Ministre des Affaires étrangères à Berlin
et (le mesures ne peut rien produire de bon à la longue. Tâchez au moins de finir le cartel et de nous arriver; je désirerais tant que vous puissiez accrocher encore quelques opéras italiens et voir ma floraison de camélias qui, dans huit jours, sera dans tout son brillant. Cela vous dédommagerait un peu de vos ennuis berlinois.
Les arrestations de Posen ont produit un bon eflet chez nous; l'Empereur a vu avec plaisir qu'on prenait enfin des mesures sévères dont la nécessité était depuis longtemps reconnue à ses yeux, mais toujours conlestée à Berlin. Le Maréchal n'a encore rien écrit à ce sujet.
Adieu, mon cher baron, je vous renouvelle au milieu des noces et festins mes plus sincères et invariables amitiés.
La comtesse Charles de Nesselrode à son fils le comte Dmitri de Nesselrode.
Saint-Pétersbourg, 7 février 1844.
Je te sais à Paris; la princesse Lieven l'a écrit à son frère; elle paraît t'honorer de sa bienveillance. Je présume que tu seras curieux de voir Guizot chez elle; je voudrais que tu le voies quand il entre dans son salon ; il a absolument l'air d'un paon qui fait la roue. Ce qui
est curieux encore, c'est de voir, quand le salon se vide, la princesse se mettre à l'écart avec le professeur pour jouir encore d'un tôte-à-têle.
Mlle Nélidof a perdu une belle-sœur, ce qui fait qu'elle a été en deuil. Cela a empêché que les étrangers soient témoins, pendant les fêtes qui viennent d'avoir lieu, des assiduités auprès d'elle de Sa Majesté, mais l'absence de cet objet chéri a fait que l'Empereur avait pris les bals en horreur et se retirait souvent, après une courte apparition, laissant sa famille. On a eu un moment peur que le roi de Suède ne terminât brusquement sa longue carrière, ce qui eût mis obstacle à ces fêtes, mais il a le bon esprit de vivre encore un peu. On nous prédit des troubles dans ce pays; nous sommes à la veille d'avoir d'agréables voisins, y compris la Prusse. Et tout ce monde nous déteste et je voudrais bien savoir pourquoi.
J'enrage quand je pense aux bêtises gratuites que nous faisons, celle entre autres d'avoir permis à ce Prussien de parcourir la Russie, le Caucase, pour un motif inadmissible. Ce n'est pas un étranger qui pourra jamais nous indiquer la manière d'établir sur un autre pied nos paysans. Ce que vous devez faire avant tout, c'est de réformer votre administration de façon à la rendre moins vénale, en mettant à sa tête des hommes consciencieux qui expliqueront logiquement, religieusement les changements qu'on veut faire. C'est le seul moyen que vous ayez d'éviter toute secousse et d'atteindre le but. Autrement vous devrez louvoyer et
n'avancer qu'en tâtonnant. Outre ce Prussien que nous avons promené à nos frais dans tout l'Empire, il y en a un autre qui est resté plus d'un an au Caucase, à l'armée même. C'est vraiment incroyable.
Severin m'a parlé dernièrement de Brunnow; il lui rend pleine justice et le place très haut. Il paraît que Bloomfield lui a dit qu'on voudrait le garder. Quel dommage qu'un talent pareil soit dans une enveloppe si peu digne !
Je trouve que Peel et C ont trop relevé l'alliance française, cependant Peel a l'air d'expliquer en quoi elle consiste, tandis que Guizot avait tout bonnement l'intention de prouver qu'il pouvait, fort de l'entente cordiale, se moquer de l'Europe.
Je ne sais si tu es de mon opinion, mais je crois que Risselef est au-dessous de sa place ; je voudrais y voir un homme capable de tenir tête à Guizot, et je le soupçonne d'être petit garçon près de lui.
Le pauvre Ozerof, qui vient de me quitter, est expédié aujourd'hui par 24 degrés de froid, chargé d'une bien désagréable mission, celle d'aller à Livourne faire une enquête contre notre consul, un de mes protégés, nommé Guerazzi. Le prince Metternich a dit à Médem qu'on accusait cet agent de faire partie de la nouvelle conspiration, découverte en Italie, qu'on dit vaste et riche, et qui se propose de marcher sur Rome pour destituer le Pape, le roi de Naples et nommer le duc de Leuchtemberg, empereur. Ce cher prince qui ne nourrit aucune ambition sera médiocrement flatté de voir
les révolutionnaires s'occuper de lui. L'Empereur, selon sa louable habitude, voulait déjà coffrer mon pauvre Guerazzi, avant de l'avoir entendu.
Hier, on a donné la Somnambule^ dernière représentation avant le carême : tu ne peux t'imaginer combien elle a été magnifique. Uubini, Tamburini et Mme Viardot se sont surpassés. La soirée n'a été pour eux qu'un long triomphe.
Le comte Charles de Nesaehode au baron de Meyendor/f.
Saint-Pétersbourg, 13 février \8U.
Ce courrier, mon cher baron, ne porte absolument rien à Brunnow; je l'envoie parce qu'il n'a plus de feldjaeger et qu'il m'en demande à cor et à cri. Je serais donc fort embarrassé de vous adresser une dépêche, car, pour le moment, nous n'avons rien de nouveau à dire et à observer sur les questions pendantes.
La velléité, si inopportune de la Prusse, de reconnaître la reine Isabelle, nous a paru seule un peu singulière; mais j'aime mieux ne pas relever encore cette inconséquence de blâmer vivement le procédé de la cour de Naples et de vouloir immédiatement l'imiter. Je préfère laisser ce soin à l'Autriche et attendre ce que nous écrira le prince Metternichà ce sujet. Notre ami Lieber-
ARCHIVES DU COMTE Cil. DE NESSELRODE. 257
mann*, qui est ultra-carliste à brûler et qui est l'homme de l'Europe qui irait le mieux à l'Espagne a été médiocrement satisfait d'avoir eu à s'acquitter de cette communication.
Je ne comprends rien aux lenteurs que vous rencontrez encore pour la conclusion du cartel, et je les regrette puisqu'elles nous privent pendant si longtemps du plaisir de vous voir; j'aurais désiré que vous eussiez pu assister à quelques-unes de nos fêtes; elles tirent, grâce à Dieu, à leur fin.
J'ai été dans le cas de donner un second bal impromptu, mais de très petites dimensions, et qui, pour cette saison, a très bien réussi. Demain, nous aurons une fête magnifique chez la grande-duchesse Hélène : bal costumé où seront représentées des scènes d'Obéron, la cour de Charlemagne, et le tout sera terminé par une représentation de la Cenerentola^, exécutée par nos divins virtuoses. C'est l'opéra italien qui nous a procuré cet hiver de bien grandes jouissances et nous autres fanaticij nous pleurons d'avance en pensant que dimanche, il faudra en prendre congé.
Mille remerciements pour vos dernières lettres confidentielles. Elles ne sont guère édifiantes et me prouvent que le sens commun ne rentrera pas de sitôt dans certaines tètes.