‹ Lettres et papiers, 1760-1850, extraits de ses archives; (volume 4)Chapitre 19 sur 69 · Baron de Brunnow · texte numérisé non relu

Baron de Brunnow

de conduite, et il en manque complètement. Lady Wilton dit à qui veut l'entendre qu'il fait la cour au duc de Wellington, plus qu'aucun Anglais. Il est peureux à l'excès ; au lieu de se fier à son talent et de se montrer digne, il s'est donné en spectacle avec sa femme dans de véritables scènes de vaudeville, et cela parce qu'il a entendu dire qu'on tenait à un bon ménage ou tout au moins îjux formes que doit avoir un mari pour sa femme. Michel t'écrit franchement à ce sujet; quelquefois il n'en peut plus, mais il m'a bien promis de tenir ferme tant qu'il te plaira de le laisser à celte place. Il vient de t'expédier un petit aperçu sur le court séjour qu'il a fait ici ; son chef en a été si content qu'il lui a dit qu'il le signerait volontiers ; j'espère que lu ne tarderas pas à lui faire part de ton appréciation. Cette société française est bien curieuse à observer : les gens des opinions les plus opposées se voient, se réunissent. Dans les coteries, comme on critique l'intimité de celle-ci, de celle-là, et comme on a vite fait de faire penser hommes et femmes sur toute chose! Cependant la princesse Lieven est devenue très discrète; Pahlen est persuadé que c'est Guizot qui l'a forcée à l'être. Je ne m'explique pas que tu puisses supposer que cette dame a de l'influence sur moi, elle n'en a aucune, mais étant juste envers tout le monde, je le suis pour elle. Le hasard m'a précisément aujourd'hui mis en présence d'un lémoin oculaire qui m'a raconté dans tous ses détails cette pénible histoire de la princesse avec le baron. Avant l'arrivée de la princesse, celui-ci ne s'est-

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il pas avisé de dire au fils, à Alexandre : « Votre mère se propose de venir faire un séjour ici, ne pourriezvous pas la détourner de ce projet ; elle me met dans un cruel embarras : si je la reçois bien, je déplais à l'Empereur; si je la reçois mal je mets contre moi la société anglaise. » Est-ce qu'on dit de pareilles énormités? Le 2 juillet, elle savait ce qui se traitait. Qui l'en avait instruite, je l'ignore. Le 10, elle voit Brunnow et le félicite d'être à la veille de conclure une grande affaire. Stupéfait, il répond un tas de choses, puis s'en va déclarer à Palmerston et à Clanricarde qu'elle est toute dévouée à la France, qu'on doit se défier d'elle, fait une scène à lady Palmerston, en lui tenant les mêmes propos, et se laisse aller aux mêmes confidences avec les représentants de l'Autriche et de la Prusse, qui s'empressent de l'écrire à leurs cours respectives. Les méchants propos sont toujours bien accueillis; il est facile d'insinuer des soupçons. Brunnow et Bulow avaient d'anciens griefs contre l'ex-ambassadrice. Lorsqu'un représentant tient un langage pareil, comment supposer qu'il n'a pas en mains les preuves de ses assertions. Elles ne sont rien moins que fausses cependant, puisque M. Thiers a lu à la tribune une dépêche datée du 14 juillet dans laquelle Guizot déclarait qu'il ne présumait pas que ce traité serait signé de si tôt. Donc la conduite monstrueuse qu'on prête à la princesse n'était pas dans sa pensée, aussi n'est-il pas étonnant qu'elle en soit troublée et désire une réparation. C'est petit et bas de la part de Brunnow, et ce

qu'il y a de plus vilain, c'est qu'au lieu de laisser tomber l'affaire, il a dit aux mêmes personnes que tu avais approuvé sa conduite. D'ailleurs que peut-on attendre d'un homme qui se montre ingrat envers toi, au point d'oser dire devant ton fils et ton gendre que tu es faible et mille autres choses pénibles. Il est bien malheureux d'employer des gens pareils qui, à la longue, finissent par être nuisibles. Tous ses collègues se sont plaints de lui à leurs cours ; Pahlen, Tatichtchef s'en plaignent également. Quant à moi, je le méprise du fond de mon cœur et je m'étonne que tu ne trouves pas sa conduite, plate, répréhensible. Ce qu'il y a de plus curieux dans tout ceci, c'est que lorsque cette même princesse est allée à Londres, le ministère, le Roi, môme, en ont été fâchés et ont dit qu'elle allait faire accroire à Guizot des contes pour l'endormir sur la marche des affaires. N'est-ce pas là l'évidente preuve qu'on ne compte pas sur son dévouement au gouvernement français? En somme, on ne devrait pas s'occuper d'elle ; elle n'a d'importance nulle part. J'oubliais de te dire que tout en la calomniant, ce même Brunnow se montrait de la dernière platitude vis-à-vis d'elle et que le jour de naissance de l'Empereur, il est allé avec tous les messieurs de l'ambassade, Michel y compris, la féliciter. Honorer et déshonorer en même temps, cela a-t-il du sens?

Cette lettre est écrite sans suite, elle s'en ressent, je te l'envoie tout de même, en t'embrassant de cœur.

27 décembre 1840.

Au retour de la messe, j'ai encore le temps, cher ami, d'ajouter quelques lignes. Je dois te dire que je regrette beaucoup que l'ambassadeur et Kisselef aient mis Labenski à l'index et le traitent en étranger. C'est un homme qui a do l'expérience et qui a travaillé longtemps sous Pozzo. Il connaît beaucoup de monde et est au fait de l)eaucoup de choses, mais ce n'est pas cela qu'il convient d'insinuer, on s'en offenserait.

Le comte Charles de Nesselrode au baron de Meyendorff.

Saint-Pétersbourg, 28 décembre 1840.

Quinze jours avant l'arrivée de votre courrier, j'ai reçu de Londres la nouvelle que le roi de Prusse irait en Angleterre. Liebermann, à qui j'en ai fait part, n'a pas voulu y croire. Dans ce voyage il n'y a que deux choses qui me déplaisent : primo, les rêves creux religieux; secundo, le passage par la France. Celui-ci amènera une entrevue avec Louis-Philippe, et de cellelà il résultera que le roi de Prusse reviendra à Berlin, tout amoureux du roi des Français qui, par son esprit et son savoir-faire, en a séduit bien d'autres.

Quant au voyage en lui-même, il ne m'inspire aucune appréhension politique. Au contraire, tout ce qui peut servir à unir les deux grandes cours allemandes avec l'Angleterre entre dans nos vues. Ainsi, sous ce rapport, gardez-vous, mon cher Meyendorff, de montrer la moindre jalousie. Tout ce que nous demandons à ces deux cours, c'est de ne pas rapprocher de nouveau l'Angleterre et la France, ce qui est bien plus encore dans leur intérêt que dans le nôtre. Au reste, je ne sais, en vérité, ce qu'il faudra attendre ou craindre dans l'avenir de la Prusse.

Vos lettres deviennent de jour en jour plus noires et plus décourageantes. Du bon sens, de la logique, de la suite et de la persévérance dans les idées, voilà avec quoi on gouverne et gouverne bien. Je ne vois rien de tout cela chez le roi Frédéric-Guillaume IV. Ce qui en adviendra, Dieu le sait. C'est bien plus grave que la nonapparition de Casimir Perier au cercle du 18 décembre, dont je suis sûr que le corps diplomatique de Berlin sera très préoccupé. Je ne veux pas vous écrire une dépêche officielle sur ce fait pour vous prouver le cas que nous en faisons. Si Perier reparaît le jour de l'an, tout sera dit, sinon cette sottise deviendra une affaire. Je qualifie ce procédé de véritable sottise, car c'est sur une supposition que les Français ont agi et se sont ainsi donné le tort de l'agression. C'est dans ce sens que je vous engage à vous prononcer, si on vous en parle. L'Empereur est resté très calme; c'est le public qui s'est chargé de faire justice de ce manque d'égards.

Les portes ont été fermées spontanément à Perier de toutes les maisons qu'il fréquentait, et ce ne sera qu'après le premier janvier qu'elles lui seront rouvertes. Je doute qu'après cela il puisse et veuille rester ici. C'est au fond un bon diable, mais il a voulu trop trancher de l'ambassadeur. C'est toujours la vanité qui perd les Français. Ils se ressemblent tous, sous ce rapport.

Je vous remercie d'avoir donné un avis avec calme à Maltitz. Je lui ai écrit aussi de mon côté, pour l'engager à ne pas trop se mettre en avant, sans quoi il pourrait facilement se trouver entre l'enclume et le marteau. Ses dernières dépêches ne sont pas couleur de rose. Kattendyké* lui a dit de véritables bêtises, en lui faisant entrevoir une alliance avec la France. J'y croirais le jour où le roi Guillaume prendrait Heeckeren pour ministre des affaires étrangères. Celui-ci est capable de tout; il n'a ni foi, ni loi; il est généralement déconsidéré, intolérant. Ce serait donc la plus grande faute que le Roi pût commettre que de lui accorder un poste de confiance. Maltitz semble le craindre.

Je vous fais mon compliment sur la visite du [Roi et le succès de l'hôtel. Adressez-moi un office avec la demande pour Kiesblauch' et Schirmann; je l'aurais soumis dès à présent, si j'avais pu montrer votre lettre. Quant à certains ornements, ce ne sera pas chose facile que de les tirer des griffes du prince Pierre, qui n'est

1. Katterdyké (baron Huissen de), diplomate et homme d'État hollandais, ministre des affaires étrangères (1842).

2. Architectes auxquels on avait confié la restauration de l'hôtel.

pas donnant de son naturel. Il faudra un peu de temps et de soins pour manipuler cette affaire. Vous pourriez m'en dire un mot dans la lettre ostensible que vous m'écrirez en faveur de l'architecte et du peintre.

Sur ce, mon cher Meyendorff, je vous quitte et vous renouvelle mes plus invariables amitiés. Ne viendrezvous pas au printemps nous faire une petite visite.

P. S. — Ce que vous me dites de l'affaire commerciale n'est pas de bon augure. Voilà ce que c'est que de ne pas saisir aux cheveux les occasions favorables. Les autorités de Varsovie ont traîné l'affaire pendant un an et ont laissé échapper le bon moment. Les présidents de province sont contre; Alwensleben, qui était bien disposé, se retire, et Cancrine, auquel j'étais enfin parvenu à faire comprendre la nécessité de s'arranger avec la Prusse, veut aussi quitter le ministère. Tout cela n'est pas favorable à notre négociation. Je ne puis vous donner encore des instructions sur le renouvellement du cartel. J'attends l'avis du Prince de Varsovie, et de nos ministres de l'intérieur et de la guerre, et m'occuperai, en attendant, à leur prouver que le renouvellement pur et simple sera le maximum que nous pouvons espérer d'obtenir de la Prusse. Je crains môme que vous ne vous flattiez trop facilement d'y parvenir, car l'opinion publique, surtout dans la Vieille Prusse, et excitée par Schœn, se prononce fortement contre les conditions du cartel.

Votre billet confidentiel a été lu avec intérêt et brûlé

lOG ARCHIVES DU COMTE CH. DE NESSELRODE.

de suite. Je vous remercie des informations qu'il contenait.

La comtesse Charles de Nesselrode à son filsj le comte Dmitri de Nesselrode.

Paris, 1" janvier 1841.

Mon séjour ici est des plus intéressants ; je vois les gens les plus marquants de tous les partis ; je cause avec les uns et les autres un peu ou beaucoup selon ma sympathie. Il y en a deux qui me satisfont : Guizot et Lamartine. J'aime beaucoup la figure ou plutôt la physionomie du premier, son organe et sa manière de parler, si persuasive; le second a un ensemble très noble, une expression digne, mélancolique un peu; sa voix est douce et vibrante; ses discours ont plus de fond. Il faut l'entendre à la tribune.

Le désir d'une alliance avec la Russie gagne tous les partis, on l'exprime hautement avec une intention réelle de la voir se conclure.

La œmtesse Charles de Nesselrode à soii mari.

Paris, 2 janvier 1841.

Une personne qui sort de chez moi m'a dit avoir été retenue un certain temps sur les boulevards par une foule de plus d'un millier d'hommes, la plupart en tenue de gardes nationaux, les autres endimanchés, qui défilaient deux par deux et se rendaient à la maison qu'habite l'abbé de Lamennais pour lui faire une ovation et l'assurer de leur sympathie. On a d'autant plus raison de ne mettre aucune entrave à celte innocente manifestation que ceux qui y prennent part en reviennent tranquillement et n'y songent plus le lendemain.

Je viens d'assister à la séance de réception à l'Académie française de M. Mole*. C'est M. Dupin qui était chargé de le recevoir. Séance curieuse où l'on voyait en présence un gentilhomme, de belle tenue, et un bourgeois dans toute la force du terme qui a répondu au discours du récipiendaire avec des gestes vulgaires, une allure commune. M. Dupin faisait l'effet d'un méchant gouverneur sermonnant son élève. En parlant de Mathieu Mole, il a appuyé sur ce que celui-ci avait chassé les Anglais, avec un geste significatif que l'audi-

\. MoLÉ (Mathieu-Louis, comte), homme d'État français, né en 1788, mort en 1855.

toire a eu le mauvais goût d'applaudir à tout rompre. En vérité, on est confus de voir que ces personnages surgis de toutes les classes en veuillent à ceux qui sont mieux nés et jalousent surtout le pouvoir malgré les difficultés qu'on a à le conserver.

La même au même.

Paris, 18 janvier 1841.

Les fortifications vont, la semaine prochaine, être à l'ordre du jour. II y a beaucoup d'opposants, à commencer par le maréchal Soult, qui ne veut pas soutenir la loi, et par son beau-fils, qui parlera contre. Le fait est que, dans cette question, chacun ne voit que son intérêt personnel, et la défense de Paris n'entre pour rien dans ce ridicule projet. Les discussions n'en seront pas moins fort intéressantes et je compte les suivre.

J'ai passé, hier, une excellente soirée, avec des légitimistes. J'en ai entendu de fort raisonnables et, comme ce sont ceux qui dirigent le parti, cela m'a fait plaisir.

20 janvier 1841.

Comme la discussion relative aux fortifications doit

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commencer demain et que je compte suivre journellement les hauts et les bas que subira cette proposition, je préfère t'écrire d'avance.

Personne n'en peut présumer le résultat final; on prétend que les amendements seront acceptés et que, par suite, le gouvernement sera amené à retirer son projet. D'autre part, on va jusqu'à dire qu'on préparera une petite émeute pour rallier les hésitants et les décider à voter la loi. Thiers montera souvent à la tribune et il est plus que probable que Lamartine prendra la parole ; je ne voudrais pour rien au monde manquer son discours. J'ai une place dans la tribune, que m'a envoyée M. Guizot, avec un mot charmant, ce qui m'a été fort agréable.

Nous avons eu hier un beau dîner, bien servi, chez Pahlen. S'y trouvaient M. Mole, Mme Castellane*, Mme de Boigne, le chancelier Pasquier, MmeChatenay', le bon Fagel, Salvandy^ dont j'aime beaucoup la conversation.

J'ai fait la connaissance, ces jours derniers, de

1. Gastklla>e (comte de), maréchal de France, né en 1788, mort en 1862. Général de division (1852); pair de France (1837); sénateur et maréchal de France (1852).

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