Opéra de Rossini
La comtesse Charles de Nesselrode à son fils le comte Dmitri de Nesselrode.
Saint-Pétersbourg, 15 février 1844.
Tii m'avais promis, en partant d'ici, que tu ne te présenterais pas à Louis-Philippe. Or, il se trouve que tu cèdes aux conseils de Kisselef qui, pour faire sa cour à (iuizot, t'engage à faire ce pas de clerc. Cela tourmente beaucoup ton père qui se demande comment l'Empereur prendra cette démarche et ce qu'il pourra lui dire. Tu es si prudent que je suis étonnée que tu n'aies pas répondu négativement aux instances de Kisselef. Jusqu'à présent les gazettes n'ont pas fait mention de toi, mais ta présence aux Tuileries va te mettre en évidence plus qu'il ne conviendrait. Dieu veuille que l'Empereur ne se fâche pas ! Mais au moins n'y retourne sous aucun prétexte. Je regrette bien vivement ton imprudence et nous en voulons à Kisselef qui a été dans tout ceci d'une maladresse insigne. Enfin n'en parlons plus et arme-toi de philosophie pour le cas où tu aurais à pâtir de ta faute.
ARCHIVES DU COMTE Cil. DE NESSELRODE. 239
Le comte Charles de Nesselrode au baron de Meyendor/f.
Saint-Pétersbourg, 21 février 1844.
C'est, hier, que j'ai reçu, mon cher haron, votre expédition du 13 février. Je me horneà vous en accuser réception, car je n'ai pas eu le temps encore d'examiner à fond votre projet de cartel et les modifications proposées. Je crains seulement une obligation à laquelle il me sera difficile de me soustraire : celle de communiquer préalablement la convention amendée au maréchal Paskéwitch et au prince Tchernichef, afin de recueillir leur opinion. Cela ferait traîner la chose en longueur et rendrait peut-être votre voyage en Russie un peu incertain. Je ne puis rien vous dire encore de positif à ce sujet, car il faut pour cela que je voie l'Empereur ; mais aussitôt que j'aurai pris ses ordres, je vous en donnerai avis par la poste.
Le reste de votre expédition est très satisfaisant. Petit à petit, et le cartel une fois conclu, les dispositions réciproques redeviendront, je l'espère, ce qu'elles ont été anciennement. On finira par s'apercevoir que la russophobic est une véritable niaiserie.
Ce courrier ne porte rien d'intéressant à Kisselef; il a fallu lui donner un feldjaeger dont il manquait. Je n'ai pour le moment aucune affaire spéciale à traiter avec le gouvernement français ni aucune communica-
lion à lui faire. Les débats sur l'adresse ont, dit-on, un peu ébranlé le ministère Guizot; malgré cela, je pense qu'il se soutiendra, et c'est également l'avis de Kisselef.
Je ne comprends pas trop ce qui porte Bulow à choisir précisément ce moment pour proposer la reconnaissance d'Isabelle*, immédiatement après avoir si fort blâmé la cour de Naples qui, du moins, avait un mariage en vue. C'est une de ces petites gaucheries prussiennes auxquelles je devrais être habitué ; ce n'est pas pour le tact diplomatique que ce cabinet s'est jamais distingué.
Ce que vous me mandez sur la prospérité qui règne en Espagne m'étonne et m'intéresse. Je partage tout à fait votre opinion, que ce ne sera jamais un mariage seul qui guérira les maux auxquels ce malheureux pays est en proie.
Le même au même.
Saint-Pétersbourg, -4 mars 1844.
Vegesack vous porte, mon cher baron, nos décisions sur le cartel. J'espère que vous parviendrez facilement à faire comprendre au Cabinet prussien les deux seules observations que nous ayons cru devoir présenter et à
1. Isabelle IF, fille de Ferdinand VII et de Marie-Christine, née en 1830, morte en 1904, devint reine d'Espagne en 1833 ef fut détrônée en 1868. Mère d'Alphonse XH.
obtenir qu'on modifie, dans leur sens, les stipulations qui s'y rapportent. Maintenant il ne me reste qu'un vœu à former, celui que le Maréchal ne trouve pas beaucoup à redire et à changer. J'espère qu'il en sera ainsi, car sur plusieurs points le nouveau cartel vaut mieux que l'ancien. Malgré cette conviction, il m'eût été impossible de ne pas consulter encore une dernière fois le Maréchal, sans assumer une trop lourde responsabilité. D'ailleurs le premier mot que m'a dit l'Empereur, après avoir pris connaissance de notre expédition, c'est : « Je ne puis me passer de l'opinion du Maréchal. » Pour le léger surcroît de frais qui résultera de la nouvelle convention pour le transport des déserteurs, je ne prévois aucune difficulté de sa part, car il est assez large en affaires d'argent.
Au milieu de tout cela, que deviendra votre voyage, cher baron? Je crains que vous n'ayez plus le temps de réaliser un projet auquel, pour ma part, j'attachais un intérêt de cœur et (jue vous ne soyez forcé de le remettre à l'hiver prochain. Enlin, vous verrez ce que vous pourrez faire encore; je vous laisse carte blanche et vous confie seulement, pour votre gouverne, que c'est dans les tout premiers jours du mois de mai que l'Impératrice compte partir pour Berlin.
En fait de politique, je n'ai rien de nouveau à vous mander. (Jue dites-vous des pitoyables tripotages de Munich? Ce VVallerstein', qui un jour part, et un autre
1. \Valu;ustein-(Ettin6en (prince de), homme politique allemand, ) en 1791, mort en 1870.
'24-2 AHCIIIVES DU COMTE Cil. DE NESSELRODE.
joui' reste, et tout cela pour faire retirer de la constitution grecque le seul article qui ait le sens commun; ces Bavarois sont vraiment incorrigibles. Comment, après tout ce qui s'est passé et tout ce que depuis dix ans nous leur cornons aux oreilles, peuvent-ils seulement rêver qu'un second prince bavarois puisse monter sur le trône de la Grèce sans professer la religion du pays? Aussi réclamons-nous fortement à Londres et à Paris contre cette prétention; au reste, l'article a déjà été adopté à l'unanimité par l'assemblée nationale, et je doute que la PVance et l'Angleterre veuillent user de moyens coercitifs pour la faire révoquer. Ainsi c'est une affaire faite, et le prince Luitpold* n'a qu'à faire comme il voudra.
Adieu, mon cher baron; chez nous toutes les jeunes femmes tombent successivement malades à la suite du carnaval et des 25 degrés de froid dont nous avons joui pendant quinze jours. Maintenant le froid est raisonnable et je vais, d'un jour à l'autre, passer une heure chez mes camélias qui sont en pleine floraison; si vous nous arrivez, vous aurez les rhododendrons et les azalias de toutes espèces.
Mille et mille amitiés.
1. LiJiTPOLi) (Charles-Joseph- William, prince), né le 12 mars 18'il, régent de Bavière depuis le 10 Juin 1886.
xVKCHlVES DU COMTE CH. DE NESSELRODE. tiiô
La comtesse Charles de Nesselrode à son fils le comte Dmitri de Nesselrode.
Saint-Pétersbourg, 4 avril 1844.
J'ai bien regretté qu'on ait été obligé de te faire quitter Paris, au moins quinze jours plus tôt que tu ne le (levais, mais tu comprendras qu'on ne pouvait faire autrement, l'Empereur se proposant d'aller en Angleterre. S'il met ce projet. à exécution, il partira aussitôt après la fête de l'Impératrice, c'est-à-dire le 21, et il eût été trop tard, à ce moment, pour t'avertir. Il a une envie extrême de s'offrir cette fantaisie, mais, à mon humble avis, il s'est trop empressé de prendre à la lettre l'invitation de Peel. Je soupçonne fort « cher ami », en diplomate fin et avisé, d'entretenir l'Empereur dans cette idée, comptant que cela lui donnera du relief. Ton père, tu le sais, n'a pas l'habitude de s'étendre beaucoup avec moi sur ces sortes de sujets; cependant, dans le peu qu'il m'a dit, j'ai pu voir qu'il n'était pas opposé à celle course en Angleterre. Il croit ({u'elle sera d'un bon effet et que l'Empereur sera reçu parfaitement. Je puis me tromper, mais je suis moins optimiste et crains que des manifestations hostiles ne se produisent. Il serait curieux que l'Empereur fût en Angleterre dans le courant de mai et vît Louis-Philippe en juin.
Il a paru, il y a une quinzaine de jours, un nouvel
ukase dirigé contre les voyages. Te dire à quel point il a soulevé l'opinion publique serait difficile. Je ne puis y songer sans effroi, il inspire de violents propos aux plus pacifiques qui y voient une nouvelle atteinte à la noblesse. 11 empêche, en effet, les jeunes gens de partir à 21 ans et les oblige d'attendre leurs 25 ans révolus. L'impôt est très onéreux pour ceux qui sont aisés. Et que diront les provinces qu'on oblige à s'adresser à Pétersbourg pour avoir des passeports? Tous les retards qui résulteront de cette obligation pourront être funestes dans les cas pressants, dans les cas de maladie, par exemple, où un malade peut être sauvé, si l'on part tout de suite.
C'est avec un véritable elfroi qu'on songe à l'avenir quand on voit l'Empereur devenir de jour en jour plus âpre et plus autoritaire. 11 n'est plus possible à personne de le faire revenir sur ses idées. Cancrin ne reprend pas les affaires. 11 demande à se retirer, on ne lui répond pas; en attendant, il va partir pour un an. On suppose que Wrontschenko restera comme par le passé, mais il ne prend aucune responsabilité. C'est un état de choses inconcevable. L'Empereur croit être devenu financier et on tremble à tout moment de ce qu'il va faire.
Le secret a été si étonnamment gardé, même au relour d'Orlof, qu'après avoir manifesté une grande curiosité, on en est arrivé à se lasser et à n'en plus parler. Autant que j'en sais, je crois qu'on a l'assentiment de la famille impériale, du Palatin, mais qu'on demande à l'Empe-
reur des concessions en vue de sntisfaire le Saini- Siège. J'ignore jusqu'à quel point on se montrera condescendant; ce que je sais, c'est que l'Empereur a élé furieux de ces conditions, que ton père était fâché au point de s'en plaindre et qu'un jour il est resté plus d'une heure et demie dans le Cabinet de l'Empereur à lui faire entendre raison; je sais que quelques jouis après il paraissait avoir réussi, et qu'on a expédié a Vienne. J'ignore la réponse. Ce matin même, on m'a dit que rien n'était gâté et qu'on était dans l'attente.
l£ comte Charles de Nesselrode au baron de Meyendorff.
Saint-Pétersbourg, 12 avril 1844.
Je ne comprends absolument rien, mon cher baron, au silence du maréchal Paskéwitch sur le cartel. C'est le 14 février, v. st., que je lui ai envoyé ma grande expédition sur cette question par une estafette ad hoc; elle n'a pas passé du tout par les bureaux de la guerre. Par la poste d'ici, j'ai appris que cette estafette était très exactement parvenue à Kovno d'où elle avait été surle-champ réexpédiée; mais jusqu'à l'heure présente, le maréchal ne m'en a pas même accusé réception, et par votre lettre du 51 mars je vois, à ma grande surprise, qu'il vous a écrit n'avoir rien itçu; alors que.
2i0 ARCHIVES DU COMTE CH. DE NESSELRODE,:
d'après mes calculs, mon estafette doit avoir atteint Varsovie le 22 février au plus tard. Je n'y comprends rien et j'ai fait sans retard écrire à Hilferding* pour tirer la chose au clair.
Mille remerciements pour votre lettre du 19 mars. Les détails qu'elle renferme m'ont vivement intéressé; je voudrais vous en offrir de pareils en retour, mais, pour lo moment, je n'ai rien à vous dire. Vous saurez déjà que' l'affaire des apostasies est finie à Constantinople; vous connaîlrez de même le drame constitutionnel de la Grèce. L'article 40, relatif à la religion du successeur au trône, est maintenu, et c'était pour le moment l'essentiel pour elle, comme pour nous.
J'ai vu avec plaisir que vous cherchiez à maintenir Michel Obrenowitch^ dans la bonne voie; je vous écrirai plus au long, à son sujet, par le général Lieven qui pari la semaine prochaine pour aller chercher sa femme. 11 n'y a aucun inconvénient à ce que vous visiez son passeport; il y en aurait à le faire voyager avec un passeport turc.
1. IIiLFERDiNG (Théodore), homme d'Étal russe, directeur de la chancellerie diplomatique du prince Paskéwitch, vice-roi de Pologne.
'2, Obrenowitch (Michel), prince de Serbie, né en 1825, assassiné en 1868.
ARCHIVES DU COMTE Cil. DE NESSELRODE. 247
Le même an même.
Saint-Pétersbourg, 18 avril 1844.
Avant-hier, mardi, Sacken a reçu une lettre de Hilferding, qui lui annonce que notre expédition du 1 4 février n'est jamais parvenue au maréchal ; le même jour, je lui ai envoyé un duplicala, par un feldjaeger exprès qui, d'après mes calculs, sera arrivé à Varsovie le 21 avril. Vous ne sauriez croire, cher baron, combien cette impardonnable négligence de la poste me contrarie et me fâche. Ce que mon paquet est devenu. Dieu le sait; il faut qu'il ait été perdu dans le royaume de Pologne, car le postillon qui l'a porté à Kovno l'a exactement remis au bureau de poste de cette ville, ce qui est prouvé par le reçu qu'il a rapporté; voilà plus d'un mois de perdu. Maintenant, il ne me resle qu'un vœu à former : c'est que le Maréchal se hâte, et que vous puissiez recevoir ses instructions assez à temps pour tout terminer et tout signer avant l'arrivée de l'Impératrice à Berlin, car il est très possible qu'elle n'y vienne pas seule ; ceci très entre nous.
Jusqu'à présent, il règne encore une grande indécision quant aux projets de l'Empereur pour cet été. Elle durera, je présume, jusqu'à ce qu'un beau matin nous apprenions qu'il est parti; ayez donc l'oreille aux aguets. Quant à moi, vous comprendrez que cette indécision influe également sur mes plans de campagne; aussi,
pour le moment, ne puis-je encore rien vous en dire de positif.
C'est notre excellent Lioven qui vous remettra cette lettre; Lieven, c'est-à-dire la Servie en personne. Il vous dira tout ce que vous aurez besoin de savoir sur cette question et sur le prince Michel Obrenowitch que vous possédez. Il me dispense de vous écrire en détails, en réponse aux demandes que vous m'avez adressées dans une de vos lettres antérieures; croyez que mon opinion est conforme à tout ce qu'il vous dira. — Tout à vous.
Le même au même.
Sainl-P(Horsbourg, 50 avril 1844.
Cette nuit, cher baron, j'ai reçu la réponse du Maréchal au courrier que je lui avais envoyé pour remplacer la malencontreuse estafette perdue au mois de février. Je vois qu'il n'a pas perdu de temps et que, dès le lendemain, il vous a transmis les observations les plus satisfaisantes, en ce qu'elles ne vous gênent en rien ot vous laissent une entière latitude pour conclure aux conditions sur lesquelles vous étiez déjî» précédemment tombé d'accord avec le gouvernement prussien. Je m'attends donc à voir entrer chez moi, un de ces beaux matins, un courrier porteur du cartel. Quand ce beau jour arrivera, je bénirai le ciel et vos efforts auxquels
cet important résultat sera principalement dû. C'est alors aussi que je mettrai sous les yeux de l'Empereur la représentation que vous m'avez faite pour vos employés.
Le même au même.
Saint-Pétersbours, 13 mai 1844.
Le prince Wolkonski vous aura mis au fait, par une lettre qu'il vous a expédiée, avant-hier, par la poste, de tous les arrangements qui se rapportent au voyage de l'impératrice. Hier, j'ai entendu parler de la possibilité d'un voyage par mer, et dire que l'Empereur accompagnerait probablement l'Impératrice; il en résulterait que je me trouverais à peu près à la même époque à Berlin, avec ces augustes personnages, et qu'il vous serait impossible de me loger. Je vous prierai, en conséquence, de vouloir bien faire retenir un appartement pour moi et Labenski à l'auberge, vis-à-vis de vous, pour le 4 juin. Il n'y aurait pas de mal non plus d'avoir encore éventuellement quelques appartements en vue pour les suites impériales.
C'est tout ce que j'ai à vous dire aujourd'hui. Nous ne nous presserons pas de reconnaître les nouvelles altesses royales et ferons sur cela ce qu'on fera à Vienne et à Berlin. Quels pitoyables gens que les Cobourg! — Tout à vous.
200 ARCmVKS DU COMTE CH. DE NESSELRODE.
Le même au même.
Kissingen. 10 juin 1844.
Mille grâces, mon cher baron, pour l'aimable exacliiude avec laquelle vous m'avez tenu au courant de toutes les nouvelles qui vous parviennent. Hélas! elles ne sont guère rassurantes, et Dieu sait de quel affreux malheur nous sommes menacés ; les conséquences en seraient incalculables. Jusqu'au dernier moment, je veux repousser de mon esprit l'idée d'une si terrible catastrophe; d'après les lettres de ma femme, je vois que les avis sont encore partagés, et qu'il y aàTsarkoé- Sélo des personnages qui ne croient pas à un danger imminent*.
J'envoie ce courrier à Pétersbourg pour y porter d'abord les comptes de Séverin et une expédition de Kisselef, de Paris; j'espère que celle-ci calmera l'Empereur. Néanmoins, je lui ferai l'observation dont Sa Majesté vous a rendu intermédiaire. D'ici, je n'ai rien à vous mander qui puisse vous offrir le moindre intérêt; je m'y trouve aussi bien que possible, magnifiquement logé, et très bien nourri; grand problème que Séverin est parvenu, peut-être le premier, à résoudre aux eaux de l'Allemagne. Notre pauvre ami est tout désappointé par la non-venue de l'Empereur; il avait, en effet,