Piétistes
vni. — 10
Yoilà la question. Il m'a écrit une lettre particulière fort aimable, à laquelle je réponds dans les mêmes termes. Veuillez lui remettre ma réponse que vous trouverez ci-jointe en original et en copie.
A propos de correspondance, je vous confierai, sous le sceau du secret, que je possède celle qui a eu lieu entre Fritz et Guillaume, mais je me garderai bien d'en faire mention dans mes communications officielles ; ce serait un nouveau grief contre ce bon roi des Pays-Bas, et il ne faut pas jeter l'huile sur le feu. Sans cela j'aurais pu fournir la copie de la lettre du Roi qui manque à Berlin et qu'on a tant désiré avoir. Ce seraient de jolies pièces à produire dans des mémoires sur l'histoire contemporaine.
Vous allez donc avoir lord Burghess. Spontini* n'étant plus à Berlin, il pourra vous composer des opéras. Au reste, je pense que ce sera un agréable collègue. 11 m'a paru toujours difficile que lord W. Russell pût rester en place sous une administration tory. Lord Stuart de Rothsay * a mis un grand empressement à nous arriver; il est ici depuis dimanche. Le brave homme est devenu vieux; c'est tout ce que je puis vous en dire pour le moment.
Adieu, mon cher Meyendorff, portez- vous bien et agréez mes amitiés.
4. SpoNTiNi (Gaspare-Luigi-Pacifico), compositeur italien, né en 1774, mort en 1851.
2. Stuart (Charles de Rothsay, lord), diplomate anglais, né en 1779, mort en 1845. Ambassadeur à Paris de 1815 à 1820 cl de 1828 à 1850; à Saint-Pétersbourg de 1840 à 1844.
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Le même au même.
Saiiil-Pélersbourg, 10 novembre 1841.
L'espèce de profession de foi par laquelle noire ami Maltzahn a jugé nécessaire de signaler son entrée au ministère, m'a mis dans le cas, mon cher baron, de vous adresser un courrier ad hoc afin de vous exposer, dans ma dépêche responsive, la manière dont l'Empereur envisage, de son côté, la situation actuelle des grandes puissances de l'Europe, les unes envers les autres. Vous verrez qu'il y a entre notre opinion et celle de la Prusse une légère nuance ; mais pour que vous ne vous mépreniez point par vous-même sur la nature de cette nuance, il faut que j'ajoute encore quelques indications à celles que j'ai développées dans mes dépêches.
Notre objection au système tracé par Maltzahn porte principalement sur ce que, d'une part, il tire une ligne de démarcation trop forte entre les trois cours et l'Angleterre; de l'autre, sur ce qu'il range celle-ci dans la même catégorie que la France. Mais de là il ne s'ensuit pas que nous recherchions de préférence l'alliance de l'Angleterre; que nous lui subordonnions celle des deux grandes cours allemandes. Loin de là, je vous autorise et vous invite à dire tout haut et sans hésiter que l'Empereur adopte de cœur et d'âme le système d'alliance et d'union intime avec la Prusse et l'Autriche,
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dans le but de former avec ces deux puissances et la Confédération Germanique une masse compacte, assez imposante et assez forte pour défendre les principes d'ordre et de conservation que nous avons toujours professés et soutenus en commun. Cela posé, nous pensons toutefois que nous commettrions une faute grave si nous voulions exclure l'Angleterre de nos combinaisons ; renoncer aussi légèrement que le fait Maltzahn dans sa dépêche, à l'espoir de la rattacher à notre système, à la ramener dans nos rangs ; la marche que nous suivons à son égard n'a pas d'autre but. Au lieu de nous en vouloir, no? alliés du continent devraient nous savoir gré des efforts que nous faisons dans ce sens, car les succès que nous obtiendrons dans cette voie tourneront à leurs profits, peut-être plus qu'aux nôtres. Qu'on se rappelle donc un peu à Berlin ces temps néfastes où l'alliance anglo-française paralysait l'action des cours du Nord et les obligeait à subir plus d'une humiliation, à souscrire à des concessions bien autrement graves que celles qui pourraient jamais résulter de nos relations actuelles avec l'Angleterre. Et il y a pourtant des personnes qui manifestent cette crainte ou, pour mieux dire, qui l'affectent; car je ne puis pas croire que notre ami Metternich pense sérieusement qu'un souverain tel que l'empereur Nicolas puisse jamais être tenté de faire à l'Angleterre des concessions de principes. Nous ne l'avons jamais fait; nous ne marchons pas vers l'Angleterre pour nous jeter dans ses bras ; nous cherchons à l'attirer à notre système, à lui préparer une place
qu'elle puisse occuper à coté de nous. Si nous avons cru à la possibilité de réussir sous le ministère whig ; si la question d'Orient a rendu à l'Europe conservatrice l'important service d'élargir la brèche qui commençait à s'ouvrir entre la France et l'Angleterre, à plus forte raison croyons-nous pouvoir obtenir un aussi grand résultat sous un ministère tory. Je ne saurais mieux vous mettre au fait de l'opinion de l'Empereur sur cette question qu'en copiant textuellement le passage d'un billet qu'il m'a adressé, en me renvoyant la profession de foi de Maltzahn : « On ne peut que gagner à recevoir l'Angleterre dans notre union, à la rattacher à notre système. Ceci n'implique pas qu'il faille courir après l'alliance anglaise, qui est désirable et utile, sans croire que l'on soit perdu si elle s'y refuse ».
Voilà, mon cher Meyendorff, ce que j'avais à cœur de vous expliquer. Votre tâche deviendra facile si vous parvenez à bien faire comprendre à nos bons Prussiens qu'ils doivent être parfaitement tranquilles sur les dispositions de l'Empereur et sur la tendance de son cabinet; que les idées anglaises ne le dominent pas exclusivement et que nous marchons à pas lents et mesurés, sachant parfaitement où nous allons et sachant surtout jusqu'où nous pouvons aller. Vous vous en convaincrez en lisant mes dépêches à Modem, qui tracent de la manière la plus précise et la plus claire les intentions et les vues de l'Empereur. En les prenant pour guide de votre langage, vous ne risquez pas de vous tromper, mon cher baron, et conserverez toujours la bienveillante
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approbation de noire auguste maître. Veuillez en être assuré, ainsi que de mon bien sincère attachement.
Le comte Dmitri de Nesselrode an baron de Meyendor/f.
Saint-Pétersbourg, 29 novembre 1841.
Je voudrais avoir quelque chose d'intéressant à vous mander de Pétersbourg, mais malheureusement il ne s'y passe rien de bien gai. Tout le monde est inquiet de la tournure que prennent nos affaires intérieures. Strogonof a quitté son ministère, parce qu'il ne se sentait pas les épaules assez fortes ni le crédit nécessaire pour mener à bien une pareille besogne, et son successeur, Pérowski, désespère déjà de la chose publique. En attendant on cherche à s'étourdir sur l'imminence du danger; on fait des économies de bouts de chandelles, tandis que, d'un autre côté, on jette l'argent par la fenêtre. De temps en temps on nomme un comité qui soulève une question sans la résoudre et ne fait ainsi qu'augmenter la fermentation des esprits.
La politique étrangère continue à êtr^ dans un état satisfaisant ; tous les jours on se félicite davantage des heureuses conséquences du traité du 15 juillet, et mon père compte beaucoup sur votre éloquence pour faire revenir les Prussiens de leur antipathie contre les
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Anglais. Medem sera appelé à s'acquitter de la même tâche auprès du prince Mclternich. Celui-ci aura plus de peine à oublier le Kalzenjammer que lui ont causé les bravades de Thiers au mois d'octobre de l'année passée.
Boutenief n'a pas voulu retourner à Constantinople, ce qui a fait dire à Fonton ' que tandis que tous les diplomates viennent à Pétersbourg pour s'orienter, Boutenief y est venu pour se désorienter.
Quant à moi, monsieur le baron, je tache d'acquérir plus de facilité pour le travail en m'occupant au déparlement asiatique, et de me former en même temps pour les affaires en général par des lectures suivies aux archives du ministère. Quoique je ne m'ennuie pas à Pétersbourg, je ne voudrais pas y prolonger mon séjour au delà du printemps prochain, époque à laquelle je désirerais obtenir une place de secrétaire pour prendre pied dans la carrière et quitter enfin la fausse position d'attaché qui ressemble un peu à celle de commisvoyageur.
Veuillez avoir la bonté de présenter mes hommages à Mme la baronne, ot d'agréer, monsieur le baron, l'expression de mon sincère et respectueux attachement.
\. FoxTOX (Félix do), diploinale russe.
Le comte Charles de Nesselrode au baron de Meyendorff.
Saint-Pétersbourg, 50 novembre 1841.
Lorsque Bernstorf d'aboi^d et Ancillon ensuite ont proposé au feu Roi de nommer Liebermann ministre à Pétersbourg, il s'est fait longtemps tirer l'oreille. Ses hésitations ont duré deux ans. 11 répondait toujours : Liebermann écrit des dépêches trop longues. Je vois, mon cher Meyendorff, par votre lettre du 15 novembre que le bon Roi n'avait pas si tort. Il ne suffit pas à Liebermann d'écrire ce que je lui dis, il faut encore qu'il écrive ce qu'il croit lire dans mes yeux et tout ce qu'il suppose que je pense. De cette manière, il n'est pas difficile de composer de longues dépêches; mais je plains sincèrement ceux qui sont condamnés à les lire. Le fait est que lorsqu'il est venu me communiquer la profession de foi du comte Maltzahn, je ne lui ai pas fait la moindre observation et me suis borné à lui faire l'éloge général des bons sentiments dans lesquels cette pièce était conçue. Plus tard, je lui ai donné lecture de ma réponse et alors il me confia qu'il avait prévu que je ne serais pas satisfait du passage de la dépêche de Maltzahn, relatif à l'Angleterre. Mais il est tout à fait faux que j'aie relevé précisément l'épithète d'égoïste donnée à la politique de l'Angleterre, et encore plus faux que j'aie fait la moindre objection contre le projet de
former une masse compacte entrcla Prusse et l'Autriche d'une part et la Confédération Germanique de l'autre. Bien loin de là, j'applaudis sincèrement à cette combinaison, et si Liebermann avait bien lu dans mes yeux, il aurait trouvé sur mon visage un air de satisfaction et non une grimace. Dieu veuille seulement que cette combinaison se réalise, et que, pour y parvenir, on sache mieux ménager l'amour-propre du roi de Wurtemberg. Ce n'est pas en lui envoyant des hommes tels que Radowitz qu'on réussira.
Dans le moment où je vous écris, je suis plus que jamais furieux contre les piétistes. Ils nous créent dans l'Orient une nouvelle complication bien gratuite. Déjà les catholiques nous causent beaucoup de déboires, maintenant nous allons encore avoir les protestants sur les bras avec toutes leurs sectes, méthodistes et autres. Des conflits religieux au xix" siècle !... Vraiment le sens commun disparaît tous les jours de la terre. Ce qui couronne encore cette œuvre piétiste, c'est que le fameux Alexandre qui a été nommé évêque est un juif baptisé.
Je vous remercie pour le livre de Hornmayer, curieux par les pièces qu'il publie avec une si infâme indiscrétion. Elles me confirment dans l'opinion que j'ai toujours eue de Stein, qui avait certainement les plus nobles sentiments, mais qui, en affaires, était un brouillon. C'est lui qui est l'auteur de tous les embarras que le gouvernement prussien éprouve à l'heure qu'il est.
Je vois par la Staats-Zeitung que votre collègue d'Ame-
rique a publié un livre sur le droit public. S'il est bien fait, veuillez me l'envoyer et y ajouter la brochure de Sladen sur Cabrera. Hier, Liebermann est venu me lire la réplique de Maltzahn à notre réponse. Elle ne laisse rien à désirer ; courte et bonne, elle me prouve qu'il a été plus satisfait de notre réponse que de l'avant-goùt que lui en avait donné Liebermann. La grande dépêche que j'ai reçue de vous, avant-hier, me confirme dans cette opinion. Tout ira donc bien avec Maltzahn.
Médem nous est arrivé; je le garderai quelque temps; il a beaucoup à apprendre.
Adieu, mon cher Meyendorff, Dieu veuille que les tracas que vous donneront nécessairement les affaires ne gâtent pas le bien que vous a fait Gastein. Tout à vous.
Le même au même.
Saint-Pétersbourg, 16 décembre 1841,
J'ai reçu, mon cher Meyendorff', deux lettres fort intéressantes de votre part : l'une parKoulousof, l'auti-o par Boleslas Potocki. Leur contenu n'est pas très édifiant; il n'inspire pas d'inquiétudes sérieuses pour le moment, mais il fait un peu trembler pour l'avenir. Que des hommes comme Rochow et Alwensleben' soient