‹ Lettres et papiers, 1760-1850, extraits de ses archives; (volume 4)Chapitre 16 sur 69 · Ministre d'Angleterre à Berlin · texte numérisé non relu

Ministre d'Angleterre à Berlin

Le comte Michel Chreptowitch au comte Charles de Nesselrode.

Londres, 17 novembre 1840.

Mon cher beau-père, la volumineuse expédition de ce jour ne m'empêchera pas de vous écrire quelques lignes. J'ai besoin de ce délassement pour écarter les papillons noirs qui viennent m'assaillir quelquefois et dont l'origine ne vous est pas inconnue. J'apprends tous les jours à me persuader que l'esprit ne défend pas l'homme contre les pièges que lui tendent sa vanité et une fausse appréciation de ses véritables intérêts, et en voici la preuve. Ayant demandé ce matin au baron s'il était satisfait du contenu de votre lettre du 19-31 octobre, il m'a répondu : Votre beau-père craint que je ne maltraite trop les Français, mais n'importe, je persisterai parce que du jour où je leur céderai un pas, tous nos amis d'aujourd'hui nous abandonneront pour aller au-devant de la France ; et, alors, ce sera sur moi que retombera cette faute. D'ailleurs, en persistant comme je l'ai fait jusqu'à présent, je sais que fai l'Empereur pour moi et vous sentez bien que je n'irai pas me casser le cou pour faire plaisir à votre beau-père. Ce raisonnement ne fait certes pas l'éloge de l'esprit, du tact et des bons sentiments de mon honorable chef, mais je vous le donne comme je l'ai reçu. Vous voyez donc, mon cher beau-père, que si j'apprends à cette école à faire un jour

de bonnes dépêches, j'apprends aussi ce qu'il faut éviter. Malheureusement Brunnow retombe toujours dans le défaut si commun aux poltrons, il est timide avec les braves et les puissants, brave quand il ferait mieux d'être conciliant. Je me suis permis, un jour, de lui faire sentir l'inconvénient qu'il y avait dans notre position exceptionnelle de trop heurter de front les faiblesses de nos Alliés et de ne pas user envers eux de certains ménagements quand ils se trouvent en face de la France ; mon observation a paru déplaire quoiqu'elle eût été offerte dans l'unique intention de rendre service au baron. Eh bien ! mon cher beau-père, je n'hésite pas à le dire, je pense qu'un ministre de Russie qui serait homme de bon goût imprimerait avec la connaissance qu'il aurait du terrain de Pétersbourg une couleur moins tranchée à sa correspondance officielle, car il se dirait que, du moment où nos intérêts sont mis à couvert, notre rôle dans la politique générale doit être celui de la conciliation. A ce prix seulement on aura confiance en nous, parce que, inattaquables comme nous le sommes, nous aurons toujours mauvaise grâce d'exposer nos Alliés à subir des conséquences qu'ils redoutent et qu'ils nous mettent à charge. Brunnow ne sait pas éviter cet écueil dans lequel sa platitude le fait choir. Je lui reproche aussi d'avoir entamé, dans un entretien confidentiel avec lord Palmerston, la question éventuelle d'un partage de l'empire ottoman. Il vous a cité celle conversation comme une preuve de ses bonnes relations avec le ministre. C'est ce (ju'on

appelle un hâbleur, et j'aurais préféré qu'il n'en eût rien fait, ce chapitre étant trop délicat pour le traiter avant terme avec un ministre anglais. Laissons au temps et à la prévoyance la solution de cette crise, mais n'appelons pas d'avance des amis douteux à partager noire secret.

J'ignore si Brunnow vous a parlé, il y a une quinzaine de jours, de son intention de m'envoyer à Yienne ; il a abandonné cette idée depuis que le prince Metternich a repris courage, à la suite des bonnes nouvelles que nous recevons de Syrie. J'aurais élevé quelques objections à cette course, mais j'accepterais plus volontiers l'offre de porter une expédition à Paris; cela distrairait ma pauvre petite femme et m'intéresserait beaucoup.

P. S. — La fin de la grande dépêche secrète vous prouvera que votre dernière lettre à Brunnow a déjà produit de bons résultats. Elle servira à lui apprendre que les voies du courtisan ne sont pas celles de l'homme d'affaires. 11 ne saurait assez se nourrir de cette vérité qu'il ne m'appartient pas de lui rappeler. Je voudrais pouvoir dans ses propres intérêts lui faire abandonner des airs de prétention, qui ne lui font pas grand bien ici, mais c'est aussi une tâche trop délicate pour que je l'entreprenne.

Vous devez avoir, ces derniers temps, regretté l'absence de Médem à l'ambassade de Paris. Pahlen et Kisselef n'ont pas dû écrire beaucoup. Où il n'y a rien, le roi

perd ses droits. Sur ces mots, je termine ma lettre et vous embrasse, mon cher beau-père, de cœur et d'âme.

La comtesse Charles de Nesselrode à son mari.

Paris, 18 novembre 1840.

J'ai vu l'ambassadeur; il m'a offert avec beaucoup d'empressement sa loge à l'Opéra, où l'on donne le Pirate; je suis impatiente de voir et d'entendre tous ces grands artistes. Aimant la perfection au théâtre, j'ai porté ma préférence sur la Taglioni. Il n'y avait d'ailleurs pas moyen d'entendre, ce soir, Mlle Rachel, tout était pris. Cela est fort désagréable, mais il faut renoncer au plaisir d'aller à l'Opéra et aux Français si l'on n'a pas parmi ses relations quelqu'un qui puisse vous offrir une place. Tout ceci est accessoire du reste, car je compte donner à Mme Swetchine le plus de temps que je pourrai.

26 novembre 1840.

J'ai assisté hier à la séance de la Chambre et compte suivre assidûment jusqu'à la fin la discussion de l'Adresse. Pour y trouver une place, il faut aller à

la Chambre à midi et ne pas craindre de n'en sorlir qu'à six heures. Ces longues séances paraissent courtes d'ailleurs, tant l'intérêt s'y soutient et je ne crois pas qu'il y ait eu jamais de débats plus passionnants que ceux qui s'offrent en ce moment. J'ai rencontré Thiers chez Mme de la Redorte' ; quoiqu'il revînt de la Chambre 011 on avait lu le discours de l'Adresse, sa conversation était des plus gaies.

Depuis une semaine, je suis presque riche en loges qu'on met à ma disposition. Rubini' va au cœur, il s'infiltre d'une manière onctueuse dans votre être ; les autres brillent selon moi beaucoup plus par la méthode que par la beauté de la voix. Duprez% dans Robert le Diable, ne m'a fait aucune impression ; il est mauvais acteur ; on le dit meilleur et plus agréable cependant dans les autres rôles. Je trouve Mlle Rachel, dans l'ensemble, extrêmement intéressante, mais, ne l'ayant encore vue que dans un rôle, je n'ose me faire une opinion définitive. Il me semble qu'elle a créé un genre nouveau qui n'est plus de la déclamation.

Mme de Boigne* est venue la première chez moi, je me propose d'aller l'en remercier, mais, le soir, je ne vais

1. La Redortk (comtesse de), fille du maréchal Suchet, duc d'Albuléra, femme du comte de La Redorte, général et diplomate français.

2. KuBiM (Giovanni-Battista), célèbre ténor italien, né en 1795, mort en 1854.

T). DupREz (Gilbert-Louis), chanteur et compositeur français, né eu 1800, mort en 1896.

4. BoiGSE (comtesse de), née Charlotte-Louise-Éléonore- Adélaïde d'Osmond, 1781-1866, mariée au comte, général de Boigne.

qu'au théâtre ou chez Mme de Swetchine. Le fait est qu'à onze heures je suis rentrée, on ne connaît pas ici la douceur de veiller. Je suppose que, la discussion de l'Adresse terminée, on expédiera un courrier, mais je présume qu'elle durera encore ; la Chambre est très disposée à être bruyante, c'est un train d'enfer dont on n'a pas idée. Thiers parle bien, son débit est agréable; il a du calme, il s'émeut quelquefois ; je le crois capable d'en imposer par sa franchise et l'abnégation personnelle qu'il montre. On ne peut se dissimuler qu'il a de nombreux partisans et on doit prévoir qu'il rentrera aux affaires, à moins d'un revirement d'idées qui n'est pas probable.

28 novembre 1840.

De midi à six heures, je suis les débats de la Chambre, qu'il est beaucoup plus intéressant d'entendre qiie de lire. Ce qu'on perd de temps est inconcevable; ce n'est qu'à deux heures que les honorables députés se décident à prendre place; ils ont l'air d'écoliers très peu studieux; entre chaque discours ils font une promenade et se replacent avec bruit. Thiers est fort entraînant à la tribune, je suis impatiente d'entendre Berryer.

Je ne vois pas mes compatriotes et, en somme, presque personne, donnant le reste de mon temps à Mme Swetchine. Aujourd'hui nous dînons tous chez la duchesse d'Albuféra qui doit nous mener aux Français

ARCHIVES DU COMTE Cil. DE NESSELRODE. 79

voir jouer une pièce qui a beaucoup de réputation, le Verre d'eau\

Le comte Charles de Nesselrode au baron de Meyendorff.

Saint-Pétersbourg, 18 novembre 1840.

Je vous ai, mon cher Meyendorff, écrit si longuement par Labanof que je n'ai, à la lettre, rien à vous dire de plus aujourd'hui. D'ailleurs, j'attends encore des nouvelles de Constantinople. Tout est en retard dans cette saison, et les pyroscaphes et les postes; et ce que nous disent sur les événements de la Syrie les numéros de la Staatszeitung des 12 et 13 novembre est plus frais que ce que nous avons reçu jusqu'au moment où je vous écris par la voie d'Odessa.

Toutes les nouvelles de Paris sont à la paix; le discours du Roi ne laisse rien à désirer. A Vienne on s'est aussi un peu ranimé; le consentement donné à la mission militaire de Grolmann est presque une démonstration hostile contre la France. Ainsi, tout a pris un meilleur aspect. Que nos deux alliés du continent persévèrent seulement ; qu'ils ne se laissent pas cajoler parles paroles mielleuses que M. Guizotne manquera pas de leur adresser, après avoir résisté aux menaces et

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