Maladie de la grande-duchesse Alexandra
arrangé tout à merveille; les habitants de Kissingen partagent cette déception. Je crois, en effet, que l'Empereur aurait été content de son séjour ici. En fait de princes d'Allemagne, il n'aurait trouvé que le prince Albert, de Prusse, et le prince Frédéric, de Wurtemberg, qui, loin de le gêner, auraient été pour lui une société agréable. Le prince Albert a été très ému, à la réception des dernières nouvelles de notre adorable Grande-Duchesse, telles qu'on les lui a transmises de Berlin ; il est venu hier chez moi pleurer à chaudes larmes, et craint surtout pour l'Impératrice les suites de ce malheur, s'il devait avoir lieu.
Le même au même.
Kissingon, 6 juillet 1844.
Merci, mon cher baron, pour la lettre si pleine d'intérêt que Dmitri m'a apportée de votre part. Les détails qu'elle contient sur les conversations de l'Empereur avec les ministres anglais ont été pour moi d'un haut intérêt et aussi satisfaisants que possible. Ils étaient tout nouveaux pour moi; Brunnow ne m'en a rien pu dire jusqu'à présent, n'ayant pas d'occasion sûre pour m 'écrire.
Je vous restitue la lettre de la princesse Lieven, qui, dans son genre, est forte intéressante; tout ce qu'elle
raconte n'est pourtant pas de l'Évangile. C'est un peu la version française, qui ne coïncide pas entièrement avec les données que j'ai recueillies ici par lord Glamvilliam* et lady Pembroke', qui m'ont assuré positivement que la Reine avait été enchantée de l'Empereur. Celui-ci, de son côté, a été très content d'elle et surtout du prince Albert. Au théâtre, la Reine se mourait de peur qu'on ne tirât un coup de pistolet, et c'est la raison pour laquelle elle a hésité à l'attirer sur le devant de la loge.
Le même au même.
Kissingen, '23 juillet 1844.
C'est Koutousof, mon cher baron, qui vous remettra celle lettre; il vous donnera des détails sur nos faits et gestes à Kissingen, où, à tout prendre, nous avons très agréablement passé notre temps, grâce à une réunion d'hommes spirituels et de femmes aimables. Pour vous donner une idée de notre passe-temps, je vous envoie
1. Clanwilliam (Richard-Charles-Francis Méade, comte de), homme politique et diplomate anglais, né en 1795. Entra à sa majorité à la chambre des lords, où il siégea dans les rangs des conservateurs; devint, en 1822, sous-secrétaire d'État aux affaires étrangères dans le cabinet Castlereagh, et fut, de 1825 à 1827, ministre plénipotentiaire à Berlin. Depuis cette époque il reprit son siège à la chambre haute.
2. Pembboke (Robert-Henry Herbert, comte de), pair d'Angleterre, né 1791, mort en 1862.
ci-joinle une petite œuvre illustrée dont je vous prierai de faire hommage de ma part au prince de Wittgenstein. Fidèle à mon principe, je me suis bien gardé pendant ma cure de ra'occuper de sujets sérieux. J'ai surtout fui la haute politique comme la peste; ne m'en veuillez donc pas si je ne touche pas la question si grave que vous avez traitée dans votre ^dernière lettre, par Obolenski; nous en parlerons à Heiligenstadt, elle est trop triste pour que je l'aborde maintenant.
Le tableau que notre ami Tettenborn vient de me tracer de la monarchie autrichienne n'est guère moins sombre. Si le Roi donne une constitution à la Prusse, il est difficile que l'Autriche y échappe, à la longue, et c'est l'état déplorable de ses linances, présentant annuellement un déficit en pleine paix, qui amènera ce résultat.
Woronzof est arrivé hier; le retard qu'il a éprouvé en mer m'a forcé de différer mon départ de vingt- ((uatre heures. Les nouvelles et les détails que renferment les lettres, venues par lui de Pétersbourg, sont fort tiistes, et il faudra se résigner à un bien cruel malheur.
1. VVoRONTZoF (Michel), général russe, né en ITS^i, mort en ISoG.
Le même au même.
Brighlon, 10 septembre 1844.
Je suis enfin à même, mon cher baron, de vous informer avec quelque certitude de mes projets de retour. Vous qui connaissez l'Angleterre, vous ne serez pas surpris que j'y aie prolongé mon séjour au delà de ce qu'il aurait peut-être fallu; il est sûr qu'on a de la peine à quitter ce pays, et sans jamais devenir un Matuszewicz, non seulement je l'admire, mais je me sens en Irain de l'aimer beaucoup. Je me suis aperçu qu'il avait fait la même impression sur le Prince de Prusse, (jue j'ai eu beaucoup de plaisir à voir fort à mon aise, à Windsor.
J'aurai fini ma cure dans huit jours, après quoi je ferai quelques excursions dans l'intérieur du pays, ce qui me mènera jusqu'à la fin du mois. Je m'embarquerai le 4 octobre; je serai, je l'espère, le 7, au matin, à Hambourg, et le soir du même jour chez Blome*. Faites le possible pour y venir, cher baron, vous ne sauriez me faire de plus grand plaisir. Je vois cependant que tout dépendra du parti que l'Impératrice aura pris à la suite de l'invitation que lui a adressée le Roi ; si elle s'y rend et vient en Silésie, je crains fort qu'il ne vous soit difficile de vous absenter de votre poste. Je le regrette-
1. Comte Blome, ancien ministre de Danemark à Pétersbourg, ami intime du comte Charles de Nesselrode.
rais vivement, car nous aurions bien des choses à nous dire. Les dernières nouvelles de Pétersbourg assurent (juc sa santé n'a pas été trop ébranlée par le coup terrible dont nous avons été frappés. Dieu le veuille, et que surtout l'Empereur ne s'en ressente pas ! J'avoue que je crains beaucoup pour lui cet hiver; la cure de Kissingen lui eût été si nécessaire. La mienne, grâce à Dieu, paraît avoir eu un succès complet, aussi bien ici qu'en Allemagne ; au commencement, les bains de mer me déplaisaient, maintenant ils sont devenus pour moi une jouissance et je les abandonnerai avec regret.
L'intérêt de mon séjour a été encore rehaussé par une petite crise politique entre l'Angleterre et la France; heureusement que le dénouement a été pacifique ; je dis heureusement, car il eût été par trop absurde que deux grandes puissances se fissent la guerre pour la reine Pomaré* et le missionnaire Prilchard*. Malgré cela, le coup est porté à l'entente cordiale, et il me paraît mortel, car j'ai trouvé ici l'opinion publique plus montée contre la France qu'elle ne l'a jamais été, en 1840. Ainsi, la moindre étincelle peut allumer un grand incendie, et, malheureusement, les froissements et les causes d'irritation ne manqueront jamais entre les deux pays. Les ministres me paraissent profondément convaincus de
1. PoMARÉ IV (Aiiiiata), reine de Taïti, née en 1822, nioiie en 1877.
2. Pkitchard, missionnaire protestant anglais, consul de l'Angleterre à Taïti, célèbre par la part qu'il prit dans un conflit qui faillit se transformer en cas de guerre entre la France et l'Angleterre, en 1845, et qui se termina par le vote d'une indemnité fameuse dans les fastes parlementaires.
cette vérité, et leur intention de se rallier à leurs anciens alliés du continent, très sincère et très positivement arrêtée.
Je ne vous dis pas adieu, mon cher baron, car je ne veux pas renoncer à l'espoir de vous voir à Heiligenstadt.
Le comte Dmitri de Nesselrode au baron de Meyendorif.
Londres, 10 septembre 1844.
Dans la crainte que vous ne puissiez supposer, monsieur le baron, que les charmes de l'Angleterre me font oublier la bienveillance et l'amitié que vous m'avez toujours témoignées, je me hâte de rompre le silence, pour me rappeler à votre indulgent souvenir.
A Windsor, où j'avais été invité à accompagner mon père, nous avons rencontré le Prince de Prusse, qui a captivé tous ceux qui ont eu l'honneur de l'approcher, par l'élégance et le charme irrésistible de ses manières. Comme vous pouvez bien le penser, il a été immédiatement empoigné à son arrivée par lady Westmoreland, qui ne l'a plus lâché et lui a fait faire un voyage des plus fatigants; mais néanmoins il est parti enchanté de tout ce qu'il a vu, et en laissant à tous la meilleure impression possible.
ARCHIVES DU COMTE Cil. DE NESSELRODE. 257
Nous avons eu la douceur d'assister ici aux derniers soupirs de l'entente cordiale. M. Guizot, à force de vouloir faire de la gloire à bon marché, aux dépens des sauvages et des Arabes, a excité au plus haut degré contre la France l'esprit public en Angleterre. Le parti religieux surtout a été indigné au dernier point des mauvais traitements qu'a subis Pritchard. Pour le moment, le mea-culpadeU. Guizot a calmé l'irritation de sir Robert Peel, qui était particulièrement outré des mauvais procédés de la France, après toutes les avances qu'il lui avait faites. Ces derniers démêlés ont eu pour résultat de persuader au cabinet anglais qu'il n'y a pas d'entente possible avec les professeurs et les avocats qui gouvernent la France. Toutes ces réconciliations ne sont que du replâtrage; l'animosité entre les deux nations existe plus forte que jamais, et je crains bien que tôt ou tard elle n'amène une explosion qui compromettra la paix générale.
L'acquittement d'O'Connell est un événement des plus curieux, par le fait que la cour des pairs a déclaré s'en référer à l'opinion des juges; et comme parmi ceux-ci les whigs sont en majorité, le grand agitateur s'est trouvé acquitté par une cour aristocratique, tout à fait opposée à ses principes. Lord Stanley* va être élevé à la pairie pour débarrasser sir Robert Peel, son collègue, d'une assistance trop incommode et pour sup-
\. Stanley (Edward-GeofTrey, lord, plus tard comle de Derby), homme d'État anglais et chef du parti conservateur, né en 17'J9, mort en 1809.
pléer dans la Chambre haute à la décrépitude croissante du duc de Wellington.
La Reine est partie pour l'Ecosse ; elle seia de i-etour pour le 9 octobre, époque à laquelle arrivera Louis- IMiilippc.
Mon père s'endjar(juc le 4 pour Hambourg; il ira à Heiligensladt, où il espère vous rencontrer.
Veuillez présenter mes hommages à Mme de Meyendor(F; faire mes amitiés à Fonton et Vegesack et agréer l'expression de mon sincère et respectueux attachement.
Le comte Charles de Neaselrode au baron de Meyendor/f.
Saint-Pétersboury, 7 novembre 18 il.
C'est Struve qui vous remettra celte lettre, mon cher baron; il vous dira en détails tout ce qui s'est fait chez nous depuis mon retour; au fond cela se réduit à peu de chose. Ne prévoyant pas que les glaces me forceraient d'expédier mes courriers par terre et qu'ils passeraient par Berlin, je vous ai envoyé par la poste mes dépèches à Médem sur l'affaire de la Grèce. C'est la seule communication im[)orlanle à laquelle j'ai eu à répondre.
A peine mes dépêches étaient-elles expédiées que Gricha Koudriawski a paru et m'a remis les vôtres;
elles m'informenl de la mnnière dont le cabinel de Berlin envisage la proposition autrichienne. Je vous avoue que je ne saurais partager son o[»inion qui me paraît regrettable, non que j'approuve entièrement les termes dans lesquels le prince Melternich a formulé sa proposition; mais il m'a paru toujours d'une utilité incontestable de faire entrer l'Autriche et la Prusse dans nos délibérations sur les affaires de la Grèce. Tels que nous nous sommes placés jusqu'à j)résent, nous nous trouvons seuls vis-à-vis de deux gouvernements constitutionnels, et, par conséquent, en minorité, lorsqu'il s'agit de soutenir le principe monarchique. J'ignore encore ce que lord Aberdeen a répondu, mais je suis sûr que Brunnow aura cherché à l'engager à ne pas repousser entièrement la proposition autrichienne, ou du moins à laisser à l'Autriche encore une porle ouverte. Ce qui m'a souverainement déplu dans celte communication, c'est le mémoire de Prokesch, véritable accusation indirecte contre la Reine, rédigé dans un esprit par trop catholique. Je ne comprends pas que Metternich ait communiqué cette pièce à tous les cabinets, cela n'est ni délicat ni habile.
La confidence qu'on vous a faite, d'une soi-disant démarche de la France est bien singulière. Pour moi, je ne puis pas y croire, tellement elle est invraisemblable. Au reste, ces Français sont si bizarres que rien n'est impossible, même une maladresse diplomatique, malgré tout le génie de Guizot et l'habileté de Louis- Philippe, qui paraît lui avoir fait défaut dans plus d'une
circonstance, lors de son séjour en Angleterre. Les rapports de Brunnow confirment complètement les informations que vous m'avez transmises à ce sujet.
Ce que vous me dites de Liebermann me fait beaucoup de peine; je le perdrai avec regret; il est si bien entré dans leur vie et est si bien vu de la société ! Qu'on lui permette d'aller l'été prochain à Carlsbad et il cessera de se quereller avec Bulow et les bureaux. Dans l'occasion, vous pourriez donner à entendre à Bulow qu'il me ferait un sensible chagrin en le rappelant.
Le comte Charles de Nesselrode au comte Michel Chreptowitch.
Saint-Pétersbourg, o décembre 1844.
Je serais fort embarrassé de vous parler d'affaires, par la très bonne raison qu'il ne se traite en ce moment, entre les Cabinets de l'Europe, aucune question qui offre le moindre intérêt. Je dois donc me borner à vous dire que nous avons été très satisfaits de votre dernière expédition trimestrielle et à vous recommander itérativement nos intérêts de commerce et de navigation dans le royaume de INaples. Il nous répugne d'en venir à des représailles; je voudrais arranger tout à l'amiable avec les pays où, contre toute justice, notre pavillon est si mal traité.
Le comte Charles de Nesselrode au baron de Meyendorff.
Saint-Pétersbourg, 5 décembre 1844.
Ce courrier, mon chei^ baron, est expédié par le ministère des finances pour porter dans différentes places de commerce les inscriptions du nouvel emprunt. Je voudrais en profiter pour vous adresser quelques dépêches intéressantes, mais je suis exactement comme Bulow, sans nouvelles, ni grandes ni petites ; comme lui, je dirai tant mieux, et ajouterai le vœu que cela dure autant que nous serons en place l'un et l'autre.
Le courrier de Paris par lequel j'ai reçu votre bonne lettre du 25 novembre appoitait une énorme quantité de livres et de paquets; mais quant à la valeur politique de l'expédition de Kisselef, elle se réduit à zéro. De Londres, je n'ai reçu non plus rien de saillant. Le prince Metternich s'agite encore un peu pour sa démarche en Grèce, qui tombera dans l'eau. Il voudrait maintenant nous proposer de la faire à deux, ce qui ne saurait nous convenir, d'autant plus que ce serait de la moutarde après dîner. Les assurances que nous a données Colletis étant des plus satisfaisantes, il n'y aurait aucune opportunité à lui adi^esser de nouvelles déclarations, aussi bien à cinq qu'à deux. En général, le nouveau ministère en Gi^èce se conduit bien jusqu'ici; laissons-le donc tranquille et voyons si ses actes répon-
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dront au langage qu'il nous tient. Ceux par lesquels il a débuté ne laissent rien n désirer.
J'ai fait lire avant-hier à l'Empereur la dépêche de Bulow sur l'assistance à accorder à la princesse Amélie de Suède; j'ai trouvé Sa Majesté assez bien disposée; il s'agit seulement du chiffre; nous voudrions savoir ce que fera la Prusse. Liebermann suppose que le Roi accordera une pension de dix mille écus.
La cour est rentrée en ville avant hier. L'Impératrice a éprouvé une pénible impression, mais, grâce à Dieu, sa santé ne s'en est pas ressentie.
Ma femme est heureusement arrivée en Gourlande; elle me reviendra pour le 12 décembre, jour de naissance de mon héritier présomptif, qui se porte bien et rit beaucoup. Faites-en autant, cher baron, et agréez mes plus sincères amitiés.
le même au même.
Saint-Pétershourp, 15 déremhre 1844.
Ce courrier, expédié par la grande-rluchesse Marie à son caro spow, part dans un moment oii il y a vraiment absence de toute affaire politique. Celle qui, il y a quelque temps, préoccupait si fort notre ami le chancelier d'Autriche est tombée dans l'eau.
Médem me mande que le prince Metternich a re-
ARCHIVES DU COMTE Cil. DE NESSELUODE. '>fir)
nonce à sa déclaration à cinq h faire à la Grèce, à la suite des difficultés et des objections qu'il a rencontrées à Paris et à Londres. H est vrai que c'eût été de la moutarde après dîner. Le seul regret que j'éprouve est celui de ne pas voir l'Autriche ralliée à nos délibérations sur les affaires de la Grèce qui, d'après les dernières nouvelles, commencent à s'améliorer.
La lettre que vous m'avez écrite par Habbe est très intéressante, quoique nullement rassurante, et je crains fort que vous n'ayez longtemps encore à enregistrer les égarements d'un noble cœur. Melternich, à la suite de ses conversations avec le Roi, doit lui avoir envoyé par l'entremise de Kanitz* un mémoire sur ou plutôt contre les velléités constitutionnelles; Melternich en a fait confidence à Médem, en lui recommandant le secret. Veuillez donc nous le gai'der; j'ai pensé qu'il était indispensable que vous en fussiez informé. Reste à voir quel effet produira ce mémoire et s'il arrêtera le fatal développement des idées subversives qui germent dans la tête du Roi. Dieu le veuille!