Maréchal Ney
dans la partie qui caractérise un ennemi en fuite et au désespoir. 11 a fait jouer les mines, mettre le feu à 800 caissons, et a donné lui-même l'exemple aux incendiaires qui, malgré les efforts du maréchal Ney, ont porté l'incendie dans tous les quartiers. Après ce trait de bravoure, il a filé avec son corps dans un désordre qui ferait honte à des conscrits, et s'est porté sur Krasnoé où, quoique soutenu par plusieurs corps des gardes impériales, les restes du 4* corps d'armée, et quoique animé par la présence de Napoléon, il fut entièrement défait le 5 {] 7) de ce mois. Il sauva à peine sa personne, perdit son artillerie, son train, tous ses équipages, une partie de ceux de Napoléon et son bâton de commandement. Ainsi le bâton de maréchal, donné le 29 floréal, an xii à Louis-Nicolas Davout, va être ajouté aux innombrables trophées qui apprendront à la postérité quelles furent les tristes destinées de l'armée qui a osé entreprendre dans cet Empire une irruption de Vandales. Coupé par cette défaite du corps du maréchal Ney, que Davout devait soutenir, il ne lui resta pas même les moyens de donner avis à celui-ci de sa destruction. Celle du maréchal Ney eut lieu le lendemain 6. Il suivait le même chemin, et après une affaire qui fut traitée à l'arme blanche des deux côtés, 8500 hommes mirent bas les armes. En un mot, le corps du maréchal Ney, ainsi que toute la garnison de Smolensk furent pris jusqu'au dernier homme. Le nombre des canons qui, dans les deux jours, sont tombés au pouvoir des Russes passe 190 pièces. Le
maréchal Ney s'est sauvé par les bois où les chasseurs sont à sa recherche.
Pour être mis en tête de (jnehjues letlres de l'empereur Napoléon qui seront imprimées.
Jamais le gouvernement russe ne s'est abaissé dans ses publications à ces mensonges de gazettes qui sont l'arme journalière dont la police française frappe l'esprit des ignorants ou des timorés. Il va faire publier une centainede lettres interceptées de l'Empereur Napoléon, de ses généraux, ou de ses ministres, où les petites ruses de politique intérieure paraîtront dans leur vrai jour. Leurs auteurs n'oseront point les désavouer; les originaux existent; d'ailleurs le style en garantit le texte.
D'Anstedt au comte Charles de Nesselrode.
En marche sur Romakovo. 8 novembre 1812.
Depuis huit à dix jours, tous les officiers à pied disaient : « Vous ne connaissez point tous nos malheurs », mais aucun ne voulait dire la chose. Je viens d'en persuader un enfin, chez qui j'ai remplacé
un morceau de charogne crue par un pain, et voici le mot de l'énigme.
L'armée est persuadée que Guidai' et Lehorie* sont parvenus à enlever l'Impératrice et le roi de Rome, qui ont été expédiés pour l'Angleterre. Fable, sans doute, mais l'armée en est attérée, Moreau y conserve un parti énorme. J'ai proposé ces jours-ci au maréchal de faire acheter Zajaczek'qui est encore sur pied avec quelques milliers d'hommes; cet achat devient inutile puisque tout se détruit de soi-même. On se bat quatre heures, quelquefois à l'arme blanche, et le résultat est des milliers d'hommes pris.
Il s'est fait aujourd'hui une paix entre le maréchal et de Benningsen, qui sera suivie assurément d'un rapprochement entier; j'en suis un peu fier. Le maréchal s'est montré beau dans toute la force du terme. Le général Benningsen le méritait.
1. GuiDAL (Maximilien- Joseph), général français, né à Grasse (Var) en 1765, fusillé en 1812, avec le général Malet.
2. Lahorie {Victor-Claude-Alexandre Panneau de), général français né en 1766, mort en 1812. Prit part à la conspiration du général Malet, joua dans cette aventure le personnage de préfet de police, fut arrêté avec tous les conjurés et fusillé.
f). Zajaczek (pron. Zaiontchek, Joseph), général polonais, né à Ukraine, 1752-1826, servit dans la cavalerie, combattit sous Kosciuszko en Pologne, sous Bonaparte en Egypte, fut défait par Souvarof, emprisonné par les Autrichiens, prit part à la campagne de 1812, fut blessé au passage de la Bérésina; nommé en 1815 lieutenant du roi de Pologne, il garda ce titre dix ans.
Le prince de Neuchâtel à Davout, prince d'EckmuL (Lettre interceptée.)
Smolensk, 14 novembre 1812.
Monsieur le prince d'Eckmiihl, l'intention de l'Empereur est que vous souteniez le duc d'Elchingen dans la reti'aite d'arrière-garde qu'il fait, le Yice-Roi devant partir demain 15 pour se rendre à Krasnoé, vous verrez donc à faire occuper et relever les postes que vous jugerez convenables et que le Vice-Roi sera dans le cas d'évacuer. L'intention de Sa Majesté est que vous vous reployiez avec votre corps d'armée et celui du duc d'Elchigen sur Krasnoé en faisant votre mouvement le 16 ou le 17. Le général Charpentier, avec sa garnison composée des trois troisièmes bataillons polonais et d'un régiment de cavalerie, quittera la ville avec l 'arrière-garde. Avant de partir, vous ferez sauter les tours de l'enceinte de Smolensk, en faisant mettre le feu aux mines déjà préparées; vous veillerez à ce qu'on fasse brûler les munitions d'artillerie, les caissons et tout ce qu'on ne pourra pas emmener, ainsi que les fusils; mais quant aux canons qu'on ne pourra pas emporter, l'artillerie fera scier les tourillons et on les fera enterrer; les généraux Chasseloup* et La Riboi-
l. Chasseloup-Laubat (François, comte et marquis de) 1754-1853. Colonel de génie en 1789. 11 défendit Monlmédy contre les Prussiens,
sière' resteront ici pour faire exécuter, chacun en ce «{ui le concerne, les dispositions ci-dessus.
Vous aurez soin, monsieur le maréchal, d'ordonner des patrouilles pour qu'il ne reste ici aucun traînard ; vous prendrez des mesures pour ne laisser dans les hôpitaux que le moins de monde possible.
Monsieur le prince d'Eckmuhl, je joins à ma lettre une instruction que l'Empereur vient de me dicter sur le mode d'exécution des dispositions ci-dessus. Yous vous conformerez à cette instruction.
D'Anstedt au comte Charles de Nesselrode.
Au quartier général, à Revanchka, 20 novembre 1812.
Milord Walpole est parti, il y a huit jours, pour sa destination. Le prince maréchal l'a muni d'un passe-
dirigea, en 1794, l'attaque principale contre Maëstricht, qui capitula bientôt, commanda en chef les travaux du siège de Mayence, 1795 accompagna Bonaparte en Italie en 1796, fut nommé général de division, assiégea, prit puis fortifia Peschiera,Mantoue, Alexandrie, et appliqua à ces fortifications un système nouveau dont il était l'auteur; lit en 1807, les sièges de Danzig et de Stralsund, commanda le génie dans la campagne de Russie et fut fait, par Napoléon, comte de l'Empire et sénateur. Devenu sous la Restauration pair de France et marquis, il compta parmi les défenseurs des institutions constitutionnelles.
1. La Riboisière (Jean-Ambroise Baston, comte de), général français, né à Fougères (Ile-et-Vilaine) en 1759, mort en 1812.
port SOUS le nom de Henri Venner, américain, et y a ajouté les ordres les plus précis pour les frontières. Son Altesse lui a accordé de même une audience très longue dont milord a été enchanté. Il avait jugé de nos succès en route. Effectivement des chemins encomhrés de cadavres, de blessés, de prisonniers, de pièces d'artillerie, de caissons ennemis, offrent un argument ({ui vaut mieux que des bulletins. J'ai, de mon côté, donné à M. Walpole, que je connaissais d'ancienne date, tous les détails qu'il a désirés sur Vienne. Je lui ai surtout fourni la carte de l'intérieur du cabinet de François V^% et je lui ai indiqué les moyens de se lier avec ces gens sans apparence extérieure qui ont un si grand crédit dans l'intimilé.
Les communications par Brody sont très entravées h cause du séjour qu'y fait le colonel Maurice. Nous faisons filer nos nouvelles aujourd'hui par Tarnopol.
UAmtedt au comte Charles de Nesselrode.
Au quartier général de Rouaneck, 21 novembre 1812.
Ce que M. le colonel Crossard avait à me communifjuer est si peu intéressant que je suis tout honteux d'avoir été pris à ses airs d'importance. Il s'agit d'un pouvoir qu'il prétend avoir eu anciennement de la
Junte, et une autorisalion d'enlrer en pourparlers pour un dédommagement de frais de la guerre, si nous prenions les armes pour seconder les efforts de l'Espagne. Ce dédommagement devait être un port de l'Amérique à notre convenance. Que l'on songe au temps que personne n'ignore que M. de Crossard a passé en Autriche avant de faire connaître sa qualité diplomatique, que l'on apprécie la manière dont il m'a parlé lui-même de cet objet, et il ne me reste qu'à demander humblement pardon d'avoir attiré l'attention sur des châteaux en Espagne.
Le général VVilson*, qui me témoigne quelque confiance, veut me charger d'une démarche qu'il n'a point voulu faire directement pour plusieurs raisons. La première, parce qu'il sait que son écriture étant peu lisible. Sa Majesté envoie souvent ses lettres à Lord Cathcart pour les faire déchiffrer; la seconde, parce qu'en agissant de conviction et d'après des sentiments individuels, on peut quelquefois n'être pas d'accord avec son gouvernement. Or, le général Wilson suj)plie Sa Majesté l'Empereur de ne point suspendre, sous aucun prétexte, ses mouvements militaires avant d'être à cheval sur la Vistule. J'ai voulu pénétrer le motif de ce vœu, le général a éludé, mais quand je parlai de Dantzig, j'ai bien vu que j'avais touché l'endroit sensible. Je pense que tout le monde est d'accord avec ce que désire le général Wilson. Une armée appuyée à
1. Wilson (sir Robert-Thomas), général et littérateur anglais, né à Londres en 1777, mort en 184t).
Dantzig, en possession de toutes les places de la Yistule, la gauche sur le chemin militaire de la Saxe, bloque naturellement tous les points qui pourraient être de quelque considération. Les principes politiques pourraient-ils s'opposer à cette entreprise? Trieste et le littoral, et le Tyrol, toujours prêt à s'insurger sont des équivalents que l'Angleterre va et doit proposer à l'Autriche sous la garantie de la Russie. Que signifient les autres puissances, si ces trois sont d'accord?
(Annexe) : Nouvelles officielles de l'armée.
Les récils détaillés appartiennent à l'histoire d'une campagne qui ne ressemble à aucune autre, dont les résultats ont répondu au grand plan qui a été conçu immédiatement après la bataille de Borodino, à un plan qu'aucune considération n'a pu ni affaiblir, ni changer. Il s'agit donc ici de représenter en masse ce que la BVance et l'Allemagne n'apprendront qu'avec le deuil de leurs familles, avec la nouvelle de la perte de leurs enfants forcés à marcher dans cette guerre sacrilège. Résumons : L'armée française ou, pour mieux dire, ses restes, ont été jetés au delà du Dnieper. La fuite est si précipitée que les troupes les plus actives ont de la peine à atteindre l'ennemi. Les victoires du 6 octobre, près de Taroutino, celle du 12 près de Malo-Iaroslavetz, du 22 près de Wiasma, du 5 et du 6 novembre près de
Krasnoë ont illustré à jamais les armées russes. i*lus de 500 pièces d'artillerie, ^0 000 hommes, 27 généraux, 31 drapeaux sont tombés au pouvoir du vain- (jueur. Les dépouilles des églises ont été ressaisies, le fruit du pillage de même. Le soldat français, abattu, découragé, sans but et sans espoir, n'ose plus tenir. La garde conserve encore quelque énergie, mais n'en accuse pas moins hautement Napoléon de tant de malheurs/ Son sort est sans doute prononcé comme celui du reste de l'armée. Il faut que le dernier homme tombe. Celte guerre d'agression exigeait cette terrible vengeance, elle s'accomplit. Le corps de Victor vient d'être détruit également. L'étoile de Napoléon, se trouvant ainsi éteinte sur toutes ses phases, réveillera-t-elle une fortune lassée de tant d'abus? C'est aux cours de l'Europe à prononcer. Elles voient leurs pertes, qu'elles calculent ce qui peut leur être avantageux, ce qui peut assurer leur indépendance politique, et le bonheur de leurs sujets. La Russie leur tend les bras.
Le prince de Metternich au comte de Stackelberg,
Vienne, 25 novembre 181'2.
C'est avec la peine la plus véritable que je me vois forcé, mon cher Comte, par les plus désagréables inci-
AUCHIVES DU COMTE CH. DE NESSELRODE. loi
dents, à revenir sur un des pénibles sujets de ma dernière lettre, celui de l'extrême indiscrétion avec laquelle on procède chez vous dans les rapports aussi sacrés que délicats qui existent entre nos deux cours.
M. de KudriaffskyS revenu hier à Vienne, a vu et parlé à M. de Maurer. Le prince de Reuss lui avait ménagé un rendez-vous avec cet ancien officier autrichien. Il se trouve effectivement ou se dit chargé d'une commission de l'Empereur votre maître, ainsi que vous vous en convaincrez par la lettre ci-jointe qu'il a adressée au prince de Reuss. Je ne m'étends pas sur l'inconcevable contenu de cette lettre; j'en appelle à ce sujet à votre connaissance et à votre sentiment si juste sur les affaires. Ce même Maurer se trouvait porteur d'une dépêche à l'Empereur de Crossard qui se trouve au quartier général du maréchal Koutousof. Je vous envoie un extrait de cette dépêche; elle se trouve cotée n* 2. Crossard y parle d'un rapport antérieur (car c'est ainsi qu'il nomme sa missive). N° 1 est donc perdu; il a sans doute été intercepté par les Français.
Parmi les lettres portées ici par Boutyaguine s'en trouve une de Mme de Narichkine* à Ferdinand
1. KuDRiAFFSKi (Emeliaii-Afanasiévitch), 1776-1845, employé au ministère des affaires étrangères de Russie, fut longtemps directeur de la chancellerie de ce ministère.
2. Narichkine (Alexandre), d'une illustre famille russe, fut l'ami de Paul I" qui l'appelait son oncle; il réunit les fonctions de grand chambellan, de chancelier et de grand maréchal de la noblesse. Longtemps chargé de la direction des théâtres, il attira à Saint-Pétersbourg, les premiers artistes de l'Europe, surtout les acteurs français.
132 ARCHIVES DU COMTE Cil. DE NESSELRODE.
Palffy'. Ce dernier la colporte, depuis huit jours, par toute la ville pour prouver que l'empereur de Russie s'adresse à lui et pour ne pas laisser de doute sur les rapports secrets qui régnent entre les deux cours.
L'Empereur m'ordonne en conséquence de vous inviter, Monsieur le Comte, à transmettre directement à l'Empereur, votre maître, la peine qu'il ressent d'une marche aussi contraire aux stipulations qui ont eu lieu entre nous, au mois de juin, qu'aux égards qu'une puissance doit à une autre. Sa Majesté Impériale désire que vous ajoutiez qu'elle s'attend à ce que des menées qui ne peuvent que compromettre les rapports qui existent entre les deux Cours, trouveront leur fin par la découverte que nous croyons faire faire à Sa Majesté Impériale de toutes les Russies de leur existence, l'empereur François étant loin d'admettre même la possibilité que Sa Majesté Impériale en soit instruite et ne supposant pas que l'on cherche à forcer l'Autriche à regarder comme annulés les susdits arrangements.
L'Empereur m'a ordonné de prévenir M. Ott qui a distribué les lettres en question que si des plaintes nous arrivaient sur ces distributions, Sa Majesté se verrait forcée, à regret, de l'éloigner d'ici.
Sa Majesté Impériale désire également que vous invitiez le maréchal Koutousof à défendre à M. de
1. I^iLFFY (Ferdinand), des comtes Pallfy de Erdôd. Un instant, Napoléon I" qui favorisait le mouvement séparatiste de la Hongrie avait eu l'intention de donner à cette dernière son indépendance avec un souverain particulier. Palffy fut un de ceux désignés pour devenir prince.
Crossard de continuer l'indécente correspondance qu'il a osé ouvrir avec l'Empereur, qui n'est point habitué à en avoir avec des officiers étrangers. Sa Majesté Impériale a ordonné qu'on renvoyât toutes ses lettres.
Vous concevez, mon cher Comte, combien tous ces incidents rendent ma position difficile; ils finiront par la rendre impossible.. Et quelle confiance veut-on que nous ayons dans le retour d'un gouvernement à des idées éternellement vraies, quand nousvoyons Stein influencer le cabinet et Crossard l'armée? Cette remarque n'est pas de moi. Elle m'a été faite par l'Empereur comme le premier résultat de la lectuj-e des différents rapports qui lui sont arrivés depuis peu de jours.
Adieu, mon cher Comte, je dépose toutes ces plaintes en bonnes mains.
D'Amtedt au comte Charles de Nesselrode.
Wilna, 30 novembre 1812.
Au moment où le prince maréchal fut informé du passage de la Bérésina effectué par Napoléon, Son Altesse se décida à se rendre, en toute hâte, à la troisième armée. Le maréchal fit cette route en courrier, et, malgré l'aspérité des chemins, il entra dans Wilna le 29, à 6 heures du soir. Le vrai souvent n'est pas
vraisemblable. Jamais cette maxime ne s'est trouvée plus juste. Il faut avoir été témoin des choses pour concevoir, que depuis Maladetochne jusqu'à Wilna,on passe un défilé de cadavres, de. canons pris, de caissons et de trains abandonnés. 11 faudrait une semaine pour rassembler tant de trophées. L'entrée deWilna même, offre les traces d'une grande bataille. Il faut passer sur des monceaux accumulés d'hommes et de chevaux pour gagner les rues. La précipitation de la fuite a été si grande que les Français s'entretuaient eux-mêmes, car un homme tombé ne se relève plus. Napoléon n'a pas osé tenterd'entrerdanslaville.Ilapris avec 1500 hommes les devants et s'est porté sur Kowno. 11 est matériellement impossible que le tiers de ce qui restait des débris de son armée parvienne à le suivre. Le froid et la famine détruiront ce que n'achèvera pas la baïonnette russe. Les 20 pièces qui restent à la garde peuvent déjà être envisagées comme à nous.
Les caractères se peignent dans ces affreuses circonstances. Celui de Murât ne s'est point démenti. Après le passage de la Bérésina, il a passé une journée entière à fondre lui-même en lingots les cadres de quelques images qu'il avait dépouillées. Il a cru s'emparer sûrement de ce lest, à tout événement, car les revenus du royaume de Naples commencent à être sujets à caution.
Il est un cri général parmi les officiers allemands, du moins les gens les moins passionnés l'assurent, qu'ils assassineront Bonaparte, s'il échappe aux mains des Russes. Mais les Cimbres ne tuèrent point Marins ; son
émule aurait-il le même bonheur? Son extérieur s'est consente calme jusqu'après la retraite de Smolensk. Là, encore, en parlant des mouvements qui avaient eu lieu à Paris, il dit : « Il paraît que l'on ne veut plus de moi dans ce pays-là, eh bien ! que l'on en choisisse un autre, nous verrons ce qu'il saura faire ». Ce stoïcisme apparent est soutenu par l'usage des liqueurs fortes qu'il n'avait pas auparavant. A Smolensk, il a fait vendre son vin à l'armée, et brûler son linge de table. Son costume est un surtout gris, usé au coude, une cravate orange à son cou. Le vice-roi, en grande tenue, marche ordinairement à ses côtés. Ses entours sont: Nansouty*, Victor, Oudinot, Davout, Lariboisière, Villate% Caulincourt. Pendant quelque temps on a formé deux bataillons des officiers sans emploi, faute de troupes. Ils se sont dissous d'eux-mêmes.
Il n'y a plus de pouvoir humain qui puisse empêcher l'armée victorieuse d'être au mois de janvier à Varsovie, si cela s'accorde avec les plans de la campagne, d'une campagne doiltil s'agit maintenant de recueillir promptement les énormes avantages. Il ne faut point perdre
i. Nansouty (Ant. Champion, comte de), général, né à Bordeaux en 1768, mort en 1815. Élève de l'école de Brienne, il servit en Allemagne sous Moreau, en Portugal avec Leclerc; général de division en 1805, il se distingua à la tête des cuirassiers à Auslerlitz, Wagram, Friedland, où il exécuta des charges décisives; fut blessé à la Moskowa, commanda la cavalerie à Leipzig, et déploya la plus grande activité pendant la campagne de France. Il se rallia aux Bourbons en 1814 et fut nommé capitaine des mousquetaires.
2. ViF.LATE (Eugène-Casimir, comte d'Oultremont), général français, né en 1770, mort en 1854.
de vue que le duché a rassemblé 26 000 recrues déjà habillées en grande partie.
Il y a huit jours que les ministres de la confédération ont quitté Wilna, en prenant le chemin de Grodno. Le général Hogendorp s'est enrichi ici par ses spoliations; il y était gouverneur.
Le consul Lesseps' doit être pris ou tué. Il reste à Napoléon 7 fourgons d'argent monnayé ; ils ont filé lundi passé.
Je joins ici une copie de la proclamation, rédigée par ordre du Maréchal pour être imprimée dans les trois langues.
1. Lesseps (Jean-Baptiste-Barthélemy, baron de), diplomate français, né à Cette, en 176G, mort en 1854. Nommé à dix-sept ans, consul à Cronsladt, l'ambassadeur de France en Russie, M. de Ségur, l'ayant envoyé porter des dépêches en France au moment où se préparait à Versailles le voyage d'exploration de La Pérouse, il demanda à faire partie de cette expédition ; sa demande fut agréée, et c'est lui qui fut chargé par La Pérouse de porter en France les dernières nouvelles de l'entreprise. Nommé de nouveau, après son retour, consul à Cronstadt, puis à Saint-Pétersbourg, il suivit en 1794, l'ambassadeur de France à Constantinople, où il fut incarcéré en 1798, à la suite du débarquement des Français en Egypte, fait que la Porte considéra comme une violation des traités. La captivité de Lesseps dura trois ans. Envoyé une troisième fois en Russie, avec le titre de commissaire général des relations commerciales, il resta à Saint-Pétersbourg jusqu'en 1812, époque à laquelle il fut forcé de suivre dans sa retraite Farmée française. Consul général à Lisbonne en 1815, il séjourna en Portugal jusqu'en 1853.
Le comte Charlea de Nesselrode à sa femme.
Wilna, 15 décembre 1812.
Je me porte, comme toujours en pareil cas, bien physiquement, car, pour le moral, je ne saurais me faire à l'idée d'être de nouveau séparé de toi. Les affaires vont bien, au delà de toutes expressions; ce que l'on en sait h Pétersbourg n'est pas la moitié de ce qui est. Il faudrait plus de temps pour t'en donner des détails. Koutouzof est à Tilsit. Platof marche sur Gumbinnen. Le maréchal a eu le grand cordon de S' Georges. L'Empereur a harangué les Généraux de la manière la plus touchante. Son arrivée a fait le meilleur effet; on en est généralement enchanté; tout le monde, sans exception, la désirait vivement. Je suis logé dans mon ancien appartement et j'ai le prince Pierre pour voisin.
Anstedt s'est fait adorer à l'armée. Kanovnitzin a été nommé Aide de Camp général, c'est un des hommes les plus distingués que nous ayons.
Adieu, ma bonne Marie, parla première occasion tu en recevras davantage.
Platof mande qu'il ne reste plus rien à poursuivre et que les paysans de la Prusse tuent les Français, que
1".8 ARCHIVES DU COMTE Cil. DE NESSELRODE.
c'en est un charme. On croit que Napoléon avec ses quinze hommes marche par le Duché vers Dresde.
Le comte Charles de Nesselrode à sa femme.
Wihia, 22 décembre 1812.
On nous enverra probablement aujourd'hui, chère amie, un bulletin de Paulucci qui est autrement tourné que les précédents puisqu'il nous annonce la prise de Memel, point très important qui aurait pu gêner les opérations.
23 décembre. — Grande nouvelle, ma bonne amie; dans ce moment arrive un Aide de Camp de Wittgenstein avec l'heureuse nouvelle que le général prussien York se trouvant entouré de toutes parts s'est rendu avec 13 batteries, 22 Escadrons et 35 canons.
Si on te demandait des nouvelles de l'armée de Napoléon, tu peux répondre que ce n'est plus qu'une procession de pénitents qui s'en va quêtant des indul-
ARCHIVES DU COMTE CH. DE NESSEI.RODE. ir>9
Le comte Charles de Nesselrode à sa femme.
Wilna, 25 décembre 1812. -
Aujourd'hui, il y a eu une distribution de grâces. Schischkof* a eu le S'-Alexandre,le général Toll le premier S'*-Anne, Paulucci le S' Alexandre et Koudaschef le grade de général, ce qui est généralement approuvé quoiqu'il soit le beau-fils du Maréchal. Il n'y a dans cet avancement aucune faveur, comme on pourrait le croire à Pétersbourg, car Koudaschef s'est extrêmement distingué dans toutes les occasions.
Le comte Charles de Nesselrode à sa femme.
Meritz, 29 décembre 1812.
Je t'ai écrit, hier, avec tant de précipitation que j'ai oublié, ma bonne amie, de t'annoncer l'occupation de Kœnigsberg, quoique le comte de Tolstoï m'en ait expressément chargé. Il veut aussi que je te fasse part
1. ScHiscHKOF (Alexandre-Semenovitch), amiral, ministre et écrivain russe, né en 1754, mort en 1841.
qu'avant-hier nous avons couché maritalement ensemble dans le même lit ou pour mieux dire sur la même paille. On ne se fait pas d'idée par quels trous nous avons passé depuis Wilna. Hier, nous sommes arrivés à Meritz et nous sommes encore, comme pendant toute la marche, logés ensemble le comte Tolstoï et moi. Nous voyageons de même dans le traîneau de l'Empereur, celui-ci, la plupart du temps, allant à cheval. Le froid a recommencé, il y a aujourd'hui sept degrés et les maisons de Meritz ne sont précisément pas des plus chaudes. On ne peut pas se faire une idée de l'enthousiasme qu'il y a en Prusse pour nous et pour Wittgenstein. Un gentilhomme campagnard dont la femme accoucha, au moment de la prise de Polotsk, a attendu son arrivée pour faire baptiser son enfant, ne voulant le faire tenir sur les fonts que par ce brave général.
Le comte Charles de Nesselrode à sa femme.
Meritz, 31 décembre 1812.
Le courrier qui est parti ce matin avec une si terrible précipitation n'était qu'un feld-jàger-d'Araktcheief et point le véritable courrier de l'Empereur. J'ai donc encore le plaisir, ma bonne amie, de'' pouvoir causer quelques instants avec toi.
Je suis encore logé, ici, côte à côte avec le Grand Maréchal et séparé du Maître par une cloison seulement. Demain nous passons le Niémen, j'espère qu'au delà les habitations seront un peu meilleures. Bientôt nous serons à la Yistulc; à l'heure qu'il est Tchernichef peut y être déjà. Tu vois que l'histoire de son voyage de Vienne et de son cordon de S"'-Anne ont été inventés dans ce cher Pétersbourg. En fait d'ordres, on n'a distribué qu'un S*-Alexandre à Oppermann et un troisième S -George à Orlof Denissof qui bien l'a mérité.