‹ Lettres et papiers, 1760-1850, extraits de ses archives; (volume 4)Chapitre 22 sur 69 · VI · texte numérisé non relu

VI

150 ARCHIVES DU COMTE Cil. DE NESSELUODE.

contradictions; rien de ce qui est raisonnable ne lui convient, et elle est faite moins que toute autre pour le gouvernement représentatif avec une tribune et la liberté de la presse. Malgré cela, on se ferait lapider, si on proposait aux Français de renoncer aux résultats bien tristes et bien amers de leur glorieuse révolution, à ce gouvernement, à bon marché, qui est le plus cher de tous. Voilà un chapitre sur lequel il y a beaucoup à dire, mais je m'arrête, car il faut réserver quelque chose pour ton retour.

Le comte Charles de i\esselrude au baron de Meyendor/f.

Saint-Pétersbourg, 22 février 1841.

Votre dernière expédition n'a |)as été consolante cl préoccupe beaucoup l'Empereur. Celte querelle entre deux hommes tels que Schoen et Rochow* est très fâcheuse dans les circonstances actuelles. J'espère bien que le Roi ne balancera pas entre eux ; mais Schoen, renvoyé comme il devrait l'être, peut faire beaucoup de

1. RocHow (Gustave-Adolphe Rochus de), homme d'État prussien, né en 1792, mort en 1847. Fut appelé en 1834 au ministère de l'intérieur et de la police, auquel fut réunie en 1857 l'administration des affaires industrielles, et conserva ce portefeuille jusqu'en 184?, où il devint membre puis président du conseil d'État.

ARCHIVES DU COMTE CH. DE NESSELHODE. loi

mal en ce moment-ci. J'attends avec une vive sollicitude la solution de cette question délicate.

Ma femme a encore remis son départ de Paris. Je ne lui écris pas aujourd'hui, car le temps me manque, ayant dû assister ce matin à un service funèbre pour ce pauvre Troubezkoi, qui est mort le dernier jour du carnaval, pendant qu'on dansait chez Woronzof.

Le comte Charles de Nesselrode au baron de Meyendor/f.

Saint-Pétersboury, 18 mars 1841.

Mon Dieu ! moucher baron, que vos dernières lettres sont tristes, et ce que Saglinski a ajouté verbalement, l'est peut-être plus encore. C'est aujourd'hui la première affaire en Europe. Je n'ai pas besoin de vous dire combien l'Empereur est préoccupé de ce qui se passe en Prusse, Ce qui m'afflige, ce n'est pas tant le mauvais esprit, quoiqu'il semble percer par tous les pores, mais c'est la conduite et l'attitude du gouvernement au milieu d'une crise effrayante.

Des nominations comme celle de Doyen* vous coupent

1. BoYEN (Herinann), homme d'État prussien, lié en 1771, mort en 1848. Il servit dans les guerres contre la France, dirigea le ministère de la guerre depuis 1814 jusqu'en 1819 et le ministère d'Élat de 1811 à 1847.

loi ARCHIVES DU COMTE CH. DE NESSELUODE.

bras et jambes ; des concessions qui ne satist'onl personne, qui sont trop peu pour les uns et trop pour les autres, des actes remplis de contradictions, où l'on appelle loyal ce qui est criminel et révolutionnaire, en vérité, mon cherMeyendorff, c'est une confusion d'idées dont rien de bon ne pourra sortir. Faisons des vœux pour que nos pressentiments ne se réalisent pas ; mais tant que durera la réunion des États, je ne dormirai pas tranquille.

Ce courrier, ce n'est pas moi qui l'expédie, mais la grande-duchesse Hélène. Elle veut avoir des nouvelles exactes sur l'état de son père, le prince Paul, qu'on dit êlre très gravement malade à Paris.

- Je n'ai pas eu la possibilité de voir l'Empereur et de lui soumettre une expédition en forme. Pour y suppléer, j'ai cherché à résumer dans une lettre particulière tout ce que j'avais ji dire au comte Pahlen sur l'état actuel de l'affaire d'Orient. Je vous envoie ci-jointe une copie de cette lettre ; elle vous mettra au fait de tout ce que nous voulons et pensons relativement à l'aclè final, et par conséquent, à même de régler votre langage. La lettre même n'est que pour votre usage personnel, car elle ne ferait plaisir ni à Metternich, ni à Werther qui, en vérité, ont été, dans toute cette négociation, d'une maladresse, d'une poltronnerie inconcevables. Quelle rage insensée que celle de vouloir à toute force rapatrier la France et l'Angleterre et nous faire rentrer dans la fâcheuse situation d'où le traité de Londres nous a fait sortir.

ARCHIVES nu COMTE Cil. DE NESSEIROHE. \'<7>

Adieu, mon cher MeyendorfT, que Dieu vous conserve au moins un peu de santé au milieu de toutes les inquiétudes que les affaires de la Prusse doivent vous faire éprouver.

Lr mPme au même.

Saint-Pétersbourg, 24 mars 1841.

La seule dépêche que je vous adresse aujourd'hui, mon cher baron, roule sur la question de Jérusalem. Évidemment c'est le Roi lui-même qui est l'auteur du planque Werther nous a communiqué par Liebermann. Vous aurez besoin d'observer quelques ménagements dans la manière de vous acquitter d'une communication qui tend à prouver que ce plan est impraticable. De grâce, ne courons pas après des chimères, mais contentons-nous de ce qui est possible. Le firman et lo refus de Méhémet-Ali de l'accepter vont jeter une nouvelle perturbation dans l'affaire d'Orient. Gela ne me préoccupe pas trop. La Porte modifiera son firman et la France signera l'acte final plus tard. Ce qui est fait pour me surprendre, c'est qu'en matière d'acte final, Guizot se contente de si peu de chose et n'ait trouvé que quelques mots à changer dans la rédaction.

La dépêche reçue de vous, ce matin, nous fait respirer plus librement. Depuis l'arrivée de Saglinski, la situation de la Prusse ne nous sortait pas de la tête, et

l'Empereur surtout en était fort préoccupé. Je reviens d'un pelil dîner chez lui, et il était, ainsi que l'Impératrice, bien heureux de ce que vous nous mandez. Puissiez-vous, cher baron, continuer de même, dans la voie du mieux, aller crescendo; puisse enfin la crise produite par la réunion des Étals se terminer sans fâcheux éclal. Agréez ce vœu, ainsi que mes plus sincères amitiés.

Le même cm même.

Sainl-Pi'tersboui'g, 5 aviil 1841.

Je ne comprends rien aux inquiétudes qu'on a, de nouveau, éprouvées à Berlin sur le sort de l'acte final. Votre lettre du 19 mars, par laquelle vous m'en faites part, m'est parvenue presque simultanément avec une expédition de Brunnow du IG mars, par laquelle il m'annonce que les articles de la convention ont été paraphés. Si déjà elle n'est pas signée, ce n'est ni notre faute ni celle de Brunnow, mais la faute de Guizot qui n'a voulu rien signer avant que l'affaire du firman ne soit arrangée. Par le dernier courrier que j'ai expédié à Londres, j'ai envoyé h Brunnow un plein pouvoir. Ainsi, de notre part, ne viendra aucun obstacle à la rentrée de la France dans ce qu'elle appelle le concert européen; bien entendu, que ce soit au moyen des

ARCHIVES DU COMTE Cil. DE .NESSELRODE. \7,b

stipulations déjà paraphées et que l'on ne donne pas à celles-ci une plus grande extension.

Ma femme a pris, à son arrivée ici, le sage parti de se mettre pour huit jours au lit, ce qui lui a fait du hien et l'a complètement remise des fatigues de cet horrible voyage. Elle a recommencé à sortir et va très bien pour le moment.

La goutte, qui est venue me faire la plus inopportune des visites, m'empêchera d'assister aux fêtes du mariage; c'est la veille de ce grand jour que je vous adresse encore de mon lit ces lignes et mes doléances.

Je n'ai donc pas vu encore ni Ranch, ni le prince Guillaume. J'ai, sans retard, envoyé à celui-ci la lettre que le courrier de Londres m'a apportée. Comme, depuis six jours, je n'ai pas vu l'Empereur non plus, j'ignore de même les informations qu'ils peuvent lui avoir données sur les affaires de la Prusse qui, comme vous le pensez bien, excitent toujours notre plus vive sollicitude, et je vous remercie beaucoup des détails satisfaisants que vous m'avez mandés par votre dernière lettre.

D'ici, je n'ai rien de saillant à vous dire. On va être pendant quinze jours dans un brouhaha continuel, et il ne va être question que de fêtes et de faveurs accordées à cette occasion. Quant à ces dernières, j'ignore encore ce qui sera fait, et ce ne sera que par votre cousin Meyendorff que vous les apprendrez, car je vous annonce que c'est lui qui doit aller à Darmstadt annoncer le

mariage. Il partira demain et suivra de près cette lettre que je termine en vous renouvelant mes invariables amitiés.

Le même au même.

Saint-Pétersbourg, 22 avril 1841.

J'ai reçu dans ces derniers temps des lettres bien intéressantes de vous ; malheureusement leur contenu n'est guère de nature à nous rassurer sur la situation de la Prusse. Dieu sait comment tout cela finira, mais les symptômes deviennent tous les jours plus alarmants. A Vienne, on en est encore peut-être plus préoccupé que chez nous. Je verrai ce que nous diront Rauch et le prince Guillaume, mais je crains que vous n'en sachiez plus qu'eux. En attendant, on a bien fait de nous envoyer le prince de Prusse. Il eût été vraiment scandaleux qu'aucun prince de la famille de l'Impératrice n'eût assisté à la noce du Grand-Duc héritier. Vous avez eu raison de ne pas nous envoyer de courrier, car la poste va maintenant plus vite que tous les feldjaegers du monde.

En ce moment, on ne pense chez nous qu'à la noce et aux fêtes qui doivent l'accompagner. Aussi, ce courrier expédié, je n'écrirai plus rien pendant huit jours. Il n'emporte rien de bien saillant ; ce sont plutôt des

réponses que des instrucU l'^aouvelles que je donne à Brunnow et qui roulent principalement sur les affaires de la Grèce et les conversations satisfaisantes qu'il a eues avec Mavrocordato '.Je ne puis rien lui dire de plus sur l'affaire turco-égyp tien ne, car j'ignore ce qu'ont produit à Constantinople le changement de ministère et les nouvelles instructions données à Ponsonby. En attendant, la France diffère de signer, et Brunnow a eu le temps de recevoir même son plein pouvoir. Ce ne sera plus lui, j'espère, qu'on accusera de ce retard.

P. S. — Turkull m'a dit hier qu'il avait enfin reçu de Varsovie les réponses qu'il attendait pour émettre une opinion définitive sur l'affaire commerciale. J'espère donc être bientôt à même de vous envoyer des instructions.

Le même au même.

Saint-Péterbourg, 22 mai 1841.

Avant votre départ, j'aurais bien désiré vous mettre à même d'entamer l'affaire commerciale, mais je prévois qu'elle devra reposer jusqu'en automne. Depuis six mois,

1. Mavrocordato (Alexandre), homme politique et diplomate grec, né en 1791, mort en 1865; ambassadeur successivement à Munich, Berlin et Londres; président du conseil des ministres (1844); ambassadeur à Paris (1848).

je me débats entre Cancrine et radministralion du royaume. C'est celle-ci qui me donne le plus de lil à retordre; elle ne sait au fond pas trop ce qu'elle veut. Cancrine s'est montré assez accommodant. Il \a nous quitter de nouveau pour quatre mois; il va par Vienne, droit à Gastein.

Je n'ai pu avoir qu'une seule conversation avec le prince Guillaume. Il s'est expliqué assez franchement, mais il ne m'a rien appris de plus que votre correspondance, peut-être un peu moins. L'Empereur a lu avec beaucoup d'intérêt votre rapport sur le testament du feu Roi. J'ignore ce qu'il aura définitivement fait conseiller au Roi; pour ma part, je regarderais cette publication, comme absolument intempestive. Metternich espère rencontrer le Roi à Marienbad, L'état de la Prusse lui donne beaucoup de soucis.

Les dernières nouvelles de Londres nous représentent le ministère anglais comme à l'agonie. Vous devez savoir mieux que nous à quoi vous en tenir. S'il reste, je désireraisque lord W. Russel remplaçât lord Clanricarde qui nous quitte aujourd'hui et m'a l'air de ne pas devoir revenir; il a du moins vendu tous ses effets. Je ne sais s'il aurait encore des chances d'aller aux Indes ou bien celle de remplacer lord Granville à Paris; je pense plutôt qu'il prévoit la chute du ministère. Je le regretterai : il était commode, raisonnable et bien disposé pour nous.

Vous aurez eu connaissance des décisions prises à Londres et à Constantinople presque simultanément,

au sujet du firman. Je pense donc que nous n'en entendrons plus parler. Adieu, mon cher baron, je vais dans deux jours me transporter à la campagne. Le temps pst magnifique.

Le même au même.

Saint-Péterbourg, 18 juin 1841.

Voilà donc enfin, mon cher Meyendorff, le vaisseau de ligne' lancé. Il a étélonglemps sur le chantieretm'a donné, à moi, et surtout au pauvre Sacken, beaucoup de déboires. Après dix mois de tracas, de soins, nous sommes enfin parvenus à nous mettre d'accord, tant bien que mal avecCancrine et l'administration polonaise.

Malgré cela, je suis loin de penser que ce soit un chef-d'œuvre que je vous envoie cette fois-ci ; la faute n'en est pas à Cancrine, mais bien à l'administration du royaume qui, dans tout cela, s'est montrée indécise, malhabile et pleine de mauvaise volonté, et c'est pourtant pour ce malheureux royaume que tout cela se fait. Quant à vous, mon cher Meyendorff, que cette grande et ennuyeuse affaire ne vous empêche pas de profiter de votre congé, la santé avant tout; commencez d'abord par vous débarrasser de vos migraines, avec lesquelles on ne peut pas faire d'affaires, et ensuite lancez-vous

Page 1