VIII
i^'JO ARCHIVES DU COJITE CH. DE NESSELUODE.
rieur, l'a accueilli avec les plus grands égards el lui a montré cet établissement de la cave au grenier. Ils ont eu un long entretien au cours duquel le Père Ryllo a dit que la France se vantait à tort d'avoir adouci le sort des chrétiens en Chine, que la convention conclue par elle n'était d'aucun poids et avait plutôt nui aux chrétiens, ce dont il avait la preuve par les lettres des missionnaires dans lesquelles ceux-ci se plaignaient d'être plus persécutés que jamais.
Je ne comprends rien à ce qui se passe en Angleterre et voudrais bien connaître les motifs qui ont poussé Peel à faire subitement dans l'administration des changements aussi considérables. Michel et Dmitri que j'ai consultés à ce sujet n'ont pu me donner une explication satisfaisante.
La même au même.
Rome, 16 février 1846.
Rossi va être nommé ambassadeur, à ce qu'on dit généralement. Il est très en faveur partout et a notamment l'appui du Pape. Lady Althon m'a confié que sa première nomination avait fortement déplu, mais que par sa tenue, son calme dans les affaires les plus difficiles et sa manière de les traiter, il avait su ramener les opposants tout à fait à lui. On l'aime surtout parce qu'il n'est pas Français. Ici on ne s'est pas soucié d'avoir
ARCHIVES DU COMTE Cil. DE NESSELHODE. 291
IJois-lc-ComtcS et Louis-Philippe a hâte de nommer Rossi*, à cause de Soult qui le tourmente pour que ce poste soit donné à son fils. Lady xVlton a fini par me diic que Rossi avait obtenu et obtiendrait beaucoup encoic. Sa femme est, paraît-il, d'une figure et d'une tournure ridicules et a tout à fait le type d'une vieille gouvernante suisse. Dmitri a de très longues conversations avec ce futur ambasseur partout où il le rencontre; celui-ci répond avec plaisir et amplement à toutes ses questions. Routenief a reçu à propos de l'histoire de la religieuse une réfutation que je croirais convaincante si j'avais confiance dans Protassof, mais j'avoue que je doute fort ([uc tout ce qu'on a rapporté soit de pure invention et puis que d'autres histoires vraies on pourrait citer, à défaut de celle-ci. Ce monsieur ne se blanchit nullement à mes yeux, mais il va profiler de cette ciiconstimce pour gagner encore du terrain et pour continuer ses œuvres plus que blâmables. Si l'on peut réellement et sans trahir la vérité, se laver de cette accusation, pourquoi ne publierait-on pas dans nos jour-
1. Bois-LE-CoMTE (Charles-Joseph-Ediiioiid, comte de), diploinale français, né en 1796, mort en 1863.
2. Rossi (le comte Pellegrino), économiste éminent et homme d'État, né à Carrare en 1787 et assassiné à Rome en 1848. Accepta en 1855 la chaire d'économie politique au Collège de France et reçut des lettres de naturalisation. Fut chargé par Guizot, en 1845, d'ohtenir du pape la répression de l'ordre des jésuites, qui agitait alors la France et la Suisse. Venu comme ministre plénipotentiaire, il resta comme ambassadeur et sut se faire écouter. Grégoire XVI étant mort, il eut une grande part à l'élection, puis aux réformes de Pie IX, qui le nomma son premier ministre en 1848. Fut assassiné la même année par un soldat de la milice des bersaglieri, nommé Jergo.
'iîCi Al'.ClllYES ML COMTE Cil. DE NESSEEUODE.
iiaiix un expose coinplel de l'alfaii-e, ne l'ùl-ce (pie pour éclairer noire pays, d'aulanL plus que les Russes sont les premiers à croire que tout ce qui a paru dans les gazettes est vrai.
Le roi de Naples donne fêles sur letes; il en a même donné pendant que la reine était en couches, ce qui a surpris tout le monde et fait craindre qu'il ne s'émancipât. Le tournoi qui vient d'avoir lieu a, dit-on, été fort beau, j'aurais bien voulu y assister. Si je vais à jNaples, il faudra que je me présente à la cour, ce ({ui me sourit médiocrement, mais si l'on donne un nouveau tournoi pendant le carême, comme c'est probable, ce me sera une compensation [)our l'effort que je dois faire.
La même au même.
lloine, 21 lévrier 18i0.
D'après les journaux, les affaires vont mal en Algérie et Bugeaud' doit se trouver dans une mauvaise passe. Maintenant ces messieurs ou plutôt les journalistes parleront, je l'espère, moins sévèrement de nos affaires du Caucase. Sans cette Algérie la France eût été par trop puissante.
Donne-toi le plaisir de lire le discours qu'a prononcé
I. BtGiiAUD Dii LA PicoNîiERiE (Tliomas-Robcrt), maréclial de France, duo d'isly, né en 178i, mort du choléra à Paris, en 1849.
ARCHIVES nu comte Cll. de NESSELHODE. 297,
Mole à l'Académie française, en recevant Alfred de Vigny*. C'est écrit avec beaucoup d'esprit, de finesse, et d'une manière tout à fait piquante et cela a dû amuser fort l'auditoire, mais pas le récipiendaire. Tu le trouveras dans la Revue des Deux-Mondes.
J'ai admiré le discours de Guizot sur le changement qui s'est opéré à l'Université de Paris ; il a dû produire un grand et salutaire effet et lui ramener la sympathie de bien des parents.
J'avais avant-hier soir, chez moi, Rossi et Liehermann. La conversation a été du plus haut intérêt. Iiossi, sur la question des chemins de fer, sur leur avenir, a dit des choses très neuves que j'ai écoulées avec un infini plaisir.
La comtesse Marie Seehach an comte Dmitri de Nesselrode, son frère.
Saint-I*élersbourg, 25 février 1S4(i.
J'ai su qu'Opotchinin avait eu une conversation des plus franches avec Sa Majesté, dans laquelle il lui a exposé les faits dans toute leur triste vérité. L'Empereur lui a adressé depuis un remerciement pour la manière dont il s'était acquitté de sa commission. Des comités
1. ViGNï (Alfred de), littéraleur et poète français, né en 1797, mort en 1863.
294 ARCHIVES DU COMTE C(l. DE NESSELRODE.
vont s'organiser. Mais le moyen de démêler la vérité an milieu de tout cela? Je ne croirai à rien de bon, tant que je verrai les fauteurs de toutes ces menées en faveur, comme ils continuent de l'être.
Une question vitale pour un grand nombre de nos propriétaires s'agite en cemoment, celle des accises ; tous les gouverneurs des provinces sont réunis ici a cet effet, mais je crains fort que la décision à prendre ne soit en faveur de la couronne; à combien de murmures et de plaintes alors ne donnera-t-elle pas lieu. La misère fait des progrès effrayants, les maladies naissent en proportion, et l'avenir est, en un mot, gros de nuages. Gare à l'instant où ils éclateront !
Un bommc qui s'est fait connaître sous un jour tout à fait nouveau et inattendu dans la question Livonienne, c'est Volonief. Il s'est fait aimer et estimer de tous dans ces contrées par sa manière élevée et claire de voir les choses, le soin qu'il prenait à adoucir et à éviter le mal autant qu'il lui était possible. Opotchinin ne jure que par lui. Ce qui est curieux et triste en même temps, c'est de voir une certaine coterie de jeunes gens russes, qui ne manquent, certes, ni d'esprit ni d'instruction, se faire les défenseurs ardents de ce système de persécutions, tout en ne se gênant pas pour critiquer le gouvernement sur d'autres mesures, mais uniquement, disent-ils, parce qu'ils prétendent arriver de cette manière à réaliser cette brillante utopie qu'ils décorent du nom pompeux d'unité gréco-slave et sur ce sujet tu pourras entendre Karamsin, Samarin, Mouchanof débiter
ARCHIVES DU COMTE Cil. HE NESSELRODE.
les plus grandes absurdités et vous accuser de manquer à votre religion et à votre pays, si vous avez le malheur de ne pas êlre de leur avis. Eh bien, moi, je me flatte d'être meilleure Grecque et meilleure patriote qu'eux tous, car tout ce que j'entends, loin de m'ébranler dans mes croyances ne fait que m'y attacher davantage: je saurai toujours séparer le principe des abus que les hommes en font et il en sera de môme, quant à mon aflection pour mon pays, par la raison que je ne rends pas responsables les masses des malheureux abus que quelques hommes égarés et qui se trouvent à la tête du pouvoir en font. Plus je vois la Russie malheureuse et dévorée parles plaies qui la rongent, plus mon amour pour elle grandit et c'est avec un sentiment bien pénible de découragement que je me demande quand disparaîtra cet état de choses pour faire place à un meilleur. Mais voici une bien longue digression qui t'aura ennuyé, je le crains; pardonne-la moi, cher frère, en te disant que j'éprouve une vraie jouissance à causer ainsi avec loi à cœur ouvert, sans avoir besoin d'arrêter ma pensée. N'est-ce pas le seul moyen que j'aie de me dédommager de ce long espace qui nous sépare et dont la pensée me rend quelquefois si triste?
2!m AllCilIVES Dr COMTl' Cil. DK NESSEM'.ODE.
]ji conitenHe Charles de Nesaelrode à son mari.
Piomc, 1" mars 1846.
On (lit que Rossi sera nommé ambassadeur dans l'unique luil de le rehausser, mais qu'il ne restera pas ici. Je ne crois pas d'ailleurs qu'il le désire beaucoup; il y a peu de ressources pour la conversation dans la ville même; on ne se fait pas une idée de la nullité des Romains titrés.
Je me réjouis par avance des rapports favorables sur la conduite des noncesquetu recevras de nos ministres. J'espère que cela facilitera ton travail sur ce grand sujet. L'antipathie qu'on a pour nous ici est inconcevable; nombre de personnes se montrent fâchés de ce que le Pape nous ait donné satisfaction et plus encore de ce démenti du synode sur Thistoire de la religieuse. Fonton écrit de Rerlin à Mayendorff qu'un Polonais de haute naissance a dit que si nous nous rapprochions du Saint- Siège, les Polonais n'auraient plus qu'à se faire protestants. Ce serait une excellente politique qui intimiderait nos ennemis que de contenler le Pape autant qu'il serait possible.
ARCHIVES Dr COMTE Cil. DE NESSELRODE. 2î)7
Le comte Charles de Ne^aelrode (ni haron de Meyendor/j.
Saint-Pétersbourg, 8 mars 1846.
Quoique écrasé presque sous le poids des affaires qui me sont tombées sur le corps, dès le lendemain de mon arrivée, je ne veux pas laisser partir ce courrier sans un mot de reconnaissance pour votre bonne et charmante lettre du 16 février. Hélas! cher ami, je ne me promène pas en ce moment au milieu des roses et des ne in oubliez pas, moins encore sous l'ombrage des amandiers et cambiers dont vous me tracez un si séduisant tableau : dix degrés de froid et une révolution en Pologne, tels sont mes plaisirs. Je me serais encore accommodé des premiers; mes camélias en pleine floraison m'en auraient dédommagé. Mais quant à l'insurrection de Pologne, qui m'empêche même de visiter mes camélias aussi souvent que je le voudrais, je m'en serais volontiers passé. Que faire? Il faut bien supporter cette croix comme tant d'autres. Apparemment que le Ciel a voulu me punir de m'ètre trop diverti en Italie; en cela il ne serait pas tout à fait juste, car mes conférences avec le cardinal Lambruschini' n'étaient nullement amusantes.
1 . Lambruschini (le cardinal Louis) , homme d'État italien, né en 1 776, mort en 1854. Il entra dans l'ordre des barnabiles, et devint successivement évèque de Sabine, archevêque de Gênes, nonce du Saint-
298 AliCUlYES DU COMTE Cil. DE NESSELliODE.
Je ne vous parle pas de ce qui s'esl passé en Gallicie, à Cracovie, à Posen, et même dans la Prusse occidendale; les gazettes vous en instruiront avec détails. Mais ce que vous apprendrez avec plaisir, c'est qu'en Prusse on s'est réveillé : on agit avec vigueur et activité. Trois hommes se distinguent sous ce rapport : Minutoli*, à Posen, et Canitz et Bodelschwingh*, à Berlin, le dernier surtout. C'est le comte Brandenbourg qui a le commandement d'un corps de 4000 hommes, réunis sur la frontière de Cracovie, et destinés à y entrer en cas de besoin. Ces troupes ont été rassemblées avec une célérité extraordinaire, ce qui prouve pourtant que l'orga-
Siège, à Paris, sous Charles X, et cardinal (1851). Le pai)e Grégoire XVI, dont il gagna la faveur, lui donna le portefeuille des affaires étrangères. Kn 184G, il faillit êlre nommé pape par le conclave lors de l'élection de Pie IX.
1. JliNUTOLi (Jules, baron de), homme d'État et publiciste prussien, né en 1805, mort en 1860. Remplit à Berlin de 1840 à 1845 les fonctions de chef de bureau au ministère de l'intérieur; mais, en 1845, il alla occuper à Posen le poste de directeur de la police et sut, au milieu des circonstances les plus difficiles, surtout lors de l'insurrection de 1846, allier la fermeté et l'habileté à la modération et se concilier l'estime générale. Fui nommé, en 1847, directeur de la police à BerUn et conseiller d'État. Après la révolution de 1848, donna sa démission et vécut dans la retraite jusqu'en 1851, époque où il devint consul général de Prusse en Espagne et en Portugal.
'i. BoDELscHwiNr.u-YELMf:DE (Emcst de), homme d'État prussien, né en 1704, mort en 1854. Après avoir fait, connue volontaire, les campagnes de 1815 et 1814, il entra dans la carrière administrative, fut quelque temps chargé de gouverner la province rhénane, puis appelé au ministère des finances (1842) et à celui de l'intérieur (1845). Donna sa démission en 1848, fut nommé député (1840) et devint l'un des chefs de l'opposition de 1850 à 1852. Nommé plus lard président de la régence à Arnsberg. il mourut à Medebach dans l'exercice de ses fonctions.
AIICHIVES Dr COMTE cil. HE NESSELRODE. 299
nisation de l'armée prussienne n'est pas si défectueuse qu'on veut le prétendre. En revanche, le général autrichien Collin, qui avait d'abord occupé et puis évacué Cracovie, s'est conduit comme eine wahre Schlafmûtze. Tout cela sera facilement réparé, car à Vienne aussi il paraît qu'on veut déployer une grande énergie. Metternich a été investi d'une sorte de dictature, pour les affaires de Pologne. Ce qui est excellent, c'est que les paysans en (lallicie ne veulent prendre aucune part à la révolte et livrent aux autorités ou tuent les gentilshommes qui veulent les entraîner. Je n'en dirai pas autant des prêtres qui sont détestables partout, marchant en tète des insurgés, même dans le pays catholique par excellence.
Adieu, très cher baron, c'est tout ce que j'ai le temps de vous dire aujourd'hui. — Tout à vous.
La comtesae Charles de Nesselrode à son mari.
Home, 8 mars 1846.
Quoiqu'on soit en état de paix, les émotions ne manquent pas; on peut en éprouver tant qu'on veut et au choix. L'humanité ne doit s'en prendre qu'à elle-même de ses malheurs, soit par le fait de ses gouvernants, soit par ses propres fautes. Ce qui se passe à Parme et
on Gallicie est insensé et criminel. Ces malhenreux n'ont pas la moindre chance de succès et se compromettent en pure perte. Ce qui a eu lieu en Gallicie fait frémir; je ne comprends pas que les Autrichiens n'aient pas prévu ces événements et placé des troupes près de Cracovie. On craint qu'ils n'agissent mollement. Les insurgés nous ont rendu un service signalé : eux, qui nous haïssent n'avaient à subir que notre joug, ils auront maintenant à supporter celui de deux Puissances. Tu sais déjà, sans doute, qu'à Cracovie Mme Arthur Potocka a été menacée de mort et n'a réussi qu'à grand peine à se faire rayer des listes de proscription où se trouvaient portées un grand nombre de dames et de demoiselles polonaises. On découvrira encore bien d'autres horreurs. Il y a ici beaucoup de Polonais, j'aurais voulu assister à leur conciliabule.
Tu es arrivé à temps à Pétersbourg et le travail ne va pas t'y manquer. L'archevêque et les prêtres compromis prouveront ici que nous avions quelques bonnes raisons de nous plaindre du clergé. Tout cela est en notre faveur; puissions-nous tirer parti de ces tristes avantages.
Boutenief t'écrira que le Pape est plein de prévenance pour le grand-duc, qui est, dit-on, plein de moyens et cause fort agréablement. Il est regrettable qu'il n'ait pour le guider que ce rustre de Lûtke dont les formes laissent tant à désirer.
Ce que tu me dis du roi de Wurtemberg m'a vivement touché; nous ne nous sommes jamais trompés sur son
AHCHIVES DU CUMTK Cil. DE iNESSELHODE. 501
comple. .le conçois que ce jeuMe homme se seule raaiiilenanl loul autre; il a eu une enfance et une jeunesse des plus pénibles; on l'a toujours brutalisé et on l'a encore fouetté quand il avait vingt ans. Quelle que soit la faute qu'il ait pu commettre, ce n'est vraiment pas une punition qui convienne à cet âge. 11 a fait ses confidences à un homme tout à fait digne, qui a de lui et de ses sentiments la meilleure opinion.
De lui-même, Rossi m'a fait un charmant éloge du grand-duc; il me l'a bien défini et comme il ne dit que ce qu'il pense, et sans phrases, cela m'a fait grand plaisir. Je m'attache à Rossi dont j'apprécie fort le noble caractère. On est heureux de voii* percer des gens de ce mérite.
Nous venons de recevoir des nouvelles fraîches de l'insurrection gallicienne. Je suis impatiente de voir ce que le Journal des Débats en dira. Ces événements modifieront les tendances de bien des gens. Si nous pouvions rentrer dans des idées calmes sous le rapport religieux, nous aurions des chances de ramènera nous l'opinion.
J'ai reçu une lettre de Mlle Narischkin qui me dit qu'on est très satisfait à Paris de ce que l'Empereur a dit à Rayneval au cercle du premier de l'an et que cela a un grand retentissement. Ah! ce cher Empereur, que n'est-il lui-même, il a de si bonnes impulsions; ah! tout ce qu'il pourrait faire, s'il le voulait !
Rossi m'a fait hier un exposé très intéressant de la situation de l'Europe et une dissertation sur la Russie
302 ARCHIVES DU COMTE Cil. DE NESSELHODE.
et son avenir, nullement exagérée, mais qui m'a prouvé qu'il était encore aveuglé sur le fond de notre administration. Il trouve l'Angleterre sur une pente fâcheuse et m'a fort bien développé cette opinion. Il est si rare d'entendre bien et sainement raisonner que c'est une jouissance de rencontrer un bomme tel que ce ci-devant professeur.
Marie vient de me lire une lettre de la princesse Clary, très intéressante, sur les événements de la Pologne. L'indignation générale qu'ont soulevée les insurgés me fait espérer que le prince Metternicb se réveillera et agira ; il le doit d'autant plus que ce sera un exemple pour la Hongrie.
Je suis charmée de savoir que tu te préoccupes de l'affaire de la religieuse. On m'a dit hier — je ne t'affirme pas que ce soit vrai, mais je me propose de contrôler le fait — que le valet de chambre d'un Polonais que j'ai déjà rencontré, prétend avoir reconnu dans cette religieuse une femme de chambre de la princesse Tchetwertinski. Quoi qu'il en soit, on commence ici à ne plus ajouter autant foi à ces horreurs; cependant nombre de gens exaltés vont encore au couvent pour voir cette femme et lui demandent sa bénédiction. Il paraît qu'elle parle très bien russe; on m'a proposé de la voir, mais j'ai décliné l'olFre, de peur qu'on ne parlât de ma visite. On prétend qu'elle est exemplaire et fait l'admiration de tous.
AIlClliVES nu COMTE Cil. DE NESSELl;i)l)E.
La Dième an même.
Uonie, 15 mars 1840.
Voilà Cracovie occupée sans coup féiir. Il faut s'en féliciter, mais n'est-il pas singulier que les insurgés n'aient pas fait mine de se défendre? C'est vraiment d'une telle démence qu'on y comprend rien. Les partisans de cette nation en sont consternés; tu ne saurais croire combien il leur coûte d'avoir à juger les auteurs de celte honteuse capitulation. On voit déjà à quel point l'intérêt qu'ils portaient à ces Messieurs a baissé, et sûrement lorsqu'on connaîtra mieux cette nation, il se produira un revirement très salutaire.
Je le dirai qu'on voudrait voir éclaircie l'affaire de la religieuse ; on trouve que la justification n'est ni assez précise ni assez détaillée el on s'étonne, à bon droit, qu'elle ail été envoyée sans signature. Si on pouvait confondre cette imposture, cela serait d'un effet immense et bien favorable pour nous. Spada est délicieux lorsqu'il parle de celle religieuse ; c'est un de ces hommes qu'on ne se lasse pas d'entendre. Il m'a dit que les princesses romaines étaient très disposées en faveur de l'Impératrice. Je voudrais qu'elle en vît quelques-unes, il lui serait si facile de les captiver, cela serait d'un excellent effet ; j'espère que son chancelier Meyendorff la dirigera bien sous ce rapport.
Je m'imagine que tu as fort à batailler en ce moment
504 AIICIIIVKS Di: COMTE Cil. DE NESSELUOHE.
contre ceux qui ne vculeiil pas qu'on fasse des concessions au Pape, à cause de la mauvaise conduite du clci'gé catholique en Pologne, qni, loin de consentir à ce qu'on ménage les Polonais, désirent qu'on les tiaile plus mal encore.
Le comte Charles de Nesselrode au baron de Meyeiidor/f,
Saint-Pétersbourg, 18 mars 1840.
Avant-hier, Rochow* entre chez moi et me dit : Quel dommage que Meyendorff ne soit pas à Berlin ; Fonlon est un excellent homme, mais ce n'est pas Meyendorfl'. Immédiatement après lui entre Orlof, même chanson. Pour moi, il y a longtemps que je le pense et le sens. Le soir, l'Empereur me fait venir pour m'exprimer les mêmes regrets et pousser les mêmes soupirs : « Je suis suis très content de Fonton, mais il ne peut pas agir directement sur l'esprit du Roi, — me dit Sa Majesté. — Que faire ? prescrire à Meyendorff de retourner à Berlin ; mais six semaines se passeront avant qu'il puisse y être, et d'ailleurs je ne veux pas qu'il quitte l'Impératrice avant son entrevue avec le roi de Wurtemberg ». Sur ce, longue délibération, dont il est résulté que le général Berg sera envoyé en mission extraordinaire à