‹ Lettres et papiers, 1760-1850, extraits de ses archives; (volume 4)Chapitre 6 sur 69 · Ambassadeur de Russie à Paris · texte numérisé non relu

Ambassadeur de Russie à Paris

effacera, par son arrivée à Paris, jusqu'à la dernière trace. On ne sera pas fâché à Berlin de ce dénouement pacifique. Pour le rendre durable, on devrait cesser d'y commérer sur notre compte avec Bresson * qui s'occupe beaucoup moins de la Prusse que de la Bussie et transmet à Paris une foule de notions fausses et irritantes. Ce que nous a dit Wittgenstein*, sur le retour de ce ministre incommode, m'a fait grand plaisir. Mais au fond notre excellent Prince s'est attiré lui-même les inconvénients dont il s'est plaint à vous. Pourquoi laisser Bresson prendre pied dans son intimité?

C'est par vous que j'ai appris qu'il était sérieusement question d'un chemin de fer entre Jourbourg et Libau. Souvent cette idée a été agitée et souvent abandonnée. Je doute même encore qu'on finisse par l'adopter. C'est la banque de Pologne et les banquiers qui s'agitent: Je me propose de vous adresser dans quelques jours une dépêche détaillée sur cette question, en réponse à la vôtre, mais il faut pour cela que je tire les choses un peu plus au clair.

La menace de défendre l'annonce de l'emprunt est ridicule et, comme vous le dites, à la fois désobligeante

1. Bresson (Charles, comte), diplomate, né à Paris en 1798, mort en 1847. Montra une habileté peu commune dans ses ambassades et ses missions. Ce fut lui qui fit accepter à la Belgique, où s'agitaient les partis, les résolutions des conférences de Londres (1850), et qui négocia les fameux mariages espagnols (1846). 11 venait de recevoir l'ambassade de Naples, lorsqu'à la suite de chagrins domestiques il se coupa la gorge avec un rasoir.

2. Grand-chambellan du roi de Prusse et tout-puissant auprès de lui.

pour nous et inefficace comme moyen d'empêcher les capitalistes prussiens de placer leurs fonds dans l'emprunt. J'espère donc que le gouvernement prussien s'en abstiendra. Ne pourrait-on pas, à la dernière extrémité, engager les banquiers chargés de cette opération à ne rien insérer dans les gazettes prussiennes? Cela éviterait la nécessité d'une défense ; et quant au tort que cela pourrait faire à l'emprunt, je ne le craindrais pas, car ce ne sont, certes, pas par des capitaux prussiens qu'il se remplirait, si jamais on se décidait à l'ouvrir.

Le comte Dmitri de Nesselrode à sa mère.

Londres, 12 mars 1840.

Londres commence à s'animer. J'ai eu avant-hier un bal chez la marquise de Londondery, mais ce qui m'a surpris, c'est de me trouver chez elle dans un petit appartement mal éclairé, et d'y entendre, par-dessus le marché, une musique détestable. Comme je ne connais presque personne, je ne me suis pas trop amusé. Ce soir, lady Palmerston nous fait danser. J'ai eu infiniment de plaisir à la revoir. Je regrellc que lu ne la connaisses pas; elle te plairait beaucoup par son esprit. En fait de choses curieuses, je n'ai vu que le lever de la Reine et le duc de Wellington. La gentille souveraine a

été très gracieuse. J'ai bien regardé son mari, comme lu le penses. C'est un fort bel homme de cinq pieds six pouces, ayant tout à fait enfin la tournure que comporte sa position sociale. On le dit très bien élevé. Ma visite chez le duc de Wellington m'a vivement intéressé. Le héros de Waterloo nous a reçus dans une chambre très simple et, après nous avoir offert des fauteuils, il s'est assis sur une chaise en ayant un portefeuille pour dossier. A tout ce que lui disait Brunnow, il répondait oui. J'ai eu également l'honneur de dîner chez le duc de Cambridge. Malgré son âge, il est tout aussi bavard que par le passé et je te laisse à penser s'il m'a accablé de questions.

J'ai vu danser Fanny Elssler; elle n'est pas à comparer à Taglioni*. Celle-ci a un style de danse beaucoup plus classique, mais l'autre a un jeu de physionomie, une agacerie qui dépasse toute idée. Malheureusement l'Opéra italien n'est pas encore arrivé en entier. Demain, ce n'est que Mme Persiani* qui débute dans la Somnambule. Mais dans quinze jours tout le bataclan nous arrivera.

1. Taglioni (Marie), célèbre danseuse italienne, née en 1804, morte en 1884.

2. Persiaîji (Fanny Tacchinardi, dame), cantatrice italienne, née en 1818, morte en 1867.

ARCHIVES DU COMTE Cil. DE NESSELRODE. 19

Le comte Charles de Nesselrode au baron de Meyendor/f.

Saint-Pétersbourg, 13 avril 1840.

J'ai, mon cher baron, à répondre à plusieurs de vos lettres. Je profite pour cela du départ de lïabbe, que nous envoyons à la Haye; il est porteur d'une lettre de l'Empereur au prince d'Orange, qui exprimera probablement à celui-ci toute la joie que nous avons éprouvée ici en apprenant que le Roi a renoncé à son absurde projet de mariage. Dieu veuille que cette sage détermination contribue à le faire sortir victorieusement de la lutte dans laquelle il se trouve engagé avec les États-Généraux. SchimmelpenningS qui nous était revenu, l'oreille bien basse, commence à reprendre courage et se flatte que l'orage, qui grondait sur son pays, sera conjuré. Puisse-t-il en être de même de tous ceux qui se sont élevés dans d'autres pays! Ne me demandez pas ce que deviendra l'orage oriental, je n'en sais absolument rien et la dernière expédition de Brunnow ne m'a apporté aucune nouvelle lumière à ce sujet. On était à Londres complètement en panne, comme disait feu Ancillon. Palmerston se creusait la tête pour inventer de nouveaux expédients propres à lui faire gagner du temps, et la France n'avait pas dévié d'un

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