec M. de Cobentzel et son collègue d'Angleterre, M. Fitz Herbert2. Ce dernier, dans ce voyage, d'après ce que m'en a dit l'ambassadeur Stackelberg, le père de Gustave, l'a emporté de beaucoup par sa sagacité sur M. de Ségur, malgré les efforts de celui-ci pour faire valoir toutes les fleurs de gentillesse dont l'éloquence française est susceptible. J'ai vu encore M. de Ségur à Berlin en qualité d'envoyé de la République française, portant la cocarde nationale au chapeau, du temps du Directoire présidé alors par le fameux Barras, auquel Bonaparte doit toute sa fortune. L'objet de sa mission était d'empêcher Frédéric- Guilllaume, roi de Prusse, d'entrer dans la coalition ; il échoua dans sa mission et finit par nous donner le simulacre d'un suicide à la suite d'une rixe violente qu'il eut avec son ancien ami très intime, le célèbre amiral prince de Nassau-Siegen, qui avait alors chaudement épousé le parti des princes français. Ce négociateur disparut ensuite de l'horizon politique de Berlin.
Je ne vous ai fait, mon cher fils, ce long récit sur M. de Ségur que pour que vous appreniez à connaître à fond le caractère d'un homme destiné vraisemblable-