Négociation commerciale
dans ce dédale commercial. Comme, pour celte année-ci, il n'y a plus rien à faire et qu'on ne peut pas changer de pareils arrangements au milieu de la navigation, tout ce que je vous demande, c'est de terminer la négociation avantlel" janvier 1842. Bornez- vous, avant votre départ, à mettre l'affaire en train, en communiquant notre projet au ministère prussien et en nous faisant part de l'accueil qu'il lui fera, ainsi que les chances que vous rencontrerez pour le faire adopter. S'il veut consentir à l'accepter, tel quel, tant mieux, et dans ce cas, dont je n'ose pas me flatter, vous auriez la possibilité de terminer avant votre départ ; mais comme, sans nul doute, il fera de nombreuses objections, élèvera plus d'une prétention, vous serez dans la nécessité d'en référer plus d'une fois à Pétersbourg. Il suffira donc que, jusqu'au départ pour les eaux, vous vous assuriez de la nature des difficultés que vous rencontrerez; que vous nous en rendiez compte, afin que dans l'intervalle, et jusqu'à votre retour à Berlin, nous puissions nous entendre de nouveau avec le ministre des finances, lequel, au reste, est parti dimanche pour se rendre par Vienne à Gastein, et avec l'administration du royaume. Pour ne vous rien laisser ignorer de ce qui peut vous être nécessaire afin de réfuter les assertions et les accusations prussiennes, j'ajoute encore à ma volumineuse expédition un petit factum historique que vous trouverez ci-joint et qui est spécialement destiné à prouver qu'en 1836 ce n'est pas nous, mais bien les Prussiens, qui ont rompu la négo-
AllCHIVES DU COMTE Cil. DE NESSELRODE.
ciation ou, pour mieux dire, le pétulant Liebermann, l'homme le moins fait que je connaisse pour conduire à bonne fin une affaire compliquée par une foule de détails minutieux, qui pour être débrouillés demandent de la patience et un grand sang-froid. Comme vous en avez beaucoup, mon cher Meyendorff, je ne doute pas que vous ne soyez plus heureux que votre pendant à Saint-Pétersbourg, et c'est dans cet espoir que je vous renouvelle mes plus sincères amitiés.
P. S. — Voici encore une seconde notice que je vous envoie pour votre information personnelle et pour vous mettre à même de répondre, si vous étiez interpellé à ce sujet.
Le même au même.
Saint-Pétersbourg, juin 1841.
Votre lettre sur la situation de la Prusse me laisse un peu respirer. De ce côté-là, nous n'aurons, pour le moment au moins, aucun orage à redouter. Hier, nous avons eu la nouvelle de la dernière défaite du ministère anglais. On croit que dans les élections les torys l'emporteront également ; je sais même que les adhérents du ministère actuel en sont convaincus. Je ne me permets pas de préjuger si c'est un bien ou un mal pour nos
relations avec l'Angleterre; j'attendrai avec calme ce que les événements en décideront.
Vous aurez déjà appris que Palmerston a repoussé une bien singulière prétention de Guizot et que la signature de l'acte final a été de nouveau ajournée. Je trouve, pour ma part, que Palmerston a eu parfaitement raison et je désire beaucoup qu'à Berlin on ne se préoccupe pas plus qu'il ne faut de cet incident. Il m'est impossible, quant à moi, d'attacher une si grosse importance à l'accession de la France. Si elle ne se décidait pas à la donner, le malheur ne serait pas bien grand et je regarderais comme d'une politique peu habile de l'en prier beaucoup. Voilà ce que je voudrais que les cours de Berlin et de Vienne sentissent comme moi .
Adieu, mon cher MeyendorfF, je termine mon épître en vous priant de la brûler et en vous renouvelant mes invariables amitiés.
La comtesse Hélène Chreptowich à son frère le comte Dmitri de Nesselrode.
Beauséjuur, '2'-2 juillet 1842.
L'aspect des affaires devient important ici ; chaque jour amène des incidents et tout concourt à rendre le moment présent des plus graves pour la France. Les
ARCHIVES DU COMTE Cil. DE SESSELRODE. liô
partis sont divisés sur la question de la régence. Vous savez que la cour, le gouvernement veulent la régence du duc de Nemours, la tutelle des enfants à la mère, et, à son défaut, à la Reine, la majorité fixée à 18 ans. Voilà ce qu'on croit être le projet de loi. On a trouvé dans les papiers du duc d'Orléans un testament écrit par lui à Toulon, en avril 1840, à la veille de son départ pour l'expédition des Portes de Fer. Dans ce testament, il enjoint expressément à sa femme de n'accepter dans aucun cas la régence et il s'exprime en termes très forts sur la nécessité que le gouvernement de l'Etat soit remis aux mains d'un homme qui sache porter l'épée; il ajoute qu'il sait que sa femme partage ses opinions sur ce point. Ce testament a été lu par ordre du Roi, et, en sa présence, au Conseil, par le duc de Nemours.
La duchesse d'Orléans semble être assez d'accord à ce point de vue; cependant certaines personnes prétendent savoir qu'elle a, dès le second jour, prononcé les noms d'Anne d'Autriche et de Marie-Louise.
Le Roi a vu successivement le duc de Broglie, le comte Mole, M. Dupin, M. Thiers, et s'est entretenu avec eux de la question de la régence ; il n'a pas rencontré la moindre divergence, et Thiers, comme les autres, s'est nettement prononcé pour la régence du duc de Nemours. La gauche proprement dite, Odilon Barrot*, etc., est décidée pour la régence de la duchesse d'Orléans; il y a sur ce point complet désaccord entre elle et M. Thiers
1. Barrot (Odilon), homme politique, né en 1791, mort en 1875.
et la brèche entre eux est positive. 11 est clair que tout ce qui penche le plus vivement vers les idées libérales ou plutôt révolutionnaires trouve avantage à voir les rênes du gouvernement aux mains d'une femme, parce que ce serait nécessairement un gouvernement faible auquel on adjoindrait un conseil de régence. Or, ce qu'on veut, et avec raison, c'est un régent jouissant de toute la plénitude du pouvoir royal.
La Chambre des Pairs est à la dévotion de la volonté du Roi ; mais la Chambre des députés, outre la dissidence essentielle que je viens d'indiquer, pourrait bien être disposée à ajouter à la grande question d'État la petite question des ambitions personnelles, et déjà une ligue se forme entre M. Mole et M. Thiers pour se débarrasser de M. Guizot, avant même l'adoption du bill de régence. Ce qu'ils veulent tous deux, c'est la chute du ministère actuel ; après cela Thiers promet son appui à Mole pour le faire ministre et le conserver ministre, sentant bien que pour lui-même le moment ne peut pas encore être venu. Cette intrigue s'ourdit souterrainement entre ces deux personnages, tandis que les journaux proclament que l'impopularité de M. Guizol nuira à l'adoption de la loi, si elle est présentée par lui, honneur bien grand qu'on lui fait, car cela laisserait croire qu'il a une importance égale à celle d'une question d'État. Enfin, quoi qu'il en puisse être, il ira de l'avant, soutenu par le Roi et un cabinet très uni.
AUClllVES DU COMTE Cil. DE NESSELRODE. liS
Le comte Charles de Nesselrode oju baron de Meyendorff.
Saint-Pétersbourg, 10 novembre 18il.
Grâces à Dieu et à la fontaine de Jouvence que vous êtes allé visiter, vous voilà sur pied. Nous nous en réjouissons sincèrement, mon cher baron, et femme, fils et fille veulent que je vous le dise. A présent, tachez de maintenir le bien que Galstein vous a fait ; que surtout les négociations commerciales, les Geheime Roelhe\ les folies du moyen âge et les Betbrilder- ne détruisent pas les effets d'une si admirable cure.
Votre longue et bonne lettre particulière du 20 octobre m'a vivement intéressé. Elle renferme des détails curieux, mais qui ne sont pas pour tout le monde, aussi je vous promets bien de les garder pour moi seul. H est heureux que Rochow soit hors de danger; (/eût été une perte irréparable, celle du seul homme capable de conserver un peu d'ordre au milieu de cette confusion d'idées (|ui se succède en Prusse depuis le nouveau règne.
Je suis charmé que vous auguriez bien de la nomination de Maltzahn comme ministre des afl'aires étrangères ; c'est un galant homme qui a des formes agréables, mais sera-t-il à la hauteur de la situation?