‹ Lettres et papiers, 1760-1850, extraits de ses archives; (volume 3)Chapitre 30 sur 36 · DE NESSELRODE · texte numérisé non relu

DE NESSELRODE

arroser le trésor de l'Empire français. Vous m'objecterez sans doute que ce n'est point une nouvelle bien essentielle que je vous mande; on a pris depuis longtemps l'habitude des procédés ordinaires du gouvernement français; mais il n'en est pas moins déplorable de voir le tyran dominer partout même et pressurer les innocents d'après toutes les fantaisies qui lui passent par la tête.

Belhmann n'est point encore de retour de son voyage politique et financier, ce qui me fait croire, que le passage d'Oubril par ici n'est point encore prochain.

Il a ici des lettres de Vienne, qui assurent que l'Empereur a refusé au roi des Ostrogoths de venir assister aux manœuvres qui vont avoir lieu en Bohême et en Moravie dans le courant de ce mois; ce qui a déterminé Sa Majesté Suédoise à quitter subitement Prague, pour, en passant par Dresde, aller regagner son Hôtellerie à Munich où il se plaît beaucoup ; car on dit, que cette Majesté n'a l'intention de rentrer dans son royaume de Suède que l'année prochaine.

Il ne me reste plus aujourd'hui, mon cher fils, qu'à vous recommander 1res sérieusement de lire et de relire assidûment une lettre, datée de Constantinople, le 29 juin, publiée par tous les papiers français, dans laquelle vous trouverez, pour votre instruction et édification, le régime à suivre en politique, que le nouvel Empereur prescrit à l'Empire de Russie dans les présentes circonstances, pour éviter les dangers dont Bonaparte le menace. Il fait même l'honneur à Markof de

le nommer en toutes lettres dans cette fameuse épitre, et, sur ce, je vous embrasse.

Le comte Charles de Nesselrode à son père.

La Haye, ce 17 août 1804.

La conduite odieuse du général Bernadotte, dont vous me faites part dans votre lettre du 12 de ce mois qui m'est parvenue hier, ne me semble pas faite, mon cher père, pour opérer notre réconciliation avec le gouvernement français, et si ce son t. là les moyens conciliatoires de Bonaparte dont on parle tant, il ne reste plus, ainsi que vous l'avez très bien observé dans une de vos précédentes, qu'à négocier, en lui mettant le pistolet à la gorge et le poing sous le nez, à moins que la Cour de Vienne, de laquelle j'imagine que tout dépend dans l'occurrence, ne trouve plus commode de contempler, de sang-froid et sans s'en débarrasser, toutes les exactions qu'on exerce sur la partie faible de l'Empire germanique. Quant à la Cour de Berlin, il en faut faire son deuil, malgré la retraite du fameux Haugwitz, car son successeur est, s'il est possible, encore plus dévoué à la France et les Lombards, Lucchesini et consorts plus que jamais en Crédit. Oubril continue à rester à Paris et l'opinion générale est que l'affaire ne se déei-

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dera qu'au retour de l'Empereur et de son fidèle Talleyrand qui bien décidément sera nommé Archi-chancelier d'État, mais on ignore encore qui, sous lui, sera ministre des Relations extérieures et c'est l'indécision sur ce choix qui jusqu'ici a retardé cette nomination.

Le comte Guillaume de Nesselrode à son fils.

Francfort-sur-le-Mein, le 22 août 1804.

Enfin, mon cher fils, la grande farce politique vient d'être jouée et terminée, faite et parfaite. Un courrier de Vienne, arrivé ici avant-hier, nous a porté la nouvelle qu'à la suite d'un grand Conseil tenu par l'Empereur, le 10 de ce mois, en présence de ses deux frères aînés et de tous ses ministres d'État, sa Majesté impériale a déclaré que, d'après l'exemple donné par la Cour de Russie dans le siècle précédent, et maintenant par le dominateur actuel de la France, elle avait jugé à propos de s'attribuer pour l'avenir le titre d'Empereur héréditaire d'Aulriche et, à la suite d'une déclaration aussi héroïque, le courrier a été dépêché sur le champ à Paris portant au comte Philippe de Cobentzel ses nouvelles lettres de créance pour l'accréditer, en vertu de ce nouveau titre, auprès du nouvel empereur Napoléon. Vous verrez tout le reste du détail de cette farce dans le

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journal français de cette ville exactement traduit d'après la Gazette de Yienne qui nous présente en même temps le nouveau titre majeur, moyen, et petit, tant en français qu'en latin, que l'empereur François a jugé à propos de s'attribuer pour faciliter son droit de reconnaissance envers son collègue Napoléon, et sauver en même temps la prééminence de son rang par le titre d'Empereur Romain qui, par ce dernier arrangement, ne peut également manquer de devenir héréditaire dans la famille d'Autriche; mais le plus grand résultat de tout ce jeu vraiment comique sera qu'il assurera parfaitement la paix du continent, de quoi je vous félicite, parce que celte paix ne peut manquer de vous donner l'assurance complète de la permanence de votre mission à la Haye, parce que je mets hors de doute maintenant qu'Oubril dans cette circonstance ne continue de rester à Paris que pour prendre les arrangements définitifs, à l'instar de la cour de Vienne, afin de faire succéder notre reconnaissance du nouvel Empereur François, à la première, en attendant qu'un de nos ambassadeurs se rende à Paris pour en porter l'acte solennel à Napoléon. En attendant, ce dernier continue à menacer d'envahir l'Angleterre, dont, si la Providence ne s'en mêle, il finira par faire la conquête. C'est même dans ce but qu'il rassemble tous les moyens pécuniaires en Allemagne, car il ne cesse de vexer les villes de Lubeck Hambourg et Brème, sous le prétexte des emprunts à faire pour le pays de Hanovre, dont il s'empare peu à peu à la faveur des contributions qu'il ne cesse d'y

établir, de façon que l'historien chargé un jour de rendre compte à la postérité des grands événements du commencement de ce siècle pourra écrire avec vérité : « Bonaparte, d'abord Premier Consul, puis « Empereur des Français, fut si grand qu'il tenta la « conquête de l'Angleterre avec l'argent que lui fource nissaient l'Allemagne, la Hollande, l'Espagne et le « Portugal; et tous les autres potentats de l'Europe « furent assez petits pour lui laisser exercer ses pillages ce à son gré. »

Le comte Charles de Kessel rode à son père.

La Haye, le 28 août 1804.

11 me semble que le bel exemple que vient de nous donner la Cour de Vienne doit chez nous mettre fin à tout projet de guerre offensive de notre part, car que ferions-nous sans l'appui d'aucune puissance du continent? Mais je ne crois pas pour cela qu'il faille se conduire aussi ridiculement que le nouvel Empereur des Autrichiens; n'ayant absolument rien à craindre de Bonaparte, il n'y a qu'à le laisser aller, à ne pas le reconnaître et à attendre tranquillement que son ambition le perde, car le gouvernement qu'il vient d'organiser porte en lui-même tous les germes de sa propre destruction. Le système que, dans un mémoire très bien

if. — 22

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fait, malgré qu'il soit écrit en français, Gentz conseille à la Cour de Vienne, c'est d'opposer un calme parfait à la fougue et à la jactance françaises et de constamment refuser à reconnaître le nouvel Empereur, d'épuiser, à cet égard, toutes les voies dilatoires, car ne pouvant justifier aux yeux de sa nation une guerre entreprise seulement en vue de satisfaire son ambition et pour le soutien d'une vaine et plate dignité dont il lui a plu de se revêtir, il n'oserait jamais, le premier, lever le bouclier. Cette façon d'agir aurait produit le même effet que la ridicule farce que vient de jouer cette Cour et qui lui fait perdre encore le peu de considération qui lui restait, en la plaçant sur la même ligne que celle de Berlin, car je suis loin de croire que tout cet arrangement soit désintéressé; il faut que le colonel Sébastiani1 ait appuyé sa note conçue, à ce que l'on a dit, dans les termes les plus forts et les plus indécents, de quelque belle offre pour l'avoir si promptemenl décidée à se rendre aux désirs les plus chers de son auguste maître qui pourra exercer en paix toutes les vexations qu'il

1. Sébastian? (le comte Horace), maréchal de France (4775-1851). Fut fait chef de bataillon pour sa belle conduite à Arcole, colonel sur le champ de bataille de Vérone, seconda vigoureusement Bonaparte au 18 Brumaire. Envoyé à Constantinople, après la paix d'Amiens, pour y faire des propositions de paix, il réussit dans ses négociations ; prit une part active à la campagne d'Autriche, se distingua surtout à Hollabrun et à Austerlitz et fut nommé général de division. Ambassadeur à Constantinople (1800). Député en 1819, il prit place à l'extrême gauche. Ministre des affaires étrangères (7 nov. 1850). Ambassadeur à Naples, puis à Londres ; reçut en 18i0 le bâton de maréchal.

lui faut employer pour totalement ruiner le nord de l'Allemagne.

D'ici, je n'ai guère de nouvelles intéressantes à vous mander, mon cher père. L'ambassadeur de France est subitement parti d'ici, vendredi dernier, sur l'arrivée d'un courrier qui doit l'avoir appelé auprès de Bonaparte, à ce qu'on dit dans le public, mais, ayant été suivi de près par le secrétaire de la Légation de Prusse, on suppose avec plus de fondement que ce voyage précipité doit avoir trait aux arrangements de la maison d'Orange avec la République batave. Le corps législatif refuse de ratifier le traité conclu à ce sujet entre le gouvernement d'état et les plénipotentiaires du Prince dont il fixe l'indemnité à cinq millions de florins. Je remets à une autre occasion de vous donner sur cette petite négociation des détails qui ne laissent pas d'être curieux et le deviendront encore plus par les suites qu'ils pourront avoir.

Adieu, mon cher père, portez- vous toujours bien et soyez convaincu de mon respectueux et inaltérable attachement.

Le comte Charles de Nesselrode à son père.

La Haye, le 31 août 1804.

Monsieur de Sémonville n'est pas revenu encore de son voyage et n'est attendu ici que la semaine prochaine;

ce n'est qu'hier que, Bonaparte étant arrivé à Aix-I;i- Chapelle, il aura pu remplir le but de la course précipitée entreprise, dit-on, uniquement en vue d'intriguer auprès du souverain de la France pour qu'il ne persiste pas à refuser au Gouvernement batave la permission d'indemniser le Prince d'Orange et cela, après l'avoir vivement pressé de satisfaire les prétentions de ce Prince, comme il le devait, d'après les stipulations du traité de Paris, conclu le 25 mai 1802, entre Messieurs de Talleyrand et Lucchesini. C'est pendant la" négocialion de ce traité que le fameux Comle Cobentzel, ne se doutant de rien, quoique logé à Neuilly, chez le Ministre des Relations extérieures, s'amusa à cajoler les petits chiens de Madame Grand1, croyant sans* doute mieux servir sa cour de cette manière, qu'en épiant les menées de celle de Berlin. Le nouvel Empereur, malgré son nouveau titre, aime toujours l'argent et aura désiré voir venir dans son trésor public les sommes affectées à l'indemnisation de ce Prince, ce qui l'aura porté à une mesure aussi extraordinaire. Le Corps législatif batave, a déjà rejeté l'arrangement pris à ce sujet entre les plénipotentiaires du Prince et le gouvernement, auquel il ne manquait plus que la ratification de ce Corps. Cette ratification finira par être accordée, si les démarches de Monsieur de Sémonville ont quelque succès. Le public croit voir dans cette aventure un refroidisse-

1. Grand (Mme), fille d'un nommé Worley, capitaine du porl de Pondichéry. Veuve d'un Suisse, M. Grand, devint après de nombreuses aventures la femme du prince de Talleyrand.

îent du gouvernement français pour la Cour de Berlin, il me semble toutefois que cette conjecture est un peu tirée par les cheveux.

Bonaparte, rappelé à Paris par les affaires politiques, s'y rendra directement d'Aix-la-Chapelle et remettra à une autre époque son voyage à Mayence et sur le haut Rhin où il y a, à Strasbourg entre autres, de nouvelles chaloupes canonnières à inspecter.

Le comte Guillaume de Nesselrode à son fils.

Francfort-sur-Ie-Mein, le 2 septembre 1804.

Monsieur Hirsinger, par ordre suprême de son Ministre des Relations extérieures, part aujourd'hui, à trois heures après midi, pour Mayence, où mardi prochain il aura l'honneur d'être admis à l'audience de Sa Majesté l'Empereur Napoléon qui l'a fait mander; mais il ne me paraît pas vraisemblable que Sa Majesté puisse être rendue à Mayence avant mardi au soir, d'autant que Wessenberg, qui sort de chez moi, m'assure que Bonaparte n'était point encore arrivé à Aix-la- Chapelle dans la journée du 29 août; tout Mayence n'en est pas moins en l'air depuis quatre jours. La moitié des habitants de la ville sont occupés nuit et jour à tirer les herbes des rues, afin de n'avoir à présenter à l'em-

pereur qu'une ville propre et prospère. Pendant le séjour qu'y fera l'Empereur, on payera chaque chambre par jour, à raison de vingt louis, telle est l'ordonnance de la police. Messieurs de Humbracht et Metzler sont nommés pour aller déposer les hommages de la ville de Francfort aux pieds du grand Empereur; c'est le maître de langue française d'ici qui a été chargé de composer la harangue de Messieurs les Bourgmestres.

La moitié des boutiques de soieries de cette ville ont été vidées par les nombreux achats que les Mayençais ont été obligés de faire à la suite d'une ordonnance de l'Empereur qui enjoint à tous les habitants qui ne sont pas militaires de ne paraître devant lui qu'en habits parés.

Il faut 150 chevaux pour transporter Sa Majesté d'un endroit à l'autre, sans compter la nombreuse escorte armée qui l'accompagne. La poste va partir, je vous promets pour mercredi une dépêche bien plus saillante, quoique ce qui me reste de santé aille de mal en pis, c'est-à-dire à tous les diables.

Le comte Guillaume de Nesselrode à son fils.

Francfort-sur-le-Mein, le 9 septembre 1804.

Deux jours avant ma dernière lettre, Monsieur Oubril est arrivé à Mayence avec ce qui lui restait d'attachés à

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notre mission à Paris. J'en fus informé le jeudi, trop tard, mon cher (Ils, pour pouvoir vous l'annoncer par la poste de ce jour, d'autant plus que les deux jours précédents je fus forcé de garder le lit, et hors d'état de voir personne. M. Semianikof, un de nos courriers, qui avait accompagné Ouhril de Paris à Mayenee, est arrivé ici avant-hier et a été expédié le même soir par Bethmann pour retourner en Russie. En attendant, notre Chargé d'affaires restera à Mayenee, sous la surveillance française, en attendant que le Gouvernement français soit officiellement instruit que leur Chargé d'affaires Rayneval1 a dépassé les frontières de Russie. Voilà où en sont les choses pour le moment dans ces contrées ; ce qu'elles deviendront après, je n'en sais rien; mais d'après le mouvement général des Russes, car il y en a ici au moins une trentaine, venus de toutes parts, depuis 8 jours, je pense, que vous ne tarderez point à vous mettre en mouvement aussi; car c'est à ces dispositions prochaines que j'attribue d'avoir été privé de vos nouvelles par le courrier d'hier. En attendant, depuis huit jours, on ne s'occupe à Mayenee que des préparatifs de la réception de l'Empereur Napoléon et de son Impératrice ; hier, les deux trônes — ils seront placés

1. Rayneval (Maximilien Gérard, comte de), diplomate (1778-1850), accompagna le duc deVicence au Congrès de Dresde et de Châtillon, fut nommé sous la Restauration premier secrétaire d'ambassade et Consul général à Londres, devint en 1820 sous-secrétaire d'État aux affaires étrangères, fut successivement ambassadeur à Rerlin, en Suisse, à Vienne et à Madrid, ce qui lui valut le titre de comte et la pairie.

en plein air, l'un vis-à-vis de l'autre, et fort élevés — n'étaient point achevés encore; mais ils ne peuvent manquer de l'être dans la journée de demain, car l'arrivée de Leurs Majestés Impériales dans ces environs ne saurait tarder au delà de mardi; puisque tous les chevaux de Mayence sont commandés pour aujourd'hui et doivent se porter à la rencontre de Leurs Majestés. Depuis le commencement de la révolution française, en 1789, je ne pense pas qu'il y ait eu un plus grand exemple de jonglerie, d'escamotage et de friponnerie tout à la fois, que ceiui que vient de donner la France, ainsi que le Gouvernement hatave, dans la négociation des 5 millions de florins destinés à servir d'indemnité au Prince d'Orange père, pour la perte de ses terres situées dans l'enceinte de la République. Je crois bien comme vous que Monsieur de Sémonville remuera ciel et terre pour faire réussir encore cette première négocialion, si cela est encore en son pouvoir, car il en avait tiré d'abord 400 000 francs pour son compte, mais il me paraîtra toujours difficile que M. de Sémonville parvienne à persuader l'Empereur Bonaparte, que 5 millions de florins ne soient mieux placés dans des poches Impériales que dans celles du Prince d'Orange qui redoute, bien entendu, que M. de Sémonville garde dans les siennes les 400 000 francs qu'il a prélevés, à compte de la réussite de cette négociation.

Le comte Guillaume de Nesselrode à son fils.

Francfort-sur-le-Mein. le 12 septembre 1804.

Les lettres de Dresde arrivées ici avant-hier annoncent qu'aussitôt après l'arrivée du Roi de Suède en celte ville, le lel de ce mois, Sa Majesté Royale avait dépêché deux courriers, l'un pour Paris, portant Tordre à tous les Suédois, résidant ou voyageant en France, de quitter cette terre, ennemie du genre humain, dans un délai de 6 jours. Le second courrier en a informé le Chargé d'affaires de France résidant à Stockholm ; cette information a été accompagnée d'une note qui lui a été remise et, dont le style est parfaitement conforme à celui que le Moniteur a adopté depuis longtemps en matière diplomatique. J'ai reçu, hier, mon cher fils, votre lettre datée du 7 courant, et, à mon grand étonnement, j'ai vu qu'à cette date vous manquiez encore de tout avis provisoire sur la destination ultérieure de votre mission, dont la marche me semblait absolument dépendante de celle d'Oubril. Celui-ci, en attendant, se trouve toujours arrêté à Mayence, n'ayant encore aucune nouvelle du départ de Rayneval; mais ce qu'il y a de plus important pour le moment et ce qui me semble le plus décisif, c'est, que, d'après toute vraisemblance, l'arrivée de Ronaparte à Mayence, annoncée avec une si grande solennité, depuis plus de 15 jours, n'aura plus

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lieu. Par les lettres du Bas-Rhin, arrivées hier, on sait, que le 8, au soir, le Héros était attendu à Crefeldt pour y inspecter les fabriques des sieurs Yanderleyer, et s'en retourner, le lendemain, pour regagner l'ancienne France par le chemin le plus court ; ainsi donc, tous ces préparatifs immenses et très onéreux pour ces pauvres habitants de la ville de Mayence et de ses environs, entièrement ruinés déjà par les dévastations de tout genre que la dernière guerre leur a fait subir, destinés à la réception du Héros unique de nos jours auront été faits en pure perte, mais ce qui a bien déconcerté le plus les têtes des environs est l'attente vaine dans laquelle sont restés les trois électeurs l'Archichancelier, ceux de Cassel et de Bade, pour pouvoir faire leur cour à Bonaparte, faveur qu'ils avaient fail chaudement solliciter, il y a plus de 15 jours, par leurs Ministres respectifs, et par d'autres personnages appartenant à la Cour de Saint-Cloud. Le Héros ne fit faire qu'une réponse très tiède à ce zèle empressé que lui marquèrent ces trois Électeurs ; il n'y que pour celui de Bade qu'il fit ajouter : « qu'il verrait toujours son ami avec plaisir dans le cas que l'occasion s'en présenterait »; ce qui prouve bien, à mon avis, que, dès lors, son arrivée à Mayence devenait problématique à cause des circonstances dans lesquelles il pourrait se trouver et qui exigeraient, son prompt retour en France. Aussi Hirsinger qui avait l'ordre de M. de Talleyrand d'aller rejoindre l'Empereur partout où il serait, a quitté Mayence depuis dimanche, pour se rendre à Aix-

la-Chapelle. J'en étais là mon cher fils, quand Wessemberg me fait annoncer l'arrivée d'un courrier de Mayence qui apporte la nouvelle positive que l'Empereur s'y sera rendu sans faute, dans la journée de demain ; ce courrier devait passer à Aschaflenbourg pour y porter la même nouvelle à l'Électeur, Archi-chancelier, ainsi qu'une invitation de Bonaparte pour que l'archi-chancelier veuille bien se rendre chez lui. Je ne puis douter que l'Électeur de Bade même ne se rende à sa rencontre. Enfin vous saurez tout le détail de ce jour peu cérémonial par ma lettre de dimanche prochain. En attendant, vous verrez dans la gazette française de ce jour qu'un jeune comte d'Arberg a été dépêché en courrier par Bonaparte pour aller porter des paroles de paix à Pétersbourg. Il est nécessaire, pour asseoir un jugement sur le dénouement de la crise, d'attendre le résultat de ce message.

Le comte Charles de Xesselrode à son yhre.

La Haye, le 14 septembre 1804.

Tout le monde est enchanté à Aix-la-Chapelle de l'impératrice, car jusqu'à l'arrivée de son auguste époux, elle a été très affable et recevait tous les soirs, mais, depuis, ses réunions ont cessé et ils ont toujours

dîné seuls, à l'exception d'une fois où furent admis à leur table, le duc et la duchesse d'Aremberg. De Mayence, l'impératrice se rend à Paris, mais Bonaparle retournera de nouveau par Amiens à Boulogne, pour passer encore quelque temps sur les côtes; il se pourrait même qu'il y prolongeât son séjour, jusqu'à l'époque du couronnement. La fête, donnée dimanche au camp d'Utrecht, a, dit-on, été fort belle, il y a eu en tout cent cinquante croix d'honneur de distribuées, parmi lesquelles deux de grand officier au général Marmont et au général Grouchy, dix de commandeur à tous les généraux de division et de brigade français et au général batave Dumonieau. La distribution s'est faite à l'endroit où s'érigera la fameuse pyramide qui sera vue des sept provinces et qui, quoique de gazon, bravera les injures du temps, le pouvoir des siècles et sera un monument durable de la gloire à laquelle est parvenu le nom français à l'époque où nous vivons, ainsi que le dit très poétiquement l'ordre du jour que le grand général a publié à cette occasion. Voilà, mon cher père, tout ce que j'ai de saillant à vous mander d'ici.

ARCHIVES DU COMTE Cli. DE N ESSE LK ODE. 349

Le comte Guillaume de Nesselrode à son fils.

Francfort-sur-le-Mein, le 19 septembre 1804.

L'Électeur de Hesse est de nouveau à Hanau, depuis quatre jours, attendant la permission de se trouver au débotté de l'empereur, à son arrivée à Mayence; mais rien n'est encore fixé là-dessus. L'accueil qu'on fera à ce prince me paraît devoir dépendre absolument de la facilité avec laquelle il se prêtera à l'emprunt de 5 millions d'écus qu'on lui demande. Quant à l'Électeur de Bade, l'ami particulier de l'empereur des Français, car c'est la dénomination que ce dernier lui donne toujours, il est à Mayence depuis avant-hier, et il est probable que si Bonaparte, en quittant Mayence, prend la route de Strasbourg pour rentrer en France, ce dernier Électeur l'accompagnera jusqu'à cette ville. Au reste, depuis hier au soir, pendant toute cette nuit et la matinée d'aujourd'hui, les deux tiers des habitants de cette ville sont en émigration pour Mayence, soit à pied, à cheval ou en voiture, car la foire est presque entièrement vide dans ce moment, afin de pouvoir contempler de plus près le plus grand homme de tous les siècles.

350 AHCHIVES DU COMTE Cil. DE ÏNESSELRODE.

Le comte Charles de Nesselrode à son père.

La Haye, le 21 septembre 1804.

S'il est vrai, comme vous le dites, que l'auguste Napoléon n'ait reçu que très froidement la demande des trois Électeurs de venir lui faire leur cour à Mayence, il y a là de sa part beaucoup d'affectation et de simagrées, car je sais que dans le fond de l'âme il le désirait vivement. La preuve de cela, c'est que la nouvelle qui s'était répandue que l'Électeur de Bavière viendrait aussi à Mayence grossir le nombre de ses admirateurs, l'avait pendant son séjour à Aix-la-Chapelle, rendu de bonne humeur pour toute une soirée, ce qui est beaucoup, quand on est aussi soucieux et acariâtre que lui. Ce qui ne doit pas contribuer à rendre plus douce la couleuvre qu'avalera notre Électeur archichancelier, c'est que ce soit justement à Mayence qu'il devra jouer un si piètre rôle et je ne serais pas du tout étonné que Bonaparte s'amusât encore à se faire attendre, pendant une couple de jours, car, quand il s'y met, il a toute l'insolence d'un parvenu. Comme il se peut que vous ne sachiez pas encore où notre petit Charlemagne promènera ses loisirs après la comédie qui va se jouer à Mayence, je vous dirai qu'il retournera par Metz et Amiens à Boulogne et sur les côtes, qui auront le bonheur de le posséder jusqu'à la fin d'oc-

tobre. C'est à Amiens qu'il se séparera de sa chère Joséphine qui se rend directement à Paris ; tel est au inoins l'itinéraire arrêté avant son départ d'Aix-la-Chapelle, d'où est, afin de retourner à son poste, également parti le corps diplomatique qui y était rassemblé, à l'exception cependant de Don Laurenzo de Lima, qui, n'ayant pu obtenir d'accompagner Bonaparte à Mayence, s'est rabattu sur les côtes où on lui a permis de faire une tournée et où il aura le plaisir de trouver son ami le maréchal Lannes1, chargé d'y remplir une mission de l'Empereur, Les dernières nouvelles que nous avons ici de Bonaparte sont du 49, où, le matin, il a quitté Cologne pour se rendre encore le même soir à Coblentz. Je présume que depuis plusieurs jours déjà vous devez le posséder dans votre voisinage. M. de Sémonville l'a accompagné, mais M. Schimmelpenninck est déjà revenu directement ici. Depuis plusieurs jours, on parle d'une baisse de crédit de M. de Talleyrand et l'on a en grande partie tiré cette induction, de l'appel à Mayence de M. de La Forest. Si vous en apprenez quelque chose, mon cher père, vous m'obligerez infiniment, en me le mandant aussitôt, ainsi que tout ce qui se passera de saillant, pendant le séjour que fera le grand homme dans vos environs.

1. Lannes (Jean), duc de Montebello, maréchal de France, né en 1769, mort en 1801».

55'2 ARCHIVES DU COMTE Ciï. DE NESSELI10DE.

Le comte Gtiillaume de Nesselrodn à son fils.

Francfort-sur-le-Mein, le 25 septembre 1804.

Enfin, je suis à même de vous instruire de la présence réelle de Leurs Majestés Impériales de France dans la ville de Mayence. L'impératrice Joséphine y arriva jeudi, 20 de ce mois, vers quatre heures de l'après-midi, à bord d'un yacht sur lequel elle s'était embarquée à Bingen. L'empereur Napoléon y lit son entrée par la porte de France, à peu près vers le même temps, ce qui occasionna que, tout le peuple s'étant porte sur le rivage du Rhin, l'entrée de l'empereur fut à peine remarquée, malgré que son approche de la ville fui annoncée par les salves réitérées de l'artillerie des deux rives du Rhin. Vendredi, l'empereur n'a vu personne, que ses ministres et ses généraux, avec lesquels il a passé la journée. L'Électeur archi-chancelier est arrivé à Mayence dans la nuit du 19; il est descendu à l'hôtel de l'évêque français de Mayence où il est logé. L'Électeur de Bade y était déjà, depuis le 17 au soir. Celui de Hesse, qui est encore à Hanau, y a été surpris par une violente attaque de goutte; mais néanmoins, je suis d'opinion qu'il n'échappera pas au sort qui le menace, d'autant qu'il est toujours travaillé par le désir de l'agrandissement de son territoire, ce qu'il n'obtiendra certainement pas, à moins qu'il ne se prête

de bonne grâce à l'emprunt qu'on lui demande. On ne lardera pas à savoir s'il est vrai, comme on le dit, qu'une des premières occupations politiques de l'empereur à Mayence sera d'opérer un changement dans la distribution des territoires situés sur la rive droite du Rhin. Je ne suis pas à cet égard de l'avis de la multitude, car j'ai des données pour croire que l'ouverture de la scène politique que l'empereur médite de nous donner pendant son séjour à Mayence se fera par une déclaration sur la situation de la France, vis-à-vis de la Russie, déclaration qui décidera en dernier ressort de la prolongation du séjour d'Oubril en cette ville ou de son rappel.

Le comte Guillaume de Nesselrode à son fih.

Francfort-sur-'le-Mein, le l2(» septembre 1804.

Dimanche, une heure après le départ de ma lettre pour vous, je me rendis chez la Comtesse Schouwalof, et sa fdle, la princesse Michel, venait d'y arriver de Mayence; elle y avait assisté la veille à une représentation de la tragédie d'Iphigénie en Aulide par les comédiens de l'Empereur, et vous sentez bien, que tous les Princes régnants ou non, Comtes ou Barons allemands, assistant à ce spectacle furent, dans l'admiration devant cette représentation, malgré que la nouvelle manière de

déclamer pourrait très bien avoir dérobé à leurs oreilles l'entente des paroles par tous les élans et les exclamations dont ces modernes comédiens font si fréquemment usage dans leurs récils. L'Empereur était dans sa loge avec l'Impératrice Joséphine. À sa droite était l'Électeur Archi-chancelier, à sa gauche, à côté de l'Impératrice, celui de Bade. Pendant l'entr'acte l' Archi-chancelier lit un mouvement pour s'approcher de l'Empereur; celui-ci en lui faisant un signe de la main, l'avertit qu'il ne parlait à personne pendant le spectacle. L'Électeur de Bade, sans doute par respect, était resté debout à côté de Joséphine, dès l'ouverture de la première scène. L'Empereur dit tout haut à Duroc qui était derrière sa chaise : « Dites à M. de Bade de s'asseoir. »

J'oubliais de vous dire au commencement de ce récit que ce ne fut que ce même jour samedi, que ces deux Électeurs furent admis à la première audience de l'Empereur, le premier à 2 heures, le second à 4 heures, après-midi. Le tout se passa dans le style de l'étiquette de la Cour de France; à la suite de l'audience LL. AA. Électorales dînèrent avec LL. MM. Impériales. La grande parade annoncée pour ce jour n'eut point lieu. Le lendemain, dimanche, tous les ministres étrangers, accrédités près de l'Empereur, furent admis à l'audience, et vous en trouverez l'énuméralion dans le journal de Francfort n° 269, mais ce que vous n'y trouverez pas, ce sont les propos que l'Empereur tint à différents de ces représentants : Il dit à celui de Bavière : « Eh bien! votre Électeur a donc rassemblé un grand camp près de

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Munich? mais c'est fort cher. Il me semble que l'Electeur ferait mieux de payer ses dettes. » 11 a dit au baron de Bulher, envoyé de Wurtemberg, frère de notre puissant ministre de ce nom : « Est-ce que la guerre entre « votre Électeur des États et son fils dure toujours? Il « faudra bien qu'elle finisse, car si elle ne cesse pas, « vous pouvez mander à votre mère que je m'en « mêlerai pour la faire finir. »

Aux députés de votre humble ville de Francfort il a dit : * Si vos marchands continuent toujours à faire con- « trebande des marchandises anglaises, ainsi qu'ils ont « fait jusqu'à présent, je donnerai votre ville à l'élec- « teur de Hesse, ainsi que celle de Hambourg aux Prus- « siens. » Tous ces propos me prouvent qu'en ce jour d'audience, S. M. l'Empereur Napoléon (car il est bon de vous dire qu'on interdit à Mayence de prononcer le nom d'Empereur Bonaparte) était fort tourmenté par un excès d'acrimonie dans le sang, ce qui d'ordinaire rend le propos dur. Qu'en pensez-vous, mon cher fils?

Hier mardi-, on donna au théâtre Impérial une représentation de Phèdre. Ce qui est remarquable, c'est que, jusqu'à ce jour, il n'y ait pas eu de grandes parades, et ce qui ne me le paraît pas moins est l'attention qu'a eu l'Empereur de faire envoyer à Oubril pour chacune des deux représentations qui ont eu lieu au Théâtre 4 billets d'entrée au parterre pour lui et trois compagnons, ce qui* à coup sur ne serait point arrivé, sans un ordre exprès de Sa Majesté Impériale. Ètes-vous de mon avis?

L'électeur de Hesse est toujours retenu au lit, à Hanau, par un accès de goutte, non simulé comme on le croyait d'abord, mais très réel ; car, sans aucun doute, il se rendra à Mayence pour faire l'offre de l'emprunt des cinq millions qu'on lui demande, et dont le refus lui ferait manquer l'acquisition de Francfort qui les vaut bien, surtout pour lui.

Le comte Charles de Nesselrode à son père.

La Haye, le 28 septembre 1804.

Les gazettes de Hambourg n'ayant osé publier qu'un extrait de la note suédoise, en réponse au fameux article du Moniteur du 14 août, je crois bien l'aire, mon cher père, en vous l'envoyant ci-contre, in extenso, persuadé que cette pièce vous intéressera par son style qui est tout à fait conforme au langage officiel de la Cour de France. C'est la première fois que monsieur Bonaparte est payé en monnaie courante, «aussi en sera-t-il piqué au vif, malgré qu'il prétende être habitué à ne pas faire attention au roi de Suède, qui est assez heureux d'être hors de sa portée et de pouvoir le braver impunément. Reste à savoir ce qu'il entreprendra contre lui et si cette guerre ne sera qu'un combat de poissardes. L effet de cette note ne contribuera pas, je pense,

«i rendre le séjour de Mayence bien gai et, à cet égard, je plains bien sincèrement ceux qui y sont allés pour solliciter.

D'ici, mon cher père, je n'ai rien de bien intéressant à vous mander aujourd'hui. On parle beaucoup des changements qui vont, dit-on, avoir lieu dans la constitution de ce pays-ci, en vue de renforcer et d'étendre les limites du pouvoir exécutif, à la tête duquel l'on place M. Schimmelpenninck avec le titre de Président ou de Grand Pensionnaire, mais il n'y a encore rien de positif à cet égard et tout ceci n'est que très vague. Les feuilles publiques parlent beaucoup d'une réunion des Princes français à Colmar, où notre petit Gustave Adolphe va les prendre sous sa protection. Cette nouvelle, venue d'Angleterre, est la seule marquante que nous ayons de ce pays, encore ne sait-on pas si l'on peut y ajouter foi.

La famille de l'Ambassadeur de France, qui est auprès de Bonaparte à Mayence, vient d'être plongée dans le deuil le plus profond par la mort de Madame de Macdonald, femme du général de ce nom; elle est regrettée par tous ceux qui ont eu le bonheur de la connaître, car on ne rencontre que bien rarement des femmes aussi parfaites que l'a été celle-ci.

Note remise à Monsieur Caillard, chargé d'affaires de France à Stockholm.

S. M. le Roi de Suède vient de se faire rendre compte des remarques déplacées et d'une insolence ridicule que monsieur Napoléon Bonaparte a permis qu'on insérât dans son Moniteur au 14 août, sous l'article Ratisbonne. Le ton, le style et le sujet même de cet article, tout est d'un genre si extraordinaire que S. M. en est encore à concevoir le but d'une sortie pareille. Si l'on a eu pour objet d'égarer l'opinion publique sur les démarches du Roi, comme il apparaît par les peines qu'on s'est données de tracer une ligne de séparation entre S. M. et ses sujets, on pourra se persuader d'avance que jamais instigation de cette espèce ne fut plus infructueuse qu'elle ne l'est et ne le sera près d'une nation qui n'a jamais méconnu l'inséparabilité de son existence avec celle de son Roi, qui n'a jamais cessé de lier ses destinées aux siennes et qui ne s'est estimé heureuse qu'en contribuant à sa gloire et à son bonheur.

La dignité du Roi et celle de sa couronne n'admettant plus de rapports diplomatiques après un tel éclat. S. M. m'a ordonné de vous déclarer, Monsieur, qu'à dater de ce jour, les communications tant officielles que même confidentielles, entre son Ministère et la Légation française à Stockholm, n'existent plus.

Un passage de l'article précité donnant lieu de croire

que le Gouvernement français reeonnaît encore l'utilité des relations commerciales entre la Suède et la France, S. M. veut bien aussi, de son côté, admettre leur continuation et cela, par une suite de ses sentiments d'estime pour la nation française, sentiments qu'elle a hérités de ses ancêtres et qui durent leur origine à des temps plus heureux. Signé : F. d'Eiirenheim.

Stockholm, ce 7 septembre 1804.

Le comte Guillaume de Nesselrode à son fils.

Francfort-sur-le-Mein, le 51 septembre 1804.

Je vais reprendre mon métier de journaliste auquel je me suis engagé envers vous pour le temps de la durée du séjour que feraient les Majestés impériales de France dans ce voisinage, séjour qui, au demeurant, je pense, ne sera plus long, car tout semble dénoter que ces astres luisants vont disparaître de l'horizon deMayence dans le courant de la prochaine semaine.

Le mardi matin 25, l'Empereur a visité les anciennes fortifications de la place jusqu'à une heure après-midi. L'Impératrice passa le Rhin, se fit promener par Cassel, Costheim et Bieberich, et fut saluée de toutes parts par des coups de canon et de mousqueterie réitérés de la

part de la force armée du Prince de Nassau-Usingen. Toute la partie de la rive droite du Rhin, appartenant à ce prince, fut magnifiquement illuminée, notamment son château de Bieberich dont l'illumination produisit le plus grand effet. Le soir, les princesses régnantes de Nassau-Usingen et de Hambourg, ainsi que d'autres dames, furent présentées à L. L. M. M. Impériales et les comédiens de l'Empereur donnèrent au théâtre la représentation de China, une des pièces favorites du nouveau monarque français. Le mercredi 26, il y eut grande parade ; le jeudi 27 au matin, L. L. M. M. Impériales se firent transportera bord du superbe yacht qui avait amené l'Impératrice à Coblentz, appartenant au Prince de Nassau-Weilbourg et se rendirent à l'île de Saint-Pierre où elles déjeunèrent. Le soir, la ville de Mayence donna une grande fête et un bal que L. L. M. M. Impériales honorèrent de leur présence. Tout le pont du Rhin, ainsi que les navires qui étaient sur ce fleuve, furent superbement illuminés pendant tonte la nuit. Au demeurant, jusqu'à ce jour, le ton du monarque français vis-à-vis de tous les princes et princesses régnants ou autres qui lui ont été présentés, ainsi que les ministres des cours, envoyés pour le complimenter, a continué d'être monté sur le ton de la plus grande sévérité. Il faut vous faire observer d'abord que, depuis l'arrivée de L. L. M. M. à Mayence, hors l'Archi-chancelier et l'Électeur de Bade, aucun prince, ni aucun ministre n'ont été admis à la table impériale qui n'a jamais été que de huit couverts, l'Impératrice et Mme de la Roche-

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foucauld, y comprise. Le reste des princes et les ministres présentés ont été admis à la table de M. Duroc, laquelle a constamment été de vingt-quatre couverts. L'Électeur de Bade qui, comme vous le savez, mon cher fils, jouissait jusqu'à présent de la plus haute faveur dans l'opinion impériale, en semble un peu déchu, depuis la connaissance plus rapprochée qu'ils viennent de faire; car, l'autre jour, l'Empereur dit tout haut au baron d'Edelsheim, ministre de ce prince : « Il me « paraît que votre maître vieillit un peu trop, ce qui le « rend prodigieusement dormeur. » Il dit à la Princesse de Nassau-Usingen, le jour de sa présentation : « Vous « n'avez donc que des filles, Madame, et ce n'en est « que mieux, puisque la branche cadette des Nassau « aura plus de facilité à hériter de vous. »

Le comte Guillaume de Nesselrode à son fils.

Francfort-sur-le-Mein, le 5 octobre 1804.

Je vais reprendre, mon cher fils, le bulletin des environs d'ici à l'endroit où je l'avais laissé, d'autant plus que la présence du grand homme qui en fournit la matière sur les bords du Rhin ne sera plus de longue durée, et il n'est pas douteux que son séjour à Mayence n'ait été abrégé par le retour du message que le jeune

comte d'Arberg est allé porter à Berlin, et dont la réponse n'a été nullement conforme à l'attente que s'en était formée le grand Empereur et dont devait dépendre l'exécution de différents changements de territoire que ce bienfaisant Empereur français méditait encore pour le bien de l'Allemagne. 11 semble, jusqu'à présent, que cette très longue absence de Bonaparte, hors de l'enceinte de l'ancienne France, c'est-à-dire depuis Aix-la- Chapelle jusqu'à Mayence, n'a pas produit d'autre grand résultat en politique que celui du changement de gouvernement dans la République batave et vous êtes bien plus à même que moi, mon cher fils, de mesurer toute l'importance que ce changement amènera un jour dans les affaires générales de l'Europe; mais c'est surtout par vous que je m'attends à être éclairé. Croyez-vous que, dans ce nouvel ordre de choses en Batavie, une mission de notre part puisse y rester établie? Dans ce cas; j'espère vivre encore assez longtemps pour voir une de nos missions établie près de la République cisalpine, et je forme des vœux pour vous voir à la tête de cette mission, car le climat y est beau, le séjour de Milan agréable, et je ne pense pas que vous pourrez y être accablé par l'importance des affaires dont vous serez chargé.

M. le baron de Barckhaus que vous connaissez bien, le premier ministre du Landgrave de Darmstadt, accompagné du Prince héréditaire, se trouve à Mayence depuis le moment de l'arrivée de Napoléon en cette ville ; accablé de tous les sarcasmes que l'Empereur n'a cessé de lui adresser dans les audiences publiques sur l'ex-

trême faiblesse de la santé de son maître, il a imaginé dans sa haute sagesse de faire comparaître à la cour de Mayence Mme la Landgrave, accompagnée de sa bellefille, la princesse héréditaire, sans doute, dans l'espérance d'adoucir, s'il est possible, l'humeur du monarque. Leurs Altesses s'y sont rendues le 27 au soir et ont été présentées le lendemain à Leurs Majestés. Ces deux princesses sont les seules pour lesquelles il a été dérogé à l'étiquette impériale, car elles ont été admises à dîner avec Leurs Majestés; elles ont ensuite assisté au spectacle où on donna une représentation des Horaces et ces Altesses sont retournées le 30 à Darmstadt. Le même jour, il y a eu grande parade et dans l'après-midi l'Empereur fit manœuvrer quatre régiments de cavalerie devant l'Impératrice et toute sa cour, ce qui dura jusqu'au soir. On se rendit ensuite au théâtre où l'on donna Bajazet pour dernière représentation. Lundi, 1er octobre, 'le départ de l'Impératrice fut fixé au lendemain et il eut lieu, en effet, hier, mardi, à 8 heures du matin. Elle prend la route la plus directe pour se rendre à Paris, L'Archi-chancelier et l'Électeur de Bade sont partis le même jour. Le premier, se rendant à l'invitation de Bonaparte, vient assistera son sacre à Paris, qui doit toujours avoir lieu dans le courant de novembre prochain.

L'Empereur part demain et prend la route de Trêves et de Luxembourg pour se rendre de là, par le chemin le plus court, sur les côtes. J'attends ce soir Oubrilqui a reçu son dernier adieu de M. de Talleyrand pour

pouvoir s'en retourner en Russie. Je pense donc que le départ de votre mission ne peut guère être retardé, d'autant plus que Talleyranda dit confidentiellement au ministre Palatin envoyé à Mayenceque dans deux mois, sans faute, il se ferait de grands changements en Allemagne, grâce auxquels son maître se trouverait entièrement indemnisé et que ces changements se feraient sans la médiation de la Russie. Adieu.

Le comte Guillaume de Nesselrode à son fils.

Francfort-sur-le-Mein, le 7 octobre 1804.

Oubril est parti de Mayence le même jour que l'Empereur et est arrivé ici le même soir. Talleyrand lui avait fait savoir la veille qu'il serait le maître de partir quand il le voudrait, parce qu'on avait eu la nouvelle que le Chargé d'affaires de France venait de passer les frontières de la Russie. J'ai eu avec lui, hier et avanthier, deux longues conversations ; mais avant de vous en rendre compte, il faut rétablir la vérité sur un point que je vous avais mandé précédemment à son égard, en vous disant qu'on avait eu l'attention de lui envoyer des billets pour l'entrée aux spectacles. D'abord il faut que vous sachiez qu'il n'en est rien et qu'Oubril n'a assisté qu'à une seule représentation dont les comédiens

et les comédiennes de l'Empereur de sa connaissance à Paris lui ont procuré l'entrée. Le 4, Oubril a expédié d'ici, en courrier, le jeune Lanskoi pour Pétersbourg et il attendra ici le retour de ce courrier avant de se mettre en route, d'autant qu'il a tout lieu de douter qu'il pourrait être destiné à remplacer près de notre mission à Vienne, le conseiller d'État d'Anstedt, qui vient d'être promu à la place de Directeur général de la correspondance française près du département à Pétersbourg. Cette place était occupée de mon temps par le père d'Oubril, homme d'un mérite distingué, et celui qui va le remplacer maintenant et que j'ai beaucoup connu, soit à Varsovie ou à Pétersbourg, n'en a pas moins, à coup sûr; du temps de feu l'Impératrice, il fut placé auprès de ce fou de prince de Nassau qui s'était fait grand amiral chez nous, pour tempérer, s'il était possible, l'exécution de toutes les idées extravagantes qui passeraient par la tête de ce prince, ce qui n'était pas une besogne facile; car il est bien plus aisé de mener un homme de sens que de diriger un fou. Au reste, Oubril ne croit point que notre mission en Hollande puisse encore être si prochainement rappelée, à moins que quelques habitants de ce pays ne continuent à mettre des entraves aux volontés du grand Empereur, ce qui, comme vous le sentez bien, deviendrait un crime irrémissible à ses yeux et ferait assujettir immédiatement la République Batave sous le joug despotique de la France, n'importe sous quelle forme, pourvu que tout se fasse parla volonté d'un Bonaparte,

ce qui achèverait de rendre toute paix à venir avec l'Angleterre presque impossible. Or, à moins d'être dans la confidence de Dieu ou de son vicaire Napoléon, il me paraît bien difficile de fixer précisément l'époque qui amènerait ce grand changement, le seul, d'après l'avis d'Oubril, qui pourrait provoquer le rappel soudain de la mission russe à La Haye et c'est tout ce qu'Oubril a su me dire jusqu'à présent sur ce sujet si intéressant pour vous ; mais pour achever de vous peindre, mon cher fils, toute la vilelé, toute la bassesse et toute l'humiliation auxquelles ont été assujettis nos plus augustes, princes d'Allemagne pendant la trop célèbre caravane qu'ils ont faite ou viennent de faire foire par leurs représentants à Mayence, et pour compléter à ce sujet le récit d'Oubril, il faut vous dire qu'en adressant la dernière parole au ministre Bavaro-Palatin qui a été régalé d'une bague de 10 000 ducats de valeur, Bonaparte lui a dit qu'il espérait que son maître ne manquerait pas de se rendre pour le couronnement à Paris, à quoi celui-ci n'a pas manqué de répondre par une très humble révérence; à celui de Wurtemberg, le frère de notre gros Buhler qui est à Munich, Bonaparte, en le régalant également d'une bague, lui a dit pour son congé qu'il devait mander à son maître de faire cesser ses querelles avec ses Étals et son fils, ou que si elles duraient plus longtemps, lui, Bonaparte, il se mêlerait de tous ces malheureux êtres destinés à se laisser humilier à Mayence. Personne n'a échappé plus heureusement que ce pauvre diable d'Électeur de Cassel

qui, grâce à l'attaque très réelle de goutte qui l'a tenu alité à Hanau pendant tout le séjour de l'Empereur dans ce voisinage, a esquivé la demande d'un emprunt de 5 millions d'écus qu'on méditait de lui faire et dont je crois vous avoir déjà parlé. Ce n'est donc qu'à celte circonstance que la ville de Francfort et son territoire doivent leur conservation à leurs anciens possesseurs, destinés d'ailleurs à servir d'hypothèque pour l'emprunt. 11 paraît très décidé que de Luxembourg l'Empereur se rendra directement par Metz à Paris.

Le comte Guillaume de Nesselrode à son fils.

Francfort-sur-le-Mein, le 10 octobre 1804.

Quoique l'Empereur en partant de Mayence eût fixé ses relais par Trêves et Luxembourg sur Metz, ce qui avait fait croire qu'il retournerait directement à Paris et ce que toutes les circonstances, aussi bien l'approche du couronnement que l'arrivée très prochaine du Pape en France, semblaient indiquer avec certitude, des lettres de Mayence, parvenues hier, assurent que l'Empereur reparaîtra sur les côtes avant de retourner à Paris ; cette marche si mystérieuse qu'elle puisse être ne peut tarder cependant à s'opérer, et nous ne man-

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querons certainement point d'en être instruit, sous peu de jours.

. Madame la Princesse Héréditaire de Bade, mère de notre Impératrice, est arrivée ici, hier, et repartira ce matin pour se rendre par Cassel à Brunswick, afin d'y assister aux couches de sa fille. J'ai eu avec elle, dans son cabinet, une conversation d'une heure et demie, dont j'ai été on ne peut plus content et qui s'est terminée par une ample dissertation sur toutes les humiliations et les inconvénients que son beau-père a essuyés pendant le séjour prolongé qu'il a fait à Mayence, en compagnie de MM. d'Edelsheim, de Geissen et de son troisième fils, le Prince Louis, dont il a jugé à propos de faire son ministre de France. La comtesse de Hochberg, son antique maîtresse, l'accompagnait; mais elle est restée dans le plus sévère incognito, et malgré l'incognito, l'Empereur n'a pas trop approuvé cet accompagnement pour un vieillard de 76 ans, ce qui fait, qu'à un mois près que j'ai de plus que lui, nous sommes parfaitement contemporains d'Age. Au reste, il a eu la sottise de s'assujettir pendant tout le temps de son séjour, à rester sur pied jusqu'à minuit, tandis que le vieillard était accoutumé de se coucher à 9 heures du soir. Il en est résulté qu'il s'endormait chaque fois qu'il se trouvait au spectacle à côté de l'Empereur, et qu'il y était, par conséquent, très déplacé.

ARCHIVES DU COMTE Cil. DE NESSELRODE. 569

Le comte Guillaume de Nesselrode à son fils.

Francfort-sur-le-Mein, le 14 octobre 1804.

J'ai tant de choses à vous dire, mon cher fils, que je ne sais par où commencer ni par où finir, mais je vais toujours me laisser aller au hasard, tant que ma pauvre tète pourra y suffire, et, à coup sûr, je vais commencer par ce qu'il y a de plus saillant et de plus neuf pour vous, d'autant plus qu'on ne se le dit qu'à l'oreille, depuis trois jours. L'Empereur Napoléon, ayant décidé pendant son dernier séjour à Mayence, que cette ville resterait irrévocablement destinée à servir de forteresse frontière sur le Rhin à l'Empire Français, il y a trois jours, que le gouvernement de cette ville, pour remplir ce but, s'est fait emparer de toutes les îles qui sont sur ce fleuve, malgré que, comme vous devez vous le rappeler, d'après le traité de paix entre l'Allemagne et la France, la ligne de démarcation pour la possession de ces îles ait été clairement prononcée d'après le « thalweg » qui traverse ce fleuve dans toute sa longueur. Après cette petite usurpation, vous sentez bien qu'une plus grande ne manquera pas de suivre, car il est bien dans les règles de la bonne fortification que le passage d'un fleuve ne saurait être bien défendu que par une tête de pont dûment fortifiée. C'est à cet établissement que le village de Cassel devient indispensable ; attendez-vous

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donc à ce que par le premier courrier je vous mande qu'on s'en est également emparé, d'autant plus que je sais, à n'eu pouvoir douter, que, depuis plus de quinze jours, la proposition a été faite au Prince de Nassau pour la cession amicale de ce village, et je pense que le petit déjeuner confidentiel que l'Impératrice Joséphine a daigné prendre au château de Bieberich aura achevé d'aplanir toute difficulté à cet égard, en faisant entrevoir à l'illustre Maison de Nassau la perspective de quelque large indemnisation sur le vaste territoire qui reste encore à l'Empire d'Allemagne. La solution du problème la plus essentielle pour le moment me parait être de savoir, si Napoléon, en partant de Luxembourg, se sera porté directement sur Paris au lieu de se rendre sur les côtes, ce que nous ignorons encore jusqu'à ce jour. D'après mon opinion, il me paraît parfaitement probable, qu'il aura de préférence pris le chemin de Paris à celui des côtes, surtout s'il était dans le cas d'appréhender une guerre du continent possible avant qu'il ne fût parvenu à humilier l'Angleterre. La mesure que, d'après ce que vous me mandez par votre lettre du 8 courant, le Gouvernement Britannique vient de prendre en insistant sur une déclaration catégorique de la part de l'Espagne, me semble tout à fait conforme à celles que nous lui avons vu prendre jusqu'ici, c'està-dire devoir être placée dans le nombre des mesures tardives; car je me flatte, qu'en bonne diplomatie on voudra bien convenir avec moi que l'Angleterre étant forcée par la paix d'Amiens à recommencer la guerre

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avec la France, l'espérance de pouvoir conserver la paix avec l'Espagne devenait pour elle illusoire. La nourrir était même entièrement préjudiciable à l'Angleterre, en ce que l'Espagne gagnait par là tout le temps de se préparer à la guerre, et surtout de faire rentrer sans risques les galions de l'Amérique dans ses ports. Si dans le courant de cette grande guerre, ce petit Don Quichotte suédois, résidant maintenant à Stralsund, peut se maintenir malgré les larges subsides anglais dans l'étroit circuit de la Poméranie suédoise sans l'aide de la Prusse ou d'aucune autre des grandes Puissances, il pourra parler d'un hasard heureux, car rien n'est plus vrai que l'anathème que le tout-puissant Empereur a prononcé contre lui, en décrétant son extermination entière. L'influence des Lombard, Lucchesini et consorts restant toujours le môme sur le cabinet de Berlin, malgré les apparences du contraire que le commence ment du ministère de M. de ïïardenberg avait semblé indiquer, le secours que le cousin suédois aura à attendre du cousin prussien sera, je pense, bien précaire s'il ne contribue plutôt à sa destruction entière.

Oubril est toujours ici et m'a dit hier, que ce n'est que dans les derniers jours de ce mois qu'il attendait la décision de son sort; ce que je puis vous en dire préliminairement est que ce n'est qu'à son corps défendant qu'il se rendra à Vienne, si son sort l'y appelle.

Le comte Charles de Nesselrode à son père.

La Haye, le 19 octobre 1804.

C'est le 12 de ce mois, mon cher père, que Bonaparte est arrivé à Saint-Cloud, ayant, à ce qu'il paraît, renoncé au projet de se rendre sur les côtes et d'y demeurer jusqu'à l'époque de son couronnement, soit qu'il ait été appelé à Paris par des affaires politiques et administratives ou bien qu'alarmé par les soi-disant machines infernales de ces sanguinaires et perlides Anglais, il y ait été ramené par des sentiments de crainte, certainement peu dignes du vainqueur de Marengo. Sur cette fameuse expédition de brûlots, nous venons de recevoir les rapports anglais; ils nous la représentent uniquement comme un essai qu'on a voulu faire de cette nouvelle invention et, comme tel, elle doit avoir parfaitement rempli le but qu'on s'est proposé. Elle pourrait même faire croire que bientôt ce moyen sera appliqué à une entreprise plus considérable, à laquelle il ne reste à souhaiter qu'un résultat plus décisif que n'a été jusqu'ici celui de la plupart des faits de cette guerre, résultat pouvant, en rabattant l'ambition démesurée du chef de la France, faire entrevoir un terme aux maux qui accablent l'Europe et particulièrement ce pays-ci par les vexations inouïes que les autorités françaises continuent à y exercer. De ce

nombre est l'embargo mis au Texel, la semaine dernière, par ordre, dit-on, du général Marmont, sur une centaine de bâtiments neutres de différentes nations, lequel cependant, par un arrêté du gouvernement batave, vient d'être levé. Les changements qui vont s'opérer dans ce gouvernement ne sont pas connus encore. M. Schimmelpenninck, arrivé avant-hier d'Amsterdam, doit y travailler en ce moment et il est probable qu'il ne transpirera rien de ce chef-d'œuvre, avant qu'il n'ait été soumis à la sanction suprême du régulateur de nos destinées, dont le général en chef en Batavie s'amuse, enattendant, à préparer la fête qui va se donner dimanche prochain au camp de Zeist. Il y aura inauguration du fameux monument à la gloire de Bonaparte, grandes manœuvres et feux d'artifice, après quoi le camp sera dissous; les troupes le composant seront réparties dans les différentes villes de la République pour y cantonner durant l'hiver, si toutefois la tournure des affaires du nord n'exige un prompt renforcement de l'armée du Hanovre. Sur celle-ci nous sommes encore dans la plus parfaite ignorance, mais nous nous attendons tous les jours à en être tirés par quelque beau mémoire bien emphatique et doctoral que publiera sans doute le Moniteur sur les rapports politiques entre la France et la Russie.

37i ARCHIVES DU COMTE Cil. I>E NESSELROnE.

Le comte Guillaume de Nesselrode à son fils.

Francfort-su r-le-Mein, le 21 octobre 1804.

Le mot de réflexion de voire part par lequel vous analysez les deux Pitt, père et fils, est le morceau le plus lumineux de votre lettre et je suis bien fondé à vous le dire, puisque pendant toute la guerre de Sept ans où le père resta à la tète du gouvernement britannique, j'étais encore en pleine jouissance de mon bon sens, par conséquent à même de suivre son administration de très près. Il n'est point douteux qu'en qualité de chancelier de l'Échiquier, le fils ne soit plus habile ministre que n'était le père, qui dans sa simple qualité de secrétaire d'État du sud (car pour lors les affaires étrangères en Angleterre étaient encore partagées en départements du sud et du nord) a été le seul ministre qui ait jamais réellement gouverné l'Angleterre. Lorsqu'il présentait un plan de campagne au Conseil et qu'on lui objectait les difficultés qui se rencontreraient dans son exécution par le manque d'argent, il apostrophait son beau-frère, M. Grenville, qui était chancelier de l'Échiquier, en lui disant : « C'est à vous à trouver des fonds, et s'ils manquent, c'est vous que je rendrai responsable du plan de campagne manqué, car je n'ai jamais possédé la science des chiffres », et, en effet, il n'avait été dans sa jeunesse qu'enseigne de dragons

avant de se faire membre du Parlement; mais il était né avec un grand caractère.

Je me rappelle que j'étais à Londres en 1761, M. Pitt méditait en cette année sa grande expédition contre la Havane. La flotte, qui devait escorter les troupes et la grosse artillerie destinées pour le siège, fut rassemblée à Portsmouth, en mai. Un dimanche, Lord Barrington1, secrétaire de la guerre, monta l'escalier du château pour aller travailler avec le Roi. M. Pitt descendait, il arrête M. Barrington, en lui demandant si la grosse artillerie destinée au siège était déjà rendue à bord. M. Barrington lui répondant que toute la semaine le vent avait été contraire et qu'à cause de cela on n'avait pu transporter cette artillerie, Pitt prit le secrétaire de la guerre par les épaules en le retournant et lui dit : « Au lieu de monter chez le Roi, milord, passez de « suite à votre bureau pour donner l'ordre que la grosse « artillerie soit transportée sur-le-champ par des che- « vaux de poste à Portsmouth, car je vous déclare, « milord, que si l'expédition se trouve manquée par le « retard mis à son départ, je vous rendrai responsable « de l'événement devant le Conseil du Roi. » Vous voyez donc bien, mon cher fils, que le style d'administration de M. Pitt père était très différent de celui de M. Pitt fils, car bien que ce dernier soit un sublime calculateur quant aux moyens que peut fournir son pays, ainsi qu'aux voix dans le Parlement, le premier

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